Juillet 13, 2022
Par Archives Autonomie
232 visites

Nous nous accordons pour dire que les divergences surgies dans la Ligue à propos de la tactique à suivre aux dernières élections, méritent de faire l’objet d’une discussion approfondie. D’autant plus que les divergences qui se sont manifestées ne sont pas fortuites. A l’occasion de la discussion d’autres problèmes, nous vîmes les divers courants au sein de la Ligue se rallier à des solutions différentes. Que ce fût à propos de la discussion de la nature de classe de l’U.R.S.S., dans la façon de poser le problème de l’impérialisme ou encore au sujet des rapports entre parti et classe, et encore à propos d’un tas d’autres problèmes, nous vîmes la Ligue divisée et ses membres, presque sans aucune modification, se ranger à l’une ou l’autre opinion. Nous croyons que la cause fondamentale de cette situation doit être recherchée dans la différence des méthodes que les deux courants entendent suivre.

Nous nous étonnons de nous voir adresser par le camarade Exil le reproche suivant : “Après avoir postulé la perspective, l’on a déterminé la politique à suivre, ce qui conduit à une altération profonde des bases mêmes de la lutte, à une méconnaissance des lois de la lutte de classes dans son expression complexe, au point de vue économique, politique, historique”. Mais c’est précisément le reproche de méconnaître les lois de la lutte de classes dans son expression complexe au point de vue économique, politique, historique [que nous] nous adressons à la Fraction dont le camarade Exil est membre. Au premier alinéa de son article, il commence déjà par postuler une affirmation qui doit encore se vérifier : “… quand, en un mot, le prolétariat cherchera en nous le guide indispensable à ses luttes et à ses victoires”.

L’idée du parti — et non la conception en général mais la conception léniniste du parti — est utilisée pour se différencier de tous les autres groupements et c’est en partant de cette idée que tous les autres problèmes sont examinés. Les cadres restreints de cet article ne nous permettent pas de présenter des citations des écrits de la Fraction qui établissent qu’en l’absence du parti, l’existence des classes est simplement niée. Mais cette opinion lui joue de mauvais tours. Dans leurs considérations sur le caractère et le rôle de l’Union Soviétique, il faut vraiment être initié dans le secret des dieux pour s’y retrouver.

Le point de départ de toutes les déductions de la Fraction ce n’est pas le développement ininterrompu du capitalisme et de la lutte des classes, mais c’est le principe du parti et encore c’est une conception déterminée du parti. Elle pose un certain nombre d’axiomes d’où on peut tirer des conclusions jusqu’à l’infini. Des affirmations simplistes, comme celle-ci : l’impérialisme est la phase descendante du capitalisme, les dispensent d’analyser les modifications concrètes que le capitalisme et l’impérialisme subit dans ses diverses tendances et pays. Elle ne pense pas devoir tenir compte de soi-disant petits événements. Etablir une perspective est, selon elle, une erreur. Elle en arrive à prendre le contre-pied de la position de Bernstein en séparant mécaniquement le mouvement du but au lieu de considérer l’un et l’autre comme une unité dialectique. Seul, le principe a de la valeur. Mais elle oublie que le principe reste utopie aussi longtemps qu’on ne tient compte du développement du capitalisme et de la lutte des classes. Et aussi que le développement de la lutte des classes doit modifier la structure et le rôle du parti.

Les études des camarades de la fraction se résument, en réalité, en une déclaration à propos de la nécessité du parti, et pour le moment, de la Fraction. Il ne manque plus qu’ils y ajoutent que leurs démonstrations sont aussi certaines et rigides que des règles de mathématique et d’algèbre. Par conséquent, la politique qui découle de cette théorie ne peut être que l’application rigide des théories sur le parti à tous les autres problèmes qui se posent à la classe ouvrière. Selon ces conceptions, c’est le parti seul qui représente la conscience de la classe ouvrière.

