Trois stratagèmes de Walter B

« Aussi combattif qu’il puisse paraître, la dialectique éristique qui, suivant la définition de Hegel, « épouse la force de l’adversaire pour l’anéantir de l’intérieur », ne se trouve pas dans l’arsenal de Fuchs. Chez les chercheurs qui succédèrent à Marx et Engels, la force destructrice de la pensée se relâcha, n’osant plus défier le siècle. »

Selon Walter Benjamin, depuis Marx et Engels, l’arsenal offensif de la pensée s’est affaibli. Sa force destructrice s’est relâchée. Elle n’ose plus défier son siècle. Ce qui lui fait défaut, c’est une forme de dialectique. Quelle dialectique ? La dialectique éristique. C’est-à-dire une forme de rationalité qui, selon Hegel, « épouse la force de l’adversaire pour l’anéantir de l’intérieur ». Mais comment redonner à la raison « une allure pour ainsi dire martiale » ?

Sens unique nous en donne l’armature. Ici, la définition de la « vraie polémique » retrouve celle de la dialectique éristique : « la polémique, c’est anéantir un livre à travers un petit nombre de ses phrases. » Cela signifie en même temps que « seul celui qui peut anéantir peut critiquer. » Le critique doit pouvoir anéantir. Le critique n’est donc pas législateur de la société des lettres. Il n’est pas non plus Juge au tribunal des oeuvres. Il est bien plus farouchement « stratège ». Et ce « dans le combat de la littérature ». La littérature n’est donc pas une galerie, c’est un Kampfplatz. Une œuvre d’art n’est donc pas à contempler. Au contraire, elle est à manipuler. Elle est dans la « main » du stratège « l’arme blanche pour le combat des esprits ». En tant que stratège, le critique ne surplombe pas les artistes. Au contraire, il en organise la puissance de frappe. Pour ce faire, il en parle la langue et s’attache à leurs concepts. Ces concepts ne sont pas des abstractions. Ces concepts sont les « mots d’ordre » partisans du « Cénacle  » des artistes. Aussi est-ce « dans les mots d’ordre seulement que résonne le cri de guerre. » Autrement dit : les concepts manipulés par le critique ne sont pas objectifs mais effectifs. Tout l’art du stratège critique sera donc de « forger des mots d’ordre sans trahir les idées. » C’est-à-dire : tenir l’aspect conceptuel de l’idée d’un côté, et l’aspect efficace du mot d’ordre de l’autre. Obtenir, en somme, des concepts tactiques. Dans « Poste d’essence », Walter Benjamin déclare :

« L’efficacité littéraire la plus significative ne peut résulter que d’une alternance rigoureuse entre l’action et l’écriture. »

Cela nécessite la production, dit-il, de « formes simples. » « Formes simples » manipulant une « langue prompte ». Cette langue « prompte » serait la seule à même de se montrer « efficacement à la hauteur de l’instant ». Cette « forme simple », c’est celle des tracts, brochures, articles, affiches. Ces exemples nous permettent de reconnaître dans la « langue prompte », la langue des « mots d’ordre », c’est-à-dire les concepts du Cénacle où résonne le cri de guerre : ce que j’appelle concepts tactiques. Mais d’où extraire de tels concepts ? Pour sa production de « mots d’ordre » fidèles aux « idées », le stratège critique se fondera sur la « teneur » des œuvres. La teneur est l’élément dialectique de la forme et du contenu qui suscite un affect. La teneur est ce qui est éprouvé. Du point de vue de la teneur, l’oeuvre est « synthétique », elle est une « centrale électrique » : elle est un accumulateur de potentiel. C’est-à-dire un accumulateur de virtualités politiques. Walter Benjamin parle parfois d’« énergies politiques ». C’est en ce sens que « la virilité de l’oeuvre est dans l’attaque ». Ainsi, la force destructrice de la pensée doit être stratégique, donc partisane, offensive donc efficace, c’est-à-dire capable d’anéantissement. Pour ce faire, elle doit articuler dialectiquement concept et cri de guerre, idée et mot d’ordre, écriture et action. Elle doit puiser son énergie à la vérité des œuvres. Cette vérité, en tant que teneur, n’est pas théorique mais affective. Ces quelques éléments définissent à grands traits la structure générale de la raison farouche.

