Août 30, 2019
Par Non Fides
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  Sommaire  

Au lendemain du rĂ©sultat Ă©lectoral, le Rote Fahne [organe central du KPD] annonçait euphorique : « partout des membres des sections d’assaut dĂ©sertent les rangs de l’hitlĂ©risme et se mettent sous le drapeau communiste Â» ; ce drapeau qui flottait encore fiĂšrement le 25 janvier 1933 lors de la grande manifestation antifasciste de Berlin oĂč 125 000 ouvriers avaient dĂ©filĂ© – « une jeunesse magnifique Â», « une participation, un enthousiasme, une dĂ©termination que nous n’avions jamais vue Â». « Tentons d’évaluer le nombre de combattants utiles Ă  la colonne. Quatre-vingt-quinze pour cent, vu leur Ăąge, vu leur comportement nous impressionnent comme des militants prĂȘts pour la lutte armĂ©e Â» dira un tĂ©moin qui cinq jours plus tard verra se dissoudre « comme un morceau de sucre dans l’eau le formidable Parti communiste allemand, le premier parti de Berlin, la section la plus puissante de l’Internationale communiste. Â»

Hitler Ă©tait au pouvoir et le rouge du drapeau des travailleurs prenait la couleur de la honte, de l’affront, de l’humiliation. Il n’y eut pas de protestations de masse, il n’y eut pas de grĂšves gĂ©nĂ©rales, il n’y eut pas d’affrontements de rue. Il n’y eut pas de guerre civile, il n’y eut pas de rĂ©volution. Il ne se passa rien de considĂ©rable, Ă  part une succession de subversifs tombĂ©s sous les coups de la peste brune. DĂ©couragement, dĂ©sespoir, dĂ©ception, impuissance, reddition, dĂ©faite, voilĂ  ce qui traversa en ce mois de fĂ©vrier 1933 un mouvement rĂ©volutionnaire dominĂ© par la plus stupide obĂ©issance et la confiance aveugle dans le Parti. OĂč Ă©taient passĂ©s les milliers et milliers de « camarades Â» qui faisaient partie des diffĂ©rentes milices d’autodĂ©fense dont tous les partis pouvaient disposer, y compris celui de la social-dĂ©mocratie ? OĂč Ă©tait ce quatre-vingt quinze pour cent de militants prĂȘts pour la lutte armĂ©e ? Disparus, dissous lors d’une froide nuit de fin janvier. En ces jours terribles, ce n’est pas le programme communiste, ce n’est pas l’idĂ©al anarchiste, ce n’est pas la vĂ©ritĂ© mĂ©taphysique, mais ce sont des sentiments humains comme la dignitĂ© et l’orgueil qui seront dĂ©fendus par un conseilliste hollandais de 23 ans, Ă  moitiĂ© aveugle et seul contre tous, Marinus Van der Lubbe. La nuit du 27 au 28 fĂ©vrier, il s’introduisit dans le Reichstag et l’incendia dans une derniĂšre tentative d’appeler le prolĂ©tariat allemand Ă  la rĂ©volte. Une tentative gĂ©nĂ©reuse et vaine, non seulement punie par la torture et la dĂ©capitation par ses fĂ©roces ennemis, mais aussi rĂ©compensĂ©e par l’incomprĂ©hension, la calomnie et l’oubli par ses propres
 amis.

Non, au pays de l’insurrection spartakiste de 1919, au pays qui Ă©tait le berceau du mouvement ouvrier, face Ă  l’horreur nazie, les masses prolĂ©taires protestent et attendent, votent et attendent, marchent et attendent, rĂąlent et attendent, supportent et attendent, attendent, attendent
 attendent d’entendre l’avis de leurs leaders, ces fonctionnaires imbus de science dialectique qui au soir du 30 janvier –avec le barbouilleur autrichien fraĂźchement nommé– Ă©taient convaincus que Hitler se consumerait bientĂŽt, que Hitler ouvrirait la voie Ă  la rĂ©volution avec la guerre, que Hitler n’oserait jamais les dĂ©clarer hors-la-loi, que Hitler ne serait jamais acceptĂ© par les gouvernements internationaux, que Hitler Ă©tait un sombre passage brutal que les masses devaient emprunter avant d’arriver ensuite au gouvernement rouge tant convoitĂ©.