Notre opinion est que le destin de la classe ouvrière ne se réduit pas à être condamné à la lecture de nos écrits et à nous reconnaître comme “le parti”, mais sa tâche est surtout et avant tout l’utilisation de son expérience propre. L’aider à y apporter quelque clarté, c’est notre rôle. Il nous incombe de le rendre conscient de son expérience, de lui en montrer l’étroite dépendance avec le développement vivant de la société, laquelle se développe indépendamment de notre volonté, mais cependant avec notre collaboration active.

L’absolue séparation que la Fraction à laquelle le camarade Exil appartient établit entre le parti et la classe est une faute fondamentale, laquelle rend impossible toute connaissance scientifique du développement social. Les affirmations tiennent lieu d’analyse. Lorsqu’on prétend que le parti, limité en soi-même, développe librement ses propres formes, on retombe dans la fantaisie, mais on ne peut prétendre avoir expliqué le développement réel du parti. L’expérience démontrera que de pareilles affirmations ont la consistance d’une toile d’araignée. En Russie, d’ailleurs, il s’est avéré que ce principe du rôle du parti dans la révolution mène, au contraire, des buts de cette même révolution.

La méthode de ces camarades est, selon nous, étrangère au marxisme et n’est qu’un constructivisme artificiel. Ils n’ont aucune notion du développement ou ils les emploient arbitrairement pour justifier leur thèse sur le parti. Le problème de la révolution prolétarienne n’est pas, pour eux, un processus aux formes complexes, économiques, historiques, politiques, psychologiques, etc., mais ils voient la révolution comme un produit du mouvement propre du parti.

Dans toutes leurs thèses, le parti se trouve au commencement. On fait du parti le principe fondamental dont tout dépend, mais ce principe se trouve lui-même être placé dans le “bleu du ciel”. C’est simplement une définition pour et en soi, sans rapport avec le développement de la société et de la lutte des classes ; au contraire, la lutte des classes, les problèmes de l’Etat et toutes les autres questions ne sont que des conclusions à déduire du principe fondamental du parti.

Cela leur permet de décréter l’identité du Parti Ouvrier du Parti Communiste et de l’Action Socialiste Révolutionnaire sans analyser concrètement en quoi ces partis se différencient et comment il se fait que l’ASR est fondamentalement hostile au communisme. Les affirmations ne peuvent suffire. Nous devons montrer le rôle particulier que ces partis jouent dans la lutte des classes. La méthode qui consiste à présenter ces partis dans leur ensemble comme fondamentalement hostile au communisme doit être dénoncée comme vulgaire. Car la superficialité consiste, précisément, à présenter deux choses différentes comme identiques en faisant abstraction des points de différences pour ne retenir que ce qu’elles ont de commun.

L’expression : le capitalisme est égal au capitalisme ne signifie pas grand chose. Il en est de même lorsqu’on attribue la même valeur à démocratie et au fascisme. De telles affirmations manquent de contenu et ne peuvent rien nous apprendre sur le développement actuel. Peu de travailleurs comprennent que la démocratie et le fascisme jouent un même rôle. Ils ne comprendraient pas que nous fustigions le vote en faveur d’un des trois partis susnommés (et encore dans des conditions bien déterminées — N.D.L.R.) comme une trahison et que nous appelions les travailleurs, en Espagne, à lutter les armes à la main contre le fascisme. Bien sûr, dans cette lutte, nous appelons les ouvriers à faire valoir contre toute la bourgeoisie leurs revendications de classe. Cela n’empêche qu’indirectement et provisoirement on appuie le gouvernement démocratique. Il doit donc quand même y avoir une différence entre le fascisme et la démocratie. Mais, alors, il faut oser le dire ouvertement, sans pour cela tomber dans une politique de front populaire, mais, au contraire, en dénonçant celle-ci vigoureusement. Entretemps, les événements d’Espagne démontrent que les travailleurs passent plus rapidement à l’attaque lorsqu’ils se trouvent devant une menace directe de la réaction que lorsque le fascisme se trouve porté au pouvoir par des succès électoraux considérables. Dans leurs études sur la France, les camarades de la Fraction ont souvent affirmé que le fascisme n’y était nullement nécessaire parce que la démocratie en tenant lieu, brisait l’action des travailleurs. Mais, dans la tribune de discussion, ils ont affirmé, pour l’Allemagne, le contraire. Car, selon leurs thèses, l’impuissance du mouvement ouvrier allemand, en dépit de ses succès électoraux, devait dispenser les capitalistes d’appeler Hitler au pouvoir.