L’usage d’une telle forme de rationalité implique une refonte de la notion d’expérience, une refonte de la notion de vérité, et une refonte de la notion de causalité. Expliciter les tenants de cette refonte n’est pas ici de mon ressort. Seule l’idée d’une causalité non déterministe mais éventuelle et mnésique (mémorielle et pan-psychique) nous permet de comprendre l’idée d’une vérité non éternelle mais fulgurante qui se conçoit tant dans sa dimension théorétique (le « vrai visage » du passé nous regarde et « exige » du présent quelque chose que « l’entente tacite » ou « l’index secret » entre les vaincus a fait subsister sous la forme énigmatique d’une « faible force messianique ») que dans sa dimension performative (la « cristallisation » d’un problème du présent, la « libération » de ces « énergies politiques » et donc les retrouvaille du présent dans l’action révolutionnaire-rédemptrice). Ce que j’élucide alors ainsi : si la vérité chez WB est à la fois théorétique et performative, c’est qu’elle allie les qualités du théorème et du poème sous la forme d’un troisième genre d’énoncés que je propose de nommer : les stratagèmes. Le stratagème est selon moi le seul type d’énoncé à la fois vrai et agissant qui corresponde à l’aspect constructiviste de la vérité qu’une rationalité « farouche » revendique. De cela s’infère le geste général de la pensée de WB : la tentative d’écrire le « testament » (le mode d’emploi, l’index, le manuel) de cet « héritage » qui n’en était pas « précédé » selon René Char et que Arendt élucide comme « le trésor des révolutions ». On comprend mieux alors sa fascination pour l’Odyssée : pleine de ruses et de stratagèmes qui déjouent le destin et les dieux. On comprend ce qu’il attend des contes en général : l’exercice de la « ruse » et de « l’effronterie », qui s’incorporent en expérience et défie le mythe. En somme des exempla, sur le modèle de l’exemplum médiéval. Le stratagème participe de l’exemplum.

Trois stratagèmes de Walter B

(Pour contribuer à l’écriture d’un testament des luttes)

Dans « Le surréalisme » de 1929, Walter Benjamin se propose de « mesurer sous l’angle stratégique la ligne qu’a atteinte le surréalisme » (43). Pour ce faire, il attaque la prétention snob à réduire le satanisme de Rimbaud et Lautréamont à une simple expression de « l’art pour l’art ». Réduction qui ferait du satanisme un simple motif esthétique. à cela, WB répond : « si l’on se décide à ouvrir cet article de farces et attrapes romantique, on y trouve quelque chose d’utilisable. On y trouve le culte du mal, comme appareil, aussi romantique soit-il, de désinfection et d’isolation de la politique à l’égard de tout dilettantisme moralisant. » (45) Autrement dit : il ne s’agit pas d’évaluer d’un point de vue esthétique la valeur du culte du mal, mais de montrer comme ce culte du mal peut être utilisable, d’un point de vue partisan, non comme simple étendard ou signe de ralliement, mais comme véritable « appareil », autrement dit comme technologie littéraire et politique. Le « culte du mal » est un appareil de purification du politique de son inertie moralisante. Ici, WB nous donne à voir comment faire usage du romantisme satanique de Rimbaud et Lautréamont : sa valeur est celle d’un stratagème de littérature politique.

Stratagème I :
Le culte du mal romantique ne demeure maniable et effectif que comme appareil de liquidation du dilletantisme moralisant – en tant que ce dernier réduit la puissance de frappe politique.Ϡ