Les masses attendent et espĂšrent, les chefs de parti dissertent et trahissent. Mais pas l’individu. Ce dernier n’a rien Ă  attendre ou en quoi espĂ©rer, il a seulement une conscience devant laquelle rĂ©pondre et une volontĂ© Ă  mettre en oeuvre. Et parfois cela suffit pour faire l’histoire. Ou Ă  la rater pour seulement 13 minutes, pour seulement 780 secondes.

 L’artisan

Il s’appelait Georg Elser et Ă©tait nĂ© le 4 janvier 1903 Ă  Hermaringen, une petite bourgade au sud-ouest de l’Allemagne, avant que sa famille ne dĂ©mĂ©nage un peu plus loin Ă  Königsbronn (toujours dans le Bade-Wurtemberg). AĂźnĂ© de quatre enfants, il travailla depuis tout jeune dans la ferme familiale. A seize ans, il entra en apprentissage dans une menuiserie, travail qu’il aimait et dont il devint un vĂ©ritable maĂźtre. C’est lĂ  qu’il compris la diffĂ©rence qualitative entre le travail de l’ouvrier, mĂ©canique et rĂ©pĂ©titif, qui se consumait sur la chaĂźne de montage, et le mĂ©tier de l’artisan qui crĂ©e des objets de ses mains. Il ne travaillait pas seulement pour l’argent mais aussi pour donner forme Ă  d’authentiques oeuvres d’art. Au fil des annĂ©es, remplies de misĂšre et de chĂŽmage, Elser fut obligĂ© de vagabonder dans le coin, changeant souvent de travail. La crise Ă©conomique n’épargnait personne, pas mĂȘme les fabricants de meubles, il fut toujours plus souvent en galĂšre. Il travailla aussi dans quelque fabrique d’horloges, passionnĂ© par leurs mĂ©canismes. Il revint finalement chez lui, Ă  la demande pressante de sa famille, qui Ă©tait sur le point de perdre sa ferme.

Lorsqu’Hitler prit le pouvoir en ce dĂ©but 1933, Elser se trouvait justement Ă  Königsbronn oĂč il continuait sa vie entre mille difficultĂ©s. Le travail devenait toujours plus automatisĂ©, l’habiletĂ© humaine ne comptait plus, les salaires s’effondraient. Au fil des annĂ©es, Elser s’était rapprochĂ© des groupes de gauche, au sein desquels il semble n’avoir jamais militĂ©. Ce n’était pas un activiste, il n’ouvrait pas de livres, il lisait trĂšs peu les journaux, il ne s’intĂ©ressait pas Ă  la politique. Tout simplement, cela lui plaisait d’ĂȘtre parmi des gens comme lui, des prolĂ©taires. Il avait certes pris sa carte au Parti communiste et s’était mĂȘme un temps liĂ© Ă  la Ligue des Combattants du Front Rouge, mais uniquement parce que cela lui permettait de jouer dans la fanfare de cette organisation. PassionnĂ© de musique, il savait jouer de plusieurs instruments, dont le zither (cithare germanique).

Georg Elser Ă©tait trĂšs habile de ses mains, mais possĂ©dait une faible culture et prĂ©paration « politique Â». Ce fut une vraie chance, parce que sa tĂȘte fut ainsi Ă©pargnĂ©e par les tirades marxistes sur le matĂ©rialisme historique et la dialectique. Pas besoin d’ĂȘtre diplĂŽmĂ© en sciences sociales pour se rendre compte de ce qu’étaient en train de faire les nazis, du viol quotidien de toute libertĂ©, de la terreur imposĂ©e avec la mise au ban des partis et des syndicats, de la dĂ©gradation des conditions de vie et – Ă  partir de 1938 – du spectre de la guerre qui devenait toujours plus concret. Pas besoin d’avoir le regard perçant pour voir les privilĂšges dans lesquels se vautraient les fonctionnaires nazis. Et d’en tirer toutes les consĂ©quences.