La politique du front populaire et le fascisme ne sont pas deux choses identiques au capitalisme. La politique du front populaire et le fascisme ne sont pas seulement deux politiques du capitalisme, mais ce sont des politiques distinctes, limitées et déterminées par le stade dans lequel le capitalisme se trouve. En quoi consiste le danger du fascisme ? Pourquoi y a-t-il lieu d’envisager cette perspective ?

Pourquoi y a-t-il dans la politique de la bourgeoisie une tendance vers le fascisme ? Elle le veut parce qu’elle y est forcée. Parce que la concurrence capitaliste l’y pousse et l’oblige à faire des terrains d’exploitation et d’exportation des vrais monopoles. Pas seulement l’antagonisme avec le prolétariat aiguise l’antagonisme entre les différents groupes capitalistes, mais cette exacerbation résulte des lois immanentes du capitalisme lui-même. Le capitalisme se trouve obligé de chercher des territoires non capitalistes pour réaliser la plus-value, mais ces territoires se trouvent limités. Tous se trouvent déjà partagés. Un nouveau partage ne peut être réalisé qu’au détriment de ceux qui bénéficient du partage actuel. De là la course aux armements avec tout ce qu’elle comporte de charges directes ou indirectes. Il arrive un moment où cette politique ne peut plus être menée dans les cadres de la démocratie bourgeoise. Les organisations social-démocrates existantes étaient des organisations de conciliation de classe. Il arrive un moment où ces organisations ne peuvent plus continuer cette politique et cela indépendamment de la bonne volonté du dirigeant socialiste ou syndical. C’est pour cela que l’issue pour le capitalisme c’est le fascisme et la guerre.

La politique social-démocrate et son arrière-faix, la politique de front populaire, est la poursuite désespérée d’une politique d’une époque révolue.

Il ne suffit pas de mettre face à face les deux termes de l’évolution du capitalisme. Nous devons encore tenir compte des changements continuels que les deux courants subissent et des contradictions internes qu’ils recèlent. Si la politique du front populaire est une tentative de continuer la politique démocratique traditionnelle, elle s’appuie sur deux forces antagonistes dont l’une est le prolétariat. Si la guerre tarde à éclater, les antagonismes sociaux exploseront et la classe ouvrière apparaîtra sur la scène comme nous l’avons déjà vu en France et en Belgique et comme nous le voyons encore en Espagne. Et lorsque les masses entreront en mouvement, elles se créeront leurs propres lois, malgré le Front populaire et contre le Front populaire. Tracer les perspectives de cette lutte et préparer les groupes, telles sont les tâches d’un nouveau parti qui doit se créer au travers de ce mouvement. Comme nous ne sommes pas des antiparlementaires de principe et tenant compte de la faiblesse actuelle de la Ligue, nous croyons que la tactique adoptée lors des dernières élections était la seule possible.

Les conclusions différentes auxquelles ont abouti les diverses tendances dans la Ligue résultent des méthodes différentes auxquelles ces tendances se réfèrent. Si nous essayons d’analyser le développement politique et d’y trouver une ligne de conduite politique qui y correspond, les autres camarades, par contre, partent d’une grandeur invariable “le parti” et tous les problèmes se posent en fonction de cette grandeur. Tel est, à notre avis, le fond des divergences qui nous séparent.




Source: Archivesautonomies.org