Décembre 13, 2021
Par Lundi matin
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« Depuis quelques années, quand on parle d’innovation pédagogique, elle est souvent liée – voire synonyme – de pédagogie par le numérique » [1] Mais oui ! « Innovation », bien sûr, comme dans « nouvelles technologies », d’âge pourtant déjà respectable, mais, quand même, toujours jeunes, comme le vampire de Twilight. Et, aussi, « intégration » et « engagement », « lutte contre la fracture numérique », « expérience unifiée », et bien sûr, « émotion » [2]. Si les mots (clés) ont un pouvoir, l’algorithme qui les a choisis a coché toutes les cases. Dans la région Occitanie, comme dans le Grand Est, le Conseil Régional qui pilote l’équipement des lycées a décidé d’équiper tous les élèves d’ordinateurs portables : ce plan, appelé LoRdi, a pour slogan « avec la Région, priorité à l’Education ». La rime est presque aussi riche que le fonds qui a permis de doter les lycéens (37 millions par an tout de même [3], pour un coût de 425,52€ pièce). Dans le lycée où je travaille, rares sont les enseignant-e-s qui en voient l’utilité : bien entendu, de nombreux Amish adeptes du retour à la bougie s’y refusent, mais aussi d’autres, qui préfèrent les pédagogies actives et collectives au repli derrière un écran. Mais l’écran n’est-il pas une fenêtre ouverte sur le monde ? La si poétique métaphore de Windows date quand même un peu, surtout à l’heure où les enfants d’âge PRE-SCOLAIRE passent déjà en moyenne, tous pays confondus, six heures par jour sur un écran [4]. Certes, argument de poids, un portable est moins lourd que des livres, mais beaucoup d’élèves ont tendance à l’oublier, notamment ceux qui, tel un cadeau de Noël de Mamie, l’ont déjà revendu sur un célèbre site de vente entre particuliers. Du coup le Conseil Départemental fraîchement réélu s’est senti obligé de promettre la même chose pour les collégiens.

Les confinements successifs, ainsi que la période « hybride » durant laquelle les cours en « distanciel » alternaient avec la classe, auront permis une formidable expérience à l’échelle nationale (voire internationale), telle que les sciences de l’éducation n’auraient jamais pu l’imaginer. Durant toute cette période, qui court de mars 2020 à la fin de l’année scolaire 2020-2021, d’innombrables « experts » ont, grâce aux medias, réenchanté le monde en offrant aux déprimés du télé-enseignement un horizon radieux, celui de la « transition numérique ». Qui dira, en fin de compte, si le vocabulaire de la transition appartient davantage au monde des EdTechs ou à celui de l’écologie, et qui a détourné les mots de l’autre ? En tout cas, la transition numérique a avancé, semble-t-il, un peu plus vite que la transition écologique : selon Marie-Christine Levet, la fondatrice d’Educapital, premier fonds d’investissement dans le domaine, « on estime que le marché de l’EdTech » (dont les investissements ont plus que doublé dans le monde en 2020) « a gagné de 5 à 10 ans pendant la crise » (sanitaire) ; « il pèsera plus de 500 milliards d’euros en 2025 » [5]. Marie-Christine Levet, ancienne responsable de Disneyland Paris et de PepsiCo, aujourd’hui reconvertie dans la pédagogie, s’est beaucoup exprimée durant cette période, notamment pour regretter la frilosité des pouvoirs publics français, pourtant associés, par l’entremise du Ministère de l’Education Nationale, à son entreprise, et dont les investissements dans ce secteur s’élèveraient à plus de 2,3 milliards sur 5 ans [6]. Mais l’innovation pédagogique n’a pas de prix.

Comprenons bien qu’il s’agit d’une révolution. Mieux : une « inversion », au sens nietzschéen d’ « inversion de toutes les valeurs ». Il suffit de se rendre sur le site « classeinversee.com » pour comprendre l’enjeu épocal de la mutation en cours. Un petit schéma (que nous ne pouvons malheureusement reproduire ici) vaut mieux que bien des discours. « Avant », le modèle de la classe traditionnelle : un garçonnet, avec sa bouille triste, est seul face à son livre qui le plonge dans des abîmes de perplexité. Commentaire : « ici on est à l’école classique… la journée paraît longue ». Après : le même, à la maison, « se familiarise avec le cours grâce à des vidéos et du contenu interactif », puis, de retour à l’école, bénéficie avec joie de « travaux de groupe », d’une « aide personnalisée » et de « projets intéressants ». Tout est inversé, ou plutôt c’est « l’ancien monde », lui-même à l’envers, qui se trouve remis sur ses pieds, aurait dit Marx. Révolution, vous dit-on ! En plus, on a « une ambiance de classe motivante et décontractée » [7]… comme chez Amazon ou chez Facebook.