Ses amis rappelleront plus tard qu’Elser n’écoutait jamais les discours d’Hitler Ă  la radio, qu’il refusait de faire le salut nazi et qu’une fois lors d’une manifestation pro-hitlĂ©rienne, il s’était retournĂ© puis s’était mis Ă  la siffler. Mais Georg Elser n’était pas comme ses amis, il n’était pas comme ces millions d’Allemands qui se contentaient de rĂąler contre le rĂ©gime nazi. Homme simple et pratique, il avait pris dĂ©but 1938 sa dĂ©cision. Comme il le dĂ©clara par la suite, « j’ai considĂ©rĂ© que la situation en Allemagne ne pouvait changer qu’avec l’élimination de ses dirigeants actuels Â». L’individu, dĂ©sir et volontĂ©, avait pris sa dĂ©cision : Hitler devait mourir. Le grand dictateur et toute sa clique avaient ainsi Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă  mort, non par un Tribunal d’État, non par le Jugement de l’Histoire et encore moins par celui divin, mais par un minuscule artisan de la campagne souabe. Et bien le bonjour aux masses et Ă  leurs organisations.

Solitaire et cĂ©libataire, Elser ne confia ses projets Ă  personne et ne rechercha pas d’aide extĂ©rieure, selon les historiens. Il semble toutefois qu’il fut aidĂ© dans son entreprise par quelques individus : l’anarchiste et ex-spartakiste anglo-allemand John Olday, et la socialiste rĂ©volutionnaire d’origine juive Hilda Monte, tous deux liĂ©s au Schwarzrotgruppe (Groupe rouge et noir). En quoi consista cette aide, personne ne le sut rĂ©ellement. En tout cas, Georg Elser avait un problĂšme pratique Ă  rĂ©soudre. Il devait rĂ©ussir Ă  s’approcher assez prĂšs du FĂŒhrer pour le tuer. D’autres avaient dĂ©jĂ  caressĂ© cette idĂ©e, mais tous s’étaient heurtĂ©s Ă  la mĂȘme difficultĂ©. Conscient d’ĂȘtre plus craint qu’aimĂ©, Hitler Ă©tait obsĂ©dĂ© par les attentats et avait l’habitude de changer ses programmes Ă  l’improviste. Lorsque sa prĂ©sence Ă©tait annoncĂ©e Ă  quelque meeting public, mĂȘme ses plus stricts collaborateurs ne savaient s’il maintiendrait le rendez-vous prĂ©vu. De cette maniĂšre, aucune Ă©ventuelle fuite ne pouvait favoriser ses ennemis, qui ne pouvaient jamais savoir d’avance oĂč il se rendrait.

Cette prĂ©caution inĂ©branlable avait pourtant une faille. Il existait en effet un seul et unique rendez-vous public annuel auquel il n’aurait renoncĂ© pour rien au monde, auquel il ne se serait pas soustrait. Une commĂ©moration spĂ©ciale, un anniversaire Ă  se rappeler, un discours plein d’émotion Ă  tenir, la cĂ©lĂ©bration de sa premiĂšre tentative manquĂ©e de conquĂ©rir le pouvoir – son putsch de Munich du 8 novembre 1923. Ce jour-lĂ , ĂągĂ© de 34 ans et Ă  la tĂȘte de ses frĂšres d’armes, Hitler avait fait une entrĂ©e remarquĂ©e dans la brasserie BĂŒrgerbrĂ€ukeller, oĂč se tenait une rencontre Ă  laquelle participaient les autoritĂ©s bavaroises, en tirant un coup de feu en l’air. Il leur avait annoncĂ© qu’un coup d’État Ă©tait en cours, les invitant Ă  se joindre aux nazis. La tentative, trop improvisĂ©e, s’était terminĂ©e le lendemain lors d’une fusillade entre les manifestants qui se dirigeaient vers le MinistĂšre de la guerre et les forces de l’ordre, au terme de laquelle 14 nazis furent tuĂ©s.

