Janvier 31, 2021
Par Archives Autonomie
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I — CONTRE 

À Barcelone, vers le début de l’année 1937, se forma au sein de la CNT le groupement dit “les Amis de Durruti”. Il se caractérisait par une attitude de violente opposition  : opposition au gouvernement, aux dirigeants de la CNT, à la militarisation, aux compromissions politiques, etc. Les jeunesses libertaires, révoltées de sentir la révolution en recul, flirtèrent un moment avec eux. Mais leur succès fut grand surtout auprès des miliciens étrangers revenant du front parce qu’ils refusaient la militarisation. Beaucoup de ceux-là adhérèrent à ce nouveau groupement, sans trop l’examiner, seulement à cause de son opposition. (Et l’on peut dire que la plupart des miliciens étrangers emprisonnés en mai-juin, avaient des attaches, soit avec les “amis de Durruti”, soit avec le POUM).

Ainsi se répandit à l’étranger la légende des “amis de Durruti”, groupement d’anarchistes révolutionnaires s’opposant aux anarchistes réformistes officiels. Ainsi naquit la légende d’une opposition au sein de la CNT. Et des camarades français, aussi bien intentionnés que mal renseignés — et qui refusèrent, hélas  ! obstinément d’écouter la voix de deux qui leur criaient  : “casse-cou” — allèrent jusqu’à écrire que les “amis de Durruti” constituaient “la véritable CNT-FAI.”

L’Espagne Nouvelle offrant aujourd’hui une vaste tribune libre au sein du mouvement libertaire, j’en profite pour donner quelques renseignements sur ce sujet.

Les dirigeants confédéraux eurent à s’occuper assez vite des “Amis de Durruti” et, publiquement, en congrès, devant plusieurs de leurs adhérents, ils apportèrent des décisions que ceux-ci ne peurent réfuter.

Les amis de Durruti usurpent ce titre  : ils n’ont nul droit de se servir de Durruti ni de se proclamer ses amis.

“De ses 3 leaders, l’un était, jusqu’à ces derniers temps, catalaniste  ; l’autre était, jusqu’en 34, communiste connu par ses attaques contre la CNT. Le 3ème, seul, connaissait Durruti, mais celui-ci le tenait en si piètre estime qu’il l’envoya en délégation en Russie pour s’en débarrasser.”

Mais Durruti est mort, gardant intacte son auréole de révolutionnaire. Le prestige de son nom est très grand. Le nouveau groupement trouve “adroit” de se placer sous son patronage.

“Adroit”, ce l’était sans contredit  !… mais ces “combines” sentent trop le politicien pour n’être pas la marque d’un état d’esprit.

L’étude de leur programme va, d’ailleurs, les montrer sous leur vrai jour.

* * *

Ce programme paraît en manchette en 4ème page sur chaque numéro de leur journal  : l’ami du peuple el Amigo del pueblo). Le voici  :

1°) Une junte révolutionnaire  ;

2°) Le pouvoir économique aux syndicats  ;

3°) Municipalités libres

Communes libres, l’économie aux syndicats  ; ce sont les idées communes de l’anarchie  ; junte révolutionnaire, en un temps où l’on souffrait d’un recul de la révolution, cela plaisait aussi  : beaucoup marchèrent.

Ils marchèrent parce qu’ils regardèrent seulement les organismes de la révolution et qu’ils ne se posèrent pas cette question essentielle  : quels vont être les rapports entre ces organismes  ?

Voyons  : Si des municipalités libres assurent l’organisation sociale de la commune, si tout le pouvoir économique est donné aux syndicats, quel peut bien être le rôle de la junte révolutionnaire  ? Qu’est-ce qui lui reste à faire  ?

À moins que son rôle ne soit de “diriger” les syndicats et les municipalités “libres”.

Et précisément, dès le numéro 4 de l’ami du peuple, les “amis de Durruti” se déclarent partisans de la “syndicalisation forcée”. Ce sont donc des syndicats sans vitalité, sans idéologie, avec des gens recrutés par la force — et par qui  ? — qui vont avoir en mains toute l’économie  : cela n’est admissible que s’il y a un groupement supérieur pour les diriger. Donc, en fait, quelques hommes exerceront leur dictature sur la masse grâce aux syndicats et aux municipalités qu’ils contrôleront  ; c’est intégralement le programme bolchéviste  ; il n’y a rien d’anarchiste là-dedans  !