Comment ne pas y avoir songé plus tôt ? Les véritables robots, ne sont-ce pas ces enseignant-e-s qui continuent, imperturbables et mécaniques, à déverser leur monologue du haut d’une estrade, ignorant la rumeur venue du dehors, comme cette vieille militante communiste de Goodbye, Lenin qui, réveillée du coma, continuait à croire que le mur de Berlin n’était pas tombé ? Mal formé-e-s, c’est un euphémisme, les professeur-e-s ignorent pour la plupart jusqu’à l’existence de What’s App, et continuent à remplir leur impôts papier et à recevoir leurs factures d’électricité par la poste. Le principe de la classe dite « inversée » est pourtant simple : « le précieux temps de classe serait mieux utilisé si on s’en servait pour interagir et travailler ensemble plutôt que de laisser une seule personne parler » [8]. C’est, en fait, ce que toutes les instructions officielles depuis plusieurs dizaines d’années recommandent, dans toutes les disciplines : le changement de paradigme, recommandé par les militants (alors d’avant-garde) de l’Éducation Nouvelle il y a exactement un siècle [9] a, certes, mis du temps à s’imposer, mais la mise en activité des élèves, l’organisation des apprentissages en fonction du rythme et des compétences des élèves, sont d’autant plus incontournables que les élèves d’aujourd’hui ne supporteraient pas longtemps un cours magistral « ex cathedra ». En revanche, le processus dit de « classe inversée », tel qu’il est préconisé par diverses officines très actives dans les médias, facilite-t-il réellement les interactions et la pédagogie active ?

Rien n’est moins sûr. Comme le suggèrent Charles Hadji, Philippe Meirieu et bien d’autres chercheurs en sciences de l’éducation, c’est plutôt au sein de la classe qu’il s’agit de modifier les pratiques, et non en renvoyant à la maison des apprentissages face auxquels l’élève se retrouve seul… devant son écran. Outre que cette pratique est socialement très discriminante, les conditions de travail à la maison étant évidemment fort différentes [10], le confinement a montré de façon spectaculaire à quel point le distanciel était synonyme de solitude, de manque de motivation et de perte de sens : c’est ce dont témoignent une centaine d’élèves avec qui j’ai mené des entretiens [11]. Certes, la classe inversée, ce n’est pas le distanciel intégral… théoriquement. Officiellement, il s’agit de découvrir un contenu à la maison, pour y revenir ensuite à l’école. Mais de fait, ce que proposent concrètement un nombre croissant de sites qui se réclament de cette « philosophie », c’est, de plus en plus, des « solutions à distance ». Ainsi la fameuse Khan Academy, qui affiche, via le livre de l’homme d’affaires Salman Khan, son fondateur, ses annonces en grand format sur le site classeinversee.com, et bénéficie du soutien de nombreux partenaires comme Google, la Fondation Bill et Melinda Gates [12], ainsi que, pour sa version française, la Fondation Orange [13], revendique une école hors école, qui coûte moins cher, du moins au prestataire, qu’une école « hybride », où il faut encore rémunérer quelques personnels. On voit poindre, en lieu et place de la pédagogie active promise, un modèle low cost, peut-être plus réaliste pour la masse des publics concernés : celui des MOOC, dont on sait le triste bilan… Abandonnés en cours de route par la grande majorité des inscrit-e-s [14], leur valeur est remise en cause par la moitié de celles et ceux qui les ont suivi jusqu’au bout [15].

Pour les enseignant-e-s en tout cas, du moins pour les 59 que j’ai pu longuement interroger, la vision est assez claire : celles et ceux qui pratiquaient déjà occasionnellement, et avec discernement, ce type de travail, sans forcément le baptiser du nom de « classe inversée », n’ont pas été convaincu-e-s du bénéfice : « ça peut fonctionner sur de la grammaire, c’est tout », « ça fonctionne pour ceux qui lisent… pas pour les autres ! » ; « ils sont perdus »… L’écrasante majorité rejette le dispositif, non par ignorance ou par a priori, mais parce que cela ne fonctionne pas, ou mal. L’alternative n’est pas entre un cours magistral et une classe dite inversée : entre ces deux écueils, peste ou choléra, l’important est de pouvoir prendre soin des élèves, de façon différenciée (donc plus aisément à 15 qu’à 35), dans un cadre sécurisant, qui n’est pas donné mais reste toujours à construire, collectivement. C’est en tissant des liens, par le regard, la voix, les gestes, ces gestes professionnels « outillés » par l’expérience, que le cadre se met en place, et que la créativité et l’entraide deviennent, parfois, possibles, et non en laissant les jeunes devant des machines, même « interactives ». Est-ce pour cette raison que le distanciel a été aussi massivement rejeté, autant par les élèves et les parents que par les enseignant-e-s ? Et que les établissements prestigieux, privés ou publics, communiquent sur le présentiel, non sur des « solutions numériques » ? En « inversant » les priorités, la prétendue « classe à la maison » n’a pris soin que de l’affichage, garantir une façade de « continuité pédagogique », au détriment de la pédagogie réelle.

Pourtant les promoteurs de la classe inversée l’associent systématiquement avec l’outil numérique, entretenant un amalgame entre « innovation » technologique, synonyme pour eux de rentabilité, et une supposée efficacité pédagogique dont on peine à trouver trace dans la littérature scientifique [16]. L’objectif, régulièrement mis en avant, de « s’affranchir des rigidités » [17] est-il seulement pédagogique, ou économique ? Lorsque la dernière « rigidité », qui consiste à devoir payer des humains pour s’occuper des élèves, aura sauté, alors l’inversion sera enfin réalisée : ce sera « trop la classe ».




Source: Lundi.am