Janvier 31, 2021
Par Archives Autonomie
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Encore quelques mots sur une controverse

La réponse de Prudhommeaux à mon dernier article — réponse dont je connaissais l’essentiel avant publication — m’a touché par plus d’un point et puisque Prudhommeaux se déclare pour les “amis de Durruti”, mais avec des réserves, je déclarerai aussi que je ne suis contre qu’avec des réserves.

Ceci n’est pas une boutade, ni une manière de rapprocher, quant au titre deux points de vue différents. Ni ironie, ni conciliation. Je m’explique : Je suis contre les “amis de Durruti” lorsqu’on les monte en épingle et qu’on essaie de les faire passer pour ce qu’ils ne sont pas ; mais il peut venir telles circonstances où un mouvement semblable — un mouvement d’opposition organisée au sein de la CNT — pourra avoir sa raison d’être et son utilité. Par exemple, si la guerre finie heureusement, et la situation stabilisée, les dirigeants de la CNT ardaient leurs idées de collaboration, alors j’applaudirai à un mouvement d’opposition. Mais nous sommes encore loin de cette éventualité.

Les “amis de Durruti” ont marqué un moment de la révolution espagnole ; oui !… le moment où les plus impatients réagissent d’une manière désordonnée — et héroïque — devant une révolution en recul.

De juillet à septembre 36, se place le point culminant de la révolution. À partir de septembre, la bourgeoisie se reprend et organise la contre-révolution. Vers mars-avril 37, les forces du nouvel état (armée et police) étant reconstituées, la contre-révolution s’affirme et passe à la provocation.

L’on imagine aisément l’indignation, la colère et l’impatience qui saisirent ceux qui croyaient la révolution assurée.

En un pareil moment, les plus révolutionnaires, plus touchés par cette indignation, ont réagi plus fortement ; des intrigants ont pu voir là aussi l’occasion de jouer un rôle — et en l’absence de tout document je veux bien croire que les “amis de Durruti” appartenaient à la première catégorie. Il est naturel que cela ait créé un mouvement violent, comme il est naturel que les jeunes libertaires, plus ardents et plus emballés (plus révolutionnaires disent les uns ; moins habitués aux responsabilités répondent les autres) aient été fortement touchés par ce courant.

Voilà l’histoire des “amis de Durruti”. Leur action assez réduite du reste, fut-elle bonne ou mauvaise ?… Le certain, c’est que toute l’action provocatrice du parti communiste visait à déclencher une bataille de rues, et qu’en poussant les exaltés dans cette voie, les “amis de Durruti” ont fait le jeu de la provocation. (L’incident de la Téléphonique de Barcelone aurait pu être réglé pacifiquement ; voir à ce sujet dans le dernier numéro du Combat syndicaliste comment une opération semblable, contre les spectacles de Barcelone, a échoué.) Le certain encore, c’est que la réaction qui s’est abattue sur l’Espagne et qui a duré de mai à septembre, a eu pour cause le soulèvement de mai à Barcelone (ou plus exactement la propagande faite par le parti communiste sur ces événements.)

Maintenant, ceci ne provient-il pas, — comme le prétendent justement les amis de Durruti — de ce qu’on ne s’est pas lancés dans la voie qu’ils ont préconisé, de ce qu’on n’a pas poussé à fond la révolte, dépassé la provocation par la vigueur de la riposte… et fait du 3 mai un autre 19 juillet ? La réponse, ici, est moins assurée, parce qu’on ne discute plus sur des faits, mais sur des possibilités hypothétiques. Malgré tout, des choses sont certaines. Companys était prêt, pour mater la révolte à appeler les colonnes de l’UGT — il avait même déjà fait un appel dans ce sens. Il était donc prêt à ouvrir sur le front d’Aragon une brèche de cinquante kilomètres. D’autre part, pour faire échec à ces colonnes, il aurait fallu appeler les colonnes de la CNT, agrandir la brèche jusqu’à 100 ou 150 kilomètres. Pense-t-on que Franco aurait eu la sottise de laisser ses armées immobiles et de ne pas profiter de l’occasion ?