Bien entendu, les dirigeants confédéraux se proclamant toujours — c’est une justice à leur rendre — ennemis de toute dictature, les dictateurs seraient les “amis de Durruti” eux-mêmes, aidés peut-être par le POUM dont ils étaient très rapprochés.

* * *

Un peu de passion, trop d’impatience de voir la révolution triompher, un certain découragement… et les “amis de Durruti” sont apparus de loin ce qu’ils n’étaient certes pas.

Paul Lapeyre

II — POUR, avec réserves

Il est fort possible que les espoirs de redressement fondés par le mouvement anarchiste international sur les “Amis de Durruti” aient été exagérés. Une chose est certaine  : c’est qu’en mai 1937 [1] se déclencha en Catalogne une contre-révolution armée visant à la destruction des syndicats, des collectifs et des groupes anarchistes. À cette agression de la bourgeoisie espagnole et de l’impérialisme étranger s’opposa une défensive des organisations ouvrières, défensive spontanée, incoordonnée, inorganisée, qui suffit à paralyser l’adversaire. Or, la seule organisation qui se montra, à tort ou à raison, prête à transformer la défensive en contre-attaque, à valoriser la victoire du prolétariat et à présenter un programme reflétant les aspirations populaires vers un nouveau “19 juillet” fut, à ma connaissance, l’Agrupacion de los Amigos de Durruti.

Je ne nierai pas que Jaime Balius ait été, jusqu’à la révolution d’octobre 1936, un catalaniste. Je constate seulement que, lorsqu’il fut emprisonné pour sa participation à la rédaction du numéro 1 de l’Amigo del Pueblo, de nombreux organes de la CNT-FAI, à commencer par le quotidien confédéral Superacion, de Sabadell, lui consacrèrent des articles rendant hommage à son intégrité et à la rigidité de ses principes, et exigèrent sa libération. Je ne sais pas quelles étaient les relations personnelles des “A. d. D.” avec Buenaventura Durruti, mais je constate qu’il y avait dans la Division et parmi les compagnons immédiats de Durruti beaucoup de militants qui donnaient raison au manifeste des “Amigos” et étaient prêts à appuyer de leurs armes la troisième révolution espagnole en donnant à l’arrière ce fameux “coup de balai”, dont Durruti lui-même avait parlé bien des fois  !

Enfin, sans mettre en doute le fait que les “Amigos” aient été une infime minorité, je dois mentionner le fait que les organisations catalanes de la CNT, de la FAI et des Jeunesses Libertaires se sont opposées à leur exclusion lorsque celle-ci fut réclamée par le Comité National de la CNT. Entre Federica Montseny ou Garcia Oliver et les Amigos de Durruti, les sympathies des ouvriers catalans allaient — à tort ou à raison — aux seconds et non aux premiers. Et la preuve n’est plus à faire. P. Lapeyre sait qu’en mai 37,les ministres de la CNT au gouvernement central firent de la Généralité, alors forteresse réactionnaire, leur propre quartier général et qu’ils n’osèrent se montrer au Comité Régional ou dans les assemblées syndicales que plus tard et sous bonne escorte (je n’ai pas besoin de dire de qui cette escorte était composé). Ainsi, je crois qu’il est nécessaire, sans diviniser Durruti lui-même, ni les “Amis de Durruti”, de reconnaître qu’ils ont symbolisé chacun, dans l’histoire de la révolution espagnole, un moment de la conscience ouvrière en révolte.

Reste, bien entendu, la question du programme, plus ou moins “totalitaire”, développé ultérieurement dans l’Amigo del Pueblo. Ici, il faudrait se pencher sur les textes, et autant que possible, en publier de larges extraits traduits. S’il est exact que le syndicalisme obligatoire (et surtout le syndicalisme monopolisé d’une seule organisation) fait partie du programme des Amis de Durruti (ce que je n’ai pu vérifier jusqu’ici), ceux-ci cesseraient par là même d’être anarchistes, comme le fait justement observer le camarade P. Lapeyre. Mais il faut faire attention au sens des mots en espagnol, à l’usage qu’ils ont reçu dans la pratique du mouvement ibérique — si différent du nôtre  ! En général, le terme “syndication obligatoire” s’applique au fait, consacré actuellement encore en Catalogne par un texte de loi, que le paysan individuel, s’il refuse, pour une raison quelconque, de se joindre à un collectif, doit cependant recourir au syndicat agricole de sa localité pour ses opérations d’achat et de vente. Maître chez lui, l’exploitant individuel ne l’est pas de s’intégrer, en marge du réseau économique des syndicats et des collectifs, dans une structure d’intermédiaires accapareurs de nature capitaliste. Il est évident que cette formule légale est critiquable au point de vue libertaire, en ce sens qu’une loi interdit au paysan individuel la liberté de se faire exploiter (ou d’exploiter autrui- en recourant au marché, interdiction qui ne devrait provenir que de sa propre conscience éclairée par l’exemple et l’expérience. Mais cette disposition n’appartient nullement en propre aux Amis de Durruti — non plus, d’ailleurs, que les autres dispositions de leur fameux programme.