La thèse I de « Sur le concept d’histoire » est tout simplement un stratagème allégorique. On a l’allégorie non d’une idée mais d’une relation. L’allégorie de la mise en rapport victorieuse de la « théologie » et du « matérialisme historique ». Cette allégorie est l’allégorie d’une machine avec toute l’ambiguïté étymologique que le terme méchanè renferme. Il s’agit aussi bien d’un mécanisme que d’une ruse. D’une machination que d’une machinerie. La théologie naine n’y est pas au service de la poupée historique. La théologie est au service du succès de la partie d’échec, et ce n’est qu’à ce compte qu’elle accepte de paraître seulement au service de la poupée. En tant que servante de la seule poupée, la théologie naine serait au service du spectacle et de l’attraction que représente la machinerie. En tant que servante de la victoire elle se rend maître secret de la poupée qu’elle manipule à chaque coup. Car le turc joueur d’échec n’est automate qu’en apparence. Tant que l’oeil insiste sur ce point il se contente de l’illusion. Ce qui l’anime n’est rien d’autre que le nain. Or, dans l’image, la poupée fait entièrement attraction. Personne ne trouverait plaisir à jouer la partie contre un nain laid. Le marxisme fait alors office d’esthétisation du combat. La vraie tactique, hideuse, est théologique. La force effective du marxisme lui viendrait de son élément messianique. Il resterait à savoir en quoi consiste ce que WB désigne par le terme de “théologie”. Selon “destin et caractère”, théologie désigne seulement le bonheur, la béatitude et la rédemption. D’elle et de son discours sont exclus tout rapport au malheur, à la culpabilité et à la faute.

Stratagème II :
Présenter à l’adversaire le spectacle automatique de la victoire, pour, en-deçà de l’illusion du mécanisme marxiste, s’affairer à l’organisation des conspirations anarchistes.Ϡ

La thèse IV de « Sur le concept d’histoire » pose le stratagème du vrai changement historique. Le stratagème de l’héliotropisme rédempteur. Si les luttes concernent la survie matérielle, la figure, l’image ou la personnalité des vaincus sont quant à elles conservées non dans la nourriture et le vêtement mais dans le « raffiné » et le « spirituel ». Ces deux dimensions recouvrent : confiance, courage, humour, ruse et fermeté. Cinq vertus cardinales de la lutte. On ne reconnaît le visage des anonymes qu’à ces vertus qui les font vivre et agir « rétrospectivement dans le lointain du temps ». Mais ces vertus cardinales ne sont pas jetées là, éparses. Elles tendent toutes à un seul et même geste de « remise en question » des vainqueurs. Autrement dit : les vertus des vaincus sont corrélée à leur effort de remise en question du statu quo. L’histoire sera décrite comme une seule et unique catastrophe donc : comme principalement stagnante ou inertielle. Néanmoins, l’histoire matérialiste nous découvre un déplacement, un mouvement, un… progrès. Ce progrès WB le décrit comme « secret héliotropisme » tendant vers le soleil en train de se lever dans le ciel de l’histoire. Or ce soleil ne se lève pas à l’horizon de l’avenir, mais à la faveur de l’« entente tacite » entre les générations actuelles et passées. Les vertus cardinales, liées à l’effort de remise en question, sont les cinq pétales de l’héliotrope dont le centre tourne « imperceptiblement » vers le soleil. Cette imperceptible approche du Messie que le Fragment déjà énonçait. Voilà donc le mouvement progressif initié par les vaincus au cours du temps : il est « le plus imperceptible de tous les changements ». Le progrès selon WB est infime et cet infime progrès n’est pas une évolution mais, justement, une interruption. Le regard de WB porte là où s’opère cette interruption à travers la catastrophe. La thèse XII explicite et augmente ce stratagème du vrai changement : aux cinq vertus exemplaires de la lutte, qui font l’héritage raffiné et spirituel de la classe combattante, il faut ajouter deux vertus, cette fois éminemment liées au mode même de la lutte, la haine et la volonté de sacrifice. Le stratagème de WB consiste ici à montrer que la force politique de la classe combattante s’alimente non pas à l’image des générations à venir mais à celle des générations vaincues. Un des indices de cette puissance retrouvée grâce à un tel trope de l’action, c’est justement le gain en haine et en volonté de sacrifice.

Stratagème III :

On ne construit la puissance éthique et affective de la classe combattante qu’en tournant son regard vers les cinq vertus raffinées et spirituelles des vaincus, car l’image de ces vertus, en tant qu’elles apparaissent en même temps comme asservies et vaincues, alimentent au présent la haine et la volonté de sacrifice de la classe combattante, devenue par là-même vengeresse.


Article publié le 16 Déc 2019 sur Lundi.am