Autre chose : une révolution peut-elle réussir à Barcelone seulement ? Évidemment non ! Or, ni Levante, ni Andalousie, ni surtout Madrid ne se sont montrés prêts à seconder une révolution catalane.

Enfin, si malgré cela, la révolution avait triomphé en mai, cela n’aurait abouti qu’au rapide triomphe de Franco. Pense-t-on, en effet, que la France ou l’Angleterre qui refusent d’aider l’Espagne républicaine, auraient aidé l’Espagne libertaire ? Or, à l’heure actuelle, l’industrie espagnole tire toutes ses matières premières de l’étranger. Qu’on n’oublie pas en effet, que les principales mines sont entre les mains des nationalistes. Privés d’armes — autant russes que française —, privés des matières premières propres à en fabriquer, qu’auraient fait les libertaires espagnoles ?

L’on peut regretter certes que Garcia Oliver et Federica Montseny n’aient pas eu une attitude plus digne — et je l’aurais aussi préféré ; mais cela n’empêche pas que la raison n’ait été de leur côté, — la raison dure, froide, triste, peu exaltante, mais la raison tout de même.

Pour ma part, voilà ma pensée sur l’action des “amis de Durruti”. Ils auront été les derniers romantiques, dans une révolution qui avait déjà dépassé en août 36 le stade du romantisme.

Quant à leur programme, les précision apportées par Prudhommeaux ne m’ont pas convaincu. D’abord parce qu’il manque à la brochure dont il s’est servi une chose essentielle : la date. Et tout le monde comprendra l’importance de ceci : cette brochure est-elle sortie en avril 37, en même temps que le programme, pour l’éclairer et corriger ce que les mots d’ordre, forcément stylisés, pouvaient avoir de trop brutal, ou bien est-elle récente et faite pour “arranger la sauce”, devant certaines réclamations ?

Et puis, ces lignes ne calment pas toutes les inquiétudes. La junte révolutionnaire y est présentée comme un organe des syndicats, une commission spéciale, en quelque sorte du comité national, puisqu’elle est nommée comme ce dernier. On ne voit pas bien la nécessité de créer un mouvement comme les “amis de Durruti”, si c’est seulement pour arriver à une petite modification d’ordre interne dans la CNT. Et la question que j’ai posée il y a 15 jours demeure : quel peut bien être le rôle de la junte révolutionnaire ? Ou bien elle sera un organe intérieur du syndicat, ce ne sera donc qu’une commission de plus, utile peut-être d’ailleurs d’un point de vue décentralisation, mais hors de proportion avec le mouvement qui l’a engendrée et surtout avec le bruit que l’on fait au tour de ce groupement, ou bien elle aura les pouvoirs exceptionnels sur les syndicats même, et le programme n’a rien d’anarchiste.

* * *

Maintenant, quant à la dernière question : ce que je préconise pour remettre en marche la révolution espagnole ? — je confesse, pour le moment, mon ignorance. Et ceci n’est pas nouveau ! J’ai toujours dit que ne ne voyais pas ce qu’il fallait faire, — et que pour cette raison, je m’abstenais de toute critique à l’égard de la CNT — sauf en ce qui concerne les évènements premiers, juillet-août 36, parce que ça c’est déjà de l’histoire. Et j’ai toujours dit que les anarchistes français n’avaient pas le droit de critiquer les anarchistes espagnols, parce qu’ils n’étaient pas capables de leur indiquer ce qu’il fallait faire — révolutionnairement parlant.

Oh, j’entends bien : dans certaines circonstances, certains on su dire ce qu’il ne fallait pas faire. Mais, dire ce qu’il ne faut pas faire, sans indiquer en contre-partie la voie à suivre, c’est dire seulement ce qu’il ne faudrait pas faire (sous-entendu, si on pouvait faire autrement, si les circonstances n’y obligeaient pas).