Celui-ci suppose (exactement comme le Pacte UGT-CNT de l’Alliance révolutionnaire asturienne que les lecteurs de l’Espagne Nouvelle ont d’autre part sous les yeux) la réalisation d’un mouvement révolutionnaire prolétarien comprenant divers secteurs ou tendances associés. Ces secteurs — ici exclusivement syndicaux — nomment un Comité Exécutif de guerre civile, que les Amis de Durruti nomment “Junta Revolucionaria” ou “Consejo Nacional de defensa” (ce dernier vocable rappelle les propositions faites par la CNT pour la coordination non-gouvernementale des forces antifascistes en août-septembre 1936). Évidemment, l’Alliance est ici plus étroite, limitée aux seuls syndiqués — manuels ou intellectuels — prenant part à la Révolution sociale. C’est ce que Bakounine appelait la “Fédération des barricades”. Son organe directeur, la “Junta”, a-t-il le sens dictatorial défini par lapeyre  ? Cette conclusion est un peu aventurée, à mon avis. Voici le texte intégral du “programme”, extrait de la brochure “Vers une nouvelle révolution” [2], pages 29 et 30. Je cite mes textes et ne demande qu’à m’incliner devant d’autres textes, s’il y a lieu, ou devant la preuve que ceux que je cite ont été violés  :

“I — Constitution d’une Junte révolutionnaire ou Conseil National de Défense. — Cet organisme se constituera de la manière suivante  : les membres de la Junte révolutionnaire seront élus démocratiquement dans les organisations syndicales. On tiendra en compte le nombre de camarades partis au front afin qu’ils soient également représentés. La Junte ne s’immiscera en aucune question économique, celles-ci relevant exclusivement des syndicats.

Les fonctions de la Junte révolutionnaire seront les suivantes  :

a) Diriger la guerre  ;

b) Veiller à l’ordre révolutionnaire  ;

c) Problèmes internationaux  ;

d) Propagande révolutionnaire.

Les titulaires seront périodiquement renouvelés pour éviter que les mêmes individus n’accaparent les postes. Et les assemblées syndicales exerceront leur contrôle sur les activités de la Junte.

II — Tout le pouvoir économique aux syndicats. — Les syndicats ont démontré, depuis juillet, leur grand pouvoir constructif. Si on ne les avait pas relégués à un rôle de second ordre, ils auraient donné un grand rendement. Ce sont les organisations syndicales qui construiront l’économie prolétarienne.

Tenant en compte les modalités des syndicats d’Industrie et des Fédérations d’Industrie, on pourra, en plus, créer un Conseil d’Economie avec l’objet de mieux coordonner les activités économiques.

III — Municipe Libre. — Dans l’Espagne qui précéda les dynasties étrangères, les prérogatives municipales étaient défendues avec une grande ardeur. Cette décentralisation permet d’éviter que ne se dresse une nouvelle armature étatique. Et cet épanouissement des libertés, qui succombèrent à Villalar, refleurira dans la nouvelle Espagne dont se réclame le prolétariat. Ainsi se résoudront les soi-disant problème catalan, basque, etc.

Les Municipes se chargeront des fonctions sociales qui échappent aux attributions des syndicats. Et, comme nous allons construire une société qui sera nettement celle des producteurs, ce seront les organismes syndicaux eux-mêmes qui formeront la substance des centres municipaux. Il n’y aura donc ni disparité d’intérêts, ni antagonisme entre les deux.

Les Municipes constitueront des fédérations locales, régionales et péninsulaire. Les syndicats et les Municipes établiront des relations sur le terrain local, régional et national.”

Tout cela n’est peut-être ni bien original, ni bien précis. Mais on y reconnaît, certainement beaucoup plus nettement que dans les discours de ministres et ex-ministres de la CNT, le visage et les traits distinctifs de l’anarcho-syndicalisme espagnol.

Et on aimerait connaître, de la part d’un camarade aussi autorisé que P. Lapeyre, quelle autre règle de conduite il préconise pour la remise en marche de la Révolution sociale

A.P.




Source: Archivesautonomies.org