Eh bien, Ă  partir de 1933, Adolf Hitler se rendit chaque 8 novembre Ă  Munich avec toute sa cour pour participer Ă  la commĂ©moration du BĂŒrgerbrĂ€u-Putsch. EntourĂ© d’un millier d’anciens combattants nazis avec lesquels Ă©changer blagues et anecdotes, le FĂŒhrer se lancerait en cette annĂ©e 1938 dans son habituel discours-fleuve pour rĂ©chauffer la fureur belliciste de ses fidĂšles. En novembre 1938 –10 mois avant l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes– Elser prit le train pour Munich et se joignit discrĂštement aux festivitĂ©s nazies. Lorsqu’Hitler monta sur scĂšne ce soir-lĂ , il ne pouvait pas savoir qu’à l’extĂ©rieur de la brasserie se trouvait Ă©galement son ennemi mortel, arrivĂ© jusque lĂ  pour effectuer un repĂ©rage. La brasserie, qui avait depuis changĂ© de nom de BĂŒrgerbrĂ€ukeller en LöwenbrĂ€u, comportait une Ă©norme salle souterraine d’une capacitĂ© de plus de 3000 personnes. Elser se mĂȘla Ă  la foule qui eut l’autorisation d’entrer en fin de soirĂ©e, aprĂšs la fin du discours et le dĂ©part d’Hitler, et nota la disposition des lieux tout en observant les mesures de sĂ©curitĂ© prises pour l’occasion. Il constata d’incroyables carences. Leur responsable Ă©tait Christian Weber, un ancien videur de locaux nocturnes, auquel il n’était pas venu Ă  l’esprit, en fervent nazi, que quelqu’un puisse haĂŻr Hitler Ă  mort. L’attention d’Elser se concentra surtout sur le seul endroit oĂč Hitler se sentirait assez longtemps en sĂ©curitĂ© : la scĂšne. Il remarqua une colonne en pierre juste derriĂšre, soutenant un grand balcon le long du mur. Pas difficile de comprendre qu’une puissante bombe placĂ©e Ă  l’intĂ©rieur de la colonne ferait s’écrouler tout le balcon, ensevelissant sous les gravats Hitler et tous ses proches. Une entreprise impossible Ă  rĂ©aliser pour beaucoup, mais pas pour un habile artisan.

C’est le lendemain, les 9 et 10 novembre 1938, que les nazis se dĂ©chaĂźnĂšrent Ă  travers tout le pays, mais aussi en Autriche et en TchĂ©coslovaquie, dans ce qui fut nommĂ© la Nuit de Cristal, le pogrom anti-juifs qui renforça encore la dĂ©termination d’Elser. Il avait une annĂ©e pour mener son projet Ă  bien, et s’y dĂ©dia avec tĂ©nacitĂ© et mĂ©ticulositĂ©. Il devait rĂ©cupĂ©rer de l’explosif, construire un engin Ă  retardement, puis cacher l’engin Ă  l’intĂ©rieur de la colonne. Pour ce faire, il tenta de trouver un travail temporaire dans une usine d’armement, puis dans une mine, et y rĂ©ussit. LĂ , il saisit chaque occasion pour dĂ©rober de l’explosif de forte puissance et de la dynamite, rĂ©cupĂ©rant aussi une centaine de dĂ©tonateurs. Le soir, enfermĂ© dans son appartement, il travaillait ses plans pour construire une bombe Ă  retardement sophistiquĂ©e.

En avril, il retourna Ă  Munich pour effectuer un nouveau repĂ©rage plus dĂ©taillĂ© et dans des circonstances plus tranquilles. Il remarqua qu’à l’étage au dessus de la salle, se trouvaient des dĂ©barras oĂč il pourrait se cacher, et il put observer de prĂšs la colonne de pierre. Elle Ă©tait recouverte de bois ! Parfait. Il explora ensuite la frontiĂšre suisse afin de trouver un chemin de fuite, et finit par trouver une zone sans patrouilles. Certes, Georg Elser voulait tuer Hitler, mais il avait aussi l’intention de vivre et de jouir d’une libertĂ© arrachĂ©e de force. Aucun esprit de sacrifice ne rodait en lui.

Le 5 aoĂ»t 1939, Georg Elser prit le train et se rendit une derniĂšre fois Ă  Munich pour rĂ©aliser la partie finale de son projet, la plus difficile et aussi la plus risquĂ©e : creuser une cavitĂ© assez grande dans la colonne derriĂšre la scĂšne, et y cacher un engin mortel sans ĂȘtre dĂ©couvert. Il devint un client habituel de la LöwenbrĂ€u, la brasserie de Munich la plus aimĂ©e des nazis. Il s’y rendit tous les jours, si bien que les serveurs finirent par ne plus prĂȘter attention Ă  leur cher client tranquille. Chaque soir, Elser restait jusqu’à l’heure de la fermeture, puis se glissait discrĂštement Ă  l’étage du dessus oĂč il se cachait dans un dĂ©barras. Lorsque les lieux Ă©taient vides, il en sortait pour travailler la colonne. A la lueur d’une torche, il dĂ©montait avec prĂ©caution le panneau de bois de la colonne, le posait Ă  cĂŽtĂ© pour ĂȘtre facilement remis en place, et commençait patiemment Ă  entamer la pierre. Au milieu du silence, le bruit d’un burin de sculpteur qui frappe la pierre rĂ©sonnait tellement dans cette cave bombĂ©e, qu’il Ă©tait forcĂ© de travailler avec une lenteur extĂ©nuante. Des coups uniques, suivis d’intervalles de plusieurs minutes, qu’il tentait de faire coĂŻncider avec des bruits de la rue comme le passage d’une automobile. Toute trace de poudre ou de pierre devait ensuite disparaĂźtre, et le panneau de bois devait ĂȘtre replacĂ© Ă  la perfection avant l’aube.

Soir aprĂšs soir, il se dĂ©dia Ă  son chef d’Ɠuvre.

Il passa 35 nuits blanches, ployĂ© dans cet effort Ă©puisant. Un matin, il fut mĂȘme surpris par un serveur arrivĂ© en avance au travail, qui appela aussitĂŽt le directeur de la brasserie. Elser, qui Ă©tait en train de partir aprĂšs avoir tout nettoyĂ©, s’excusa en disant ĂȘtre un client habituel et avoir trouvĂ© le local ouvert. Il commanda un cafĂ©, le but calmement et Ă  petites gorgĂ©es, puis s’en alla. Il n’avait pas Ă©tĂ© grillĂ©.

Pour prĂ©parer sa bombe, il avait confectionnĂ© un retardateur en modifiant une horloge. Le retardateur pouvait fonctionner pendant 144 heures d’affilĂ©e avant d’appuyer sur un petit levier qui enclencherait l’engin. Homme scrupuleux, il avait ajoutĂ© un second retardateur de sĂ©curitĂ©. La bombe Ă©tait enfermĂ©e dans un Ă©lĂ©gant boĂźtier en bois, insĂ©rĂ© avec prĂ©cision dans le trou creusĂ© Ă  l’intĂ©rieur de la colonne. Pour qu’on n’entende pas le tic-tac de l’horloge, il la recouvrit de sucre, prĂ©parant aussi une feuille de tĂŽle pour habiller de l’intĂ©rieur le panneau de bois. Il ne voulait pas qu’un membre du personnel plante par hasard un clou dans son oeuvre d’art !

L’annĂ©e prĂ©cĂ©dente, Elser avait notĂ© que le discours de Hitler avait commencĂ© Ă  20h30, ce qu’on lui avait assurĂ© ĂȘtre une habitude. Le FĂŒhrer parlait pendant une heure et demie, puis restait dans le local pour se mĂȘler Ă  ses vieux camarades. Elser rĂ©gla son horloge afin qu’elle se dĂ©clenche environ Ă  la moitiĂ© du discours, c’est-Ă -dire Ă  21h20. La premiĂšre tentative de loger la bombe fut un Ă©chec, le contraignant Ă  rĂ©duire un peu les dimensions de sa boĂźte. Le soir du 5 novembre 1939, Georg Elser termina son chef d’oeuvre. Il insĂ©ra la boĂźte dans la colonne, remit le panneau de bois Ă  sa place en le scellant, puis Ă©limina toute trace. Il quitta Munich avant d’y revenir deux soirs plus tard. La veille de la venue du grand dictateur, le petit individu s’approcha de cette colonne et, tremblant, y colla son oreille dans l’espoir d’entendre quelque chose au loin. On peut imaginer son sourire lorsqu’il entendit encore une fois ce merveilleux tic-tac.

 8 novembre 1939

Georg Elser ne lisait pas les journaux, et encore moins en ces jours fĂ©briles. Sinon il aurait appris que Hitler avait annulĂ© son rendez-vous annuel habituel. Ou plutĂŽt non, il avait encore changĂ© d’idĂ©e : il s’y rendrait quand mĂȘme, mais plus tĂŽt que d’ordinaire. Sa prĂ©sence Ă  Berlin Ă©tait impĂ©rative, c’est pourquoi il ne se rendrait que briĂšvement Ă  Munich. Son discours commencera Ă  20h, et ne durera qu’une petite heure. Le mauvais temps lui dĂ©conseillait de voyager en avion, lui faisant choisir un train, plus lent mais plus sĂ»r.

Le soir du 8 novembre 1939, Adolf Hitler cessa de parler Ă  21h07. Cinq minutes plus tard, dĂ©clinant les invitations Ă  rester des anciens combattants, il sortit de la salle avec sa cour de dignitaires nazis, dont le chef de la police Heinrich Himmler, le ministre de la propagande Joseph Goebbels, et le chef des services secrets Reinhard Heydrich. Ils Ă©taient certainement en train de remonter dans leur train lorsque survint l’explosion, et ils ne l’entendirent mĂȘme pas. Ils n’apprirent ce qui venait de se produire que lors du bref arrĂȘt Ă  Nuremberg de leur train express pour Berlin.

A 21h20, comme prĂ©vu, le tic-tac de l’horloge de Georg Elser cessa de battre. Dans un terrible fracas, la colonne situĂ©e derriĂšre la scĂšne se brisa, faisant s’écrouler tout le balcon qu’elle soutenait ainsi que le toit, en dĂ©vastant le local. Une pluie de dĂ©bris de bois, de briques et d’acier s’abattit sur la scĂšne en la pulvĂ©risant complĂštement. Mais cette scĂšne Ă©tait dĂ©sormais vide, et la salle presque dĂ©serte. Huit personnes moururent et soixante-trois furent blessĂ©es, toutes d’anciens combattants nazis ou des fĂ©rus de la brasserie. « La chance du diable Â» que Hitler se vantait de possĂ©der avait une fois encore Ă©tĂ© de son cĂŽtĂ©. Ce ne fut par contre pas le cas de l’individu qui l’avait dĂ©fiĂ©.

Au matin de ce 8 novembre 1939, Georg Elser avait pris un train pour Constance, Ă  la frontiĂšre germano-suisse. La nuit venue, il se rendit Ă  pied en direction de la frontiĂšre, dans la zone tranquille qu’il avait dĂ©couverte en avril prĂ©cĂ©dent. Mais avec l’invasion de la Pologne par l’Allemagne le 1er septembre, la situation avait changĂ© du tout au tout. Il fut remarquĂ© et arrĂȘtĂ© par une patrouille, qui le fouilla. Il avait sur lui une carte du Parti communiste, les dessins d’un Ă©trange engin ressemblant Ă  un schĂ©ma de bombe, un dĂ©tonateur et la carte de visite d’une cĂ©lĂšbre brasserie de Munich, la LöwenbrĂ€u.

Il est plus que probable que Elser avait sur lui tout ce matĂ©riel dĂ©cidĂ©ment suspect, afin de persuader les autoritĂ©s helvĂ©tiques de lui donner l’asile. Il avait pris le risque Ă  l’inverse que s’il tombait aux mains de l’ennemi, ce soient justement ces mĂȘmes objets qui signent sa fin.

 Un

RamenĂ© Ă  Munich, Georg Elser fut interrogĂ© par les hommes de la Gestapo. MalgrĂ© les tabassages et les tortures, il ne changea jamais de version des faits. C’était lui, et lui seul, qui avait organisĂ© et menĂ© Ă  bien l’attentat. A Berlin, Hitler s’intĂ©ressa personnellement Ă  l’affaire, et rentra dans une rage folle lorsqu’on lui rapporta les mots de Elser. « Qui est l’imbĂ©cile qui a conduit l’enquĂȘte ? Â», hurla-t-il. Il Ă©tait impossible qu’un misĂ©rable individu ait pu dĂ©fier le grand Reich : la complexitĂ© de l’action dĂ©montrait qu’il devait y avoir derriĂšre un vaste complot ourdi par
 les services secrets, Ă©videmment, et dans ce cas britanniques. Pour imposer sa conclusion, Hitler envoya un homme de confiance Ă  Munich, chargĂ© de recommencer les interrogatoires : Heinrich Himmler.

Mais lui non plus et toutes les tortures qu’il mit en oeuvre ne rĂ©ussirent Ă  donner satisfaction au FĂŒhrer. Elser rĂ©pĂ©ta jusqu’à la fin avoir agi seul, reproduisant mĂȘme un nouveau schĂ©ma de sa bombe pour dĂ©montrer Ă  ses bourreaux que lui, tout seul, avait osĂ© attaquer Hitler. Himmler lui-mĂȘme dut finalement renoncer officieusement Ă  la thĂšse du complot, et Elser, plutĂŽt que d’ĂȘtre exĂ©cutĂ©, fut envoyĂ© au camp de concentration de Sachsenhausen. En isolement, on lui permit tout de mĂȘme de travailler sur un Ă©tabli. La raison de ce traitement apparemment de faveur est que Hitler entendait utiliser Elser par la suite, au cours d’un procĂšs pour crimes de guerre contre l’Angleterre. Le 9 avril 1945, tandis que les troupes amĂ©ricaines, anglaises et russes se rapprochaient toujours plus de Berlin, Himmler se souvint de l’audace de l’infortunĂ© menuisier-horloger, qui entre-temps avait Ă©tĂ© transfĂ©rĂ© Ă  Dachau. Il donna l’ordre de le sortir de cellule et de l’exĂ©cuter. La nouvelle de sa mort sortit dans la presse allemande une semaine plus tard, et fut attribuĂ©e Ă  un raid aĂ©rien alliĂ©.

MalgrĂ© la mise en avant de l’efficacitĂ© nazie pour mettre en doute la vĂ©racitĂ© de l’initiative individuelle de Elser, et malgrĂ© les bavardages de ses camarades d’infortune Ă  Sachsenhausen selon lesquels Elser aurait agi, comme Van der Lubbe, sur ordre des nazis eux-mĂȘmes, plus personne n’ose aujourd’hui nier la sincĂ©ritĂ© de son entreprise. Sa mĂ©moire, comme celle des nombreux attentats manquĂ©s contre Hitler, a longtemps Ă©tĂ© effacĂ©e par des historiens uniquement attentifs Ă  la raison d’État, mais aussi par certains rĂ©volutionnaires amants des actions collectives et peu dĂ©sireux de donner une « mauvaise rĂ©putation Â» Ă  leur mouvement idