Octobre 10, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Il existe des chanteurs engagĂ©s, en voici trois et pas des moindres  : Paco Ibañez, Lluis Llach et Carlos Andreu qui ont des similitudes, tous les trois sont nĂ©s en Espagne, ils sont anarchistes et se sont exilĂ©s en France Ă  diffĂ©rentes Ă©poques.

« Je maudis la poĂ©sie conçue comme un luxe culturel pour les indiffĂ©rents, qui s’en lavent les mains Â»

Paco Ibañez avec Léo Ferré et Juan Carlos Cedrón

Paco, le vĂ©tĂ©ran, nĂ© Ă  Valence le 20 novembre 1934 (le mĂȘme jour et le mĂȘme mois que notre compagnon sculpteur anarchiste JosĂ© Torres qui vient de s’éteindre il y a quelques semaines, c’est aussi la mĂȘme date que la mort de Buenaventura Durruti). Il fuira Barcelone en 1937 pendant la guerre d’Espagne pour s’installer en France. Son pĂšre, Ă©bĂ©niste anarchiste lui apprendra la musique et dĂšs 1952 il commencera Ă  Ă©tudier la musique par le violon et finira par la guitare. La passion pour cet instrument l’amĂšnera Ă  assister aux cours du guitariste classique AndrĂšs Segovia. Sa passion s’étendra Ă  la poĂ©sie de Francisco de Quevedo, d’Antonio Machado, de Federico GarcĂ­a Lorca et de LuĂ­s de Gongora. À cette occasion, un album sera rĂ©alisĂ©, dont la pochette sera illustrĂ©e par la peinture du catalan Salvador DalĂ­. Il continuera dans le registre de la poĂ©sie espagnole, chantera Andaluces de JaĂšn (Andalou de JaĂšn) du poĂšte Miguel Hernandez, mais aussi La poesia es un arma cargada de futuro (La poĂ©sie est une arme chargĂ©e de futur) de Gabriel Celaya, Balada del que nunca fue a Granada (Balade de celui qui ne connut jamais Grenade) de Rafael Alberti et surtout A galopar, a galopar (Au galop, au galop). Il chantera les poĂštes latino-amĂ©ricains, les mots de Pablo Neruda, Nicolas GuillĂšn, RubĂ©n Dario, CĂ©sar Vallejo, Atahualpa Yupanqui, rĂ©sonnent dans le timbre de sa voix si particuliĂšre et de la musique classique.
Il parvient dans ses chansons populaires de lutte et de rĂ©sistance Ă  nous faire dĂ©couvrir le langage et la force de la poĂ©sie universelle. Paco, pour avoir Ă©tĂ© en France, chantera Brassens de maniĂšre Ă©mouvante et admirable ; les deux chanteurs se rencontreront et ne se quitteront plus. Il s’imprĂ©gnera des chansons de LĂ©o FerrĂ© et de Mouloudji. Paco est vraiment un militant contre tous les totalitarismes que ce soit en Espagne, en AmĂ©rique Latine ou en Iran, son ardeur et sa conviction sont mises au service des causes qu’il dĂ©fend.

« Camarades si vous cherchez les printemps libres alors j’irai avec vous, Â»

Lluis Llach, de la mĂȘme trempe et cadet de quatorze ans de Paco, nĂ© le 7 mai 1948 Ă  GĂ©rone, deviendra Ă  son tour une des figures de proue de la chanson politique et engagĂ©e catalane. Il refusera de chanter en castillan, c’est le mouvement de la Nova canço (Nouvelle chanson) : Els Setze Jutges (Les seize juges), en 1969. La mĂȘme annĂ©e, il chantera pour la premiĂšre fois l’Escata (le pieu), un chant d’espoir contre la dictature franquiste, chanson qui au bout d’un an sera interdite en Espagne, mais la dĂ©cision arrive trop tard, et elle deviendra officieusement l’hymne anarchiste catalan de la rĂ©sistance au fascisme. Ses concerts sont souvent interdits. Les catalans et la rĂ©gion toute entiĂšre se retrouvent dans ses chansons. RecherchĂ© par la police, il est obligĂ© de se cacher et devra quitter le pays pour s’installer en France entre 1971 et 1976. Certaines chansons deviendront cĂ©lĂšbres, I si canto trist (1974), Viatge a Itaca (1975).
En 1976, il reviendra en Catalogne avec un grand concert au Palais des Sports de Barcelone pour fĂȘter son retour qui donnera lieu au disque Barcelona Gener, mais c’est surtout en 1985 que Lluis donne un concert exceptionnel au camp de Barça devant un public de 110 000 personnes, un double disque rappelle cette performance Camps del Barça 6 julio de 1985. Cette mĂȘme annĂ©e il perd sa mĂšre et lui rendra hommage dans son album Maremar. En 1986/87, pour le cinquantiĂšme anniversaire de la mort de Federico GarcĂ­a Lorca, Lluis interprĂ©tera Norma y Paraiso de los Negros (Norme et paradis des Noirs). Il rendra hommage aussi Ă  tous les rĂ©fractaires au service militaire dans la chanson Insubmis et donnera plusieurs concerts de soutien Ă  une association d’insoumis. Il ne cessera de se produire partout dans le monde jusqu’en 2007 oĂč il donnera son ultime concert dans des villages de son enfance Ă  VergĂšs, pour s’engager dans une carriĂšre plus politique, mais ceci est une autre histoire ; ce qui ne l’empĂȘchera pas d’écrire son quatriĂšme roman. Son premier roman Memoria de unos ojos pintados (Les yeux fardĂ©s) sera un succĂšs de librairie.

Ne chante pas la mort
 « Viva la vida Â» !

Pour finir cette sĂ©rie de portraits, voici Carlos Andreu, chanteur, poĂšte, acteur et Ă©crivain libertaire comme il aime se nommer, fils de migrant aragonais, nĂ© en 1938 Ă  Sant Felin de Llobregat. Il devra s’adapter Ă  n’étudier qu’en castillan. Il dĂ©cidera de partir en France pour apprendre la langue, car Carlos est trĂšs amateur des mots, mais surtout il explique Ă  ses parents que pour rĂ©ussir dans la vie il faut parler plusieurs langues. Le voilĂ  parti Ă  Paris en 1962, oĂč il va suivre un cours d’art dramatique au thĂ©Ăątre de la ville tout en continuant Ă  Ă©crire de la poĂ©sie en castillan, en se rapprochant des classiques espagnols. Il fera une grande dĂ©couverte en tombant sur un ouvrage de poĂ©sie de CĂ©sar Vallejo et en sera perturbĂ© au point qu’il dĂ©truira toutes ses poĂ©sies de facture classique pour dĂ©sormais faire apparaĂźtre ses nouveaux poĂšmes. Carlos reprendra la poĂ©sie de CĂ©sar Vallejo en chansons et musiques dans les fameux quinze textes sur Espagne, Ă©loigne de moi cette coupe. Un album paraĂźtra en 1987. Carlos chante CĂ©sar Vallejo en 1988 en se produisant Ă  de nombreuses reprises dans toute la France, en l’interprĂ©tant d’une nouvelle maniĂšre et en incorporant dans ses chansons des ressources vocales empruntĂ©es au thĂ©Ăątre, au cabaret, aux chansons populaires ou Ă  la musique contemporaine. Il poursuivra ses recherches dans cette lignĂ©e auprĂšs de ces grands poĂštes comme le poĂšme cĂ©lĂšbre de Fernando Pessoa Tabaccaria ou La Tabaqueria (2010) ou L’Estanc (Le bureau de tabac), ou encore le collectif de plusieurs poĂštes sud-amĂ©ricains La Piedra cansada (La pierre fatiguĂ©e).
Il participera Ă  des galas de solidaritĂ© avec des libertaires emprisonnĂ©s en France et en Espagne (en 1974, 1975, 1978), un dimanche pour l’Espagne en lutte (en 1976), gala de solidaritĂ© avec l’Espagne libertaire (1977), chansons anarchistes Ă  Annecy (1979).

Il formera un groupe qui s’appellera Viva la vida en rĂ©ponse Ă  Viva la muerte des gĂ©nĂ©raux fascistes espagnols. Un de ses premiers albums Interdit (1974) dĂ©noncera la dictature de Franco et en 1976 un autre album paraĂźtra Viva la vida. Carlos est un chanteur improvisateur, il est en perpĂ©tuelle recherche de sonoritĂ© vocale et instrumentale, polyvalent Ă  travers ses chansons, mais aussi ses nombreux morceaux pour les films : FĂȘte royale, (1979), Les yeux des oiseaux (1981) de Gabriel Auer, ses essais sur GaudĂ­, le scandale (1993), articles sur la culture populaire dans la revue VendĂ©miaire (1975-1976) et tant d’autres Ă©crits, la liste est bien trop longue. D’une grande activitĂ© musicale et littĂ©raire, ses performances ont suscitĂ© la curiositĂ© de certains jeunes Ă  dĂ©couvrir cet oiseau rare qui vit aujourd’hui Ă  Barcelone.

Trois portraits d’artistes d’un talent inestimable, chacun combattant avec un style musical diffĂ©rent toute forme d’autoritarisme. Trois beaux exemples de militance artistique qui resteront gravĂ©s comme ces trois notes de musique qui, sans crier gare, nous reviennent en mĂ©moire.

Juan Chica Ventura
Groupe anarchiste Salvador-SeguĂ­




Source: Monde-libertaire.fr