Je préciser : il y a, en Espagne, trois blocs : Franco, les forces étatiques (républicains, socialistes, communistes), la révolution (encore existait-il, jusqu’en juin, une quatrième force, à la fois étatique et révolutionnaire, avec le POUM). Avec la première force, la CNT est en lutte ouverte — lutte à mort. Avec la deuxième, elle est à la fois alliée et rivale. Les anarchistes français ont constamment regardé cette rivalité comme la question primordiale, voire la seule question, et toutes les solutions qu’ils ont donné au problème espagnol indiquent comment la CNT peut prendre le pas sur les forces étatiques, mais compte non tenu du fascisme. Une méthode pourtant, qui amènerait une victoire sur l’Etat espagnol, mais qui amènerait, 15 jours après, la victoire de Franco, est à mon sens une mauvaise méthode. Comme ce serait également une mauvaise méthode que de sacrifier la révolution à la guerre ! Et personne n’a indiqué comment on pouvait à la fois, battre le fascisme et assurer la révolution.

La seule voie qui reste, dès lors, c’est la voie des compromis. Nous avons besoin des autres, et ils ont besoin de nous : faisons-nous des concessions réciproques. Et c’est à ceux auxquels répugne cette voie qu’il revient d’en indiquer une autre.

Le plénum économique de Valence a pris résolument ce chemin : la voie de la sagesse — avec les qualités et les faiblesses que suppose ce mot. Il a tenté d’organiser l’économie collectivisée, de manière à ce qu’elle “tienne” en face de l’économie capitaliste. Cela n’a peut-être rien d’exaltant ; ça n’a pas la poésie épique d’un 19 juillet. On peut parler même de recul stratégique — et c’est peut-être vrai par certains côtés — n’empêche que cette méthode conserve toutes les possibilités de révolution et qu’elle donne aux révolutionnaires des moyens accrus de révolution. Aucune des deux choses n’est négligeable.

La dernière défaite de Téruel n’est pas fait — hélas ! — pour nous faire changer d’avis. Deux choses coexistent en Espagne : la guerre et la révolution. Pousser plus loin la révolution, c’est affaiblir le potentiel de guerre — et devant ce nouvel échec, est-on si sûr de la victoire, pour affaiblir ce potentiel ?

Ah ! si comme on le croit — ou feint le croire — Trotsky, c’est le manque d’enthousiasme qui avait causé la défaite, un renouveau révolutionnaire, recréant cet enthousiasme, assurerait au contraire la victoire. Mais tel n’est pas le cas. L’enthousiasme ne manquait pas, et il avait été soigneusement chauffé — par une propagande révolutionnaire, justement. C’est le mordant, c’est la foi qui ont fait aussi magnifique le succès de décembre. Et puis… les circonstances ont changé… et le mordant s’est brisé contre les tanks et sous les bombes des avions.

… Alors ? Que faut-il faire pour remettre en marche la révolution espagnole ?… Et quand les dirigeants de la CNT répondent : “Il faut d’abord gagner la guerre”, que peuvent répondre leurs détracteurs ?

Toute révolution a ses flux et ses reflux. La révolution française a eu son 91 ; la révolution russe a eu son juillet 17, cela n’a empêché, ni 93, ni l’octobre 17.

J’ai confiance que la révolution espagnole reprendra ; oui. Je souhaiterais qu’elle reprenne immédiatement, mais je n’en vois guère la possibilité tant que la force du fascisme restera aussi menaçante. Je garde tout de même confiance que le 93 espagnol n’attendra pas quater ans après son 19 juillet.

Paul Lapeyre

ÉCLAIRCISSEMENTS

1. — Un terrain commun est établi entre P.L. et A.P. Aucune organisation n’est bonne ou révolutionnaire dans l’absolu. Aucune organisation n’a “toujours raison”. En surestimant, en idéalisant les “Amis de Durruti” on leur rend un mauvais service, de même qu’en idéalisant la FAI ou la CNT, car le contraste entre idéal et réalité ne manque pas d’apparaître un jour et de décevoir si gravement les adorateurs que ceux-ci deviennent des ennemis acharnés. Ou (ce qui est encore pire) l’adoration l’emporte sur le sens des réalités et le Dieu déchu reçoit, au fond du cloaque où il s’enfonce, les hommages d’autant plus fanatiques de ses boueux sectateurs.

Il ne s’agit pas de défendre une organisation dans l’absolu, mais de lui être pratiquement utile, en la poussant de l’avant, en lui donnant, si possible, assez d’élan pour sortir de l’ornière fausse lorsqu’elle s’y engage, et ce travail ne peut être que la résultante d’un immense effort collectif. Le plus gros du travail sera, croyons-nous, accompli par les JJLL et les militants aguerris de la base des syndicats.

2. — Une force prolétarienne comme la CNT et ses deux millions de membres, lorsqu’elle est plongée dans une situation telle que la tragédie espagnole ne peut, évidemment, pas s’abstenir en un domaine quelconque de la vie sociale. Il ne lui suffit donc pas de savoir ce qu’il ne faut pas faire (prescriptions toujours valables qui forment l’héritage principal de l’anarchisme traditionnel), mais surtout ce qu’il faut faire, compte tenu de tous les risques et de toutes les forces en présence.

C’est justement par ce point que pêche l’argumentation de P.L., lorsqu’à la formule “Révolution d’abord” — qui suppose une attitude d’attente, d’abstention, de pure négativité face à tous les problèmes de la guerre — il oppose la formule “Guerre d’abord” — qui n’est pas moins négative, et qui l’est même davantage, en ce qu’elle renvoie à demain (mañana) la résolution des problèmes d’action sociale qui ne peuvent jamais être différés et qui dominent tous les problèmes, même le problème militaire.

Ce que nous demandons à la CNT, et ce que lui demandent les deux millions de travailleurs qui lui ont donné leur confiance, c’est de tenir compte de tous les facteurs et d’apporter à tous les problèmes une solution d’action (et non d’abstention ou d’attente) qui soit conforme à la nature de la CNT, à ses méthodes, à sa finalité, à sa volonté, à sa structure — bref à l’emploi le plus efficace et le plus total des forces dont elle dispose.

3 — Le manque de solutions valables en face des problèmes actuels est précisément ce qui caractérise l’ensemble des partis politiques de droite et de gauche et des forces sociales espagnoles groupées en dehors de la CNT. Ceci est apparu assez nettement le 19 juillet, pour placer la CNT dans une position où elle pouvait engager une sorte de dialogue avec le reste du pays, et parler haut et clair en confrontant son programme avec l’absence de programme des autres éléments — au lieu de renoncer à son programme pour adopter des mesures étrangères à son esprit et à la réalité, mais dictées de l’extérieur. Il est de fait que les mesures d’ordre politique, militaire ou financier prises par la CNT valent mieux que pas de solutions du tout et une attitude purement négative. À ce titre, elles ont, d’ailleurs, bénéficié de l’accord explicite ou tacite de l’organisation elle-même ; elles ont été “ratifiées par la base”. Il n’en reste pas moins que ces solutions n’appartiennent pas à l’idéologie anarchiste ni à l’organisme confédéral et ont été importées du dehors. Les mesures adoptées et appliquées par la CNT ont été proposées ou imposées par les cercles républicains et par les communistes russes, dans le domaine gouvernemental comme dans le domaine militaire.

Il est peut-être préférable de gouverner et de militariser soi-même que de laisser quelqu’un d’autre le faire à sa place, mais le gouvernement et la militarisation sont deux domaines dans lesquels les forces spécifiques de l’anarchisme et celles du peuple travailleur en général sont amoindries, infériorisées, paralysées, inutilisées, tant au détriment de la bourgeoisie antifasciste que de l’ennemi extérieur. Quant à la sphère de l’organisation économique, on nous fera difficilement croire que le mieux pour la CNT était de suivre les suggestions de Juan Fabregas et de copier à l’usage de l’Espagne antifasciste l’exemple financier de Schacht en Allemagne fasciste. C’est pourtant ce qui est en train de se faire, semble-t-il, et la joie que nous éprouvons à constater que la CNT réussit à œuvrer par ses propres moyens et à consolider son influence est bien loin d’être sans mélange ; nous voudrions que cette influence fut employée, non pas à chiper leur programme aux forces adverses, mais à leur faire appliquer notre programme. Lorsque l’UGT faisait du collectivisme anarchiste, à l’imitation de la CNT et sous l’empire des circonstances, le succès était plus grand pour notre mouvement qu’aujourd’hui que la CNT fait du socialisme d’Etat.

A.P.




Source: Archivesautonomies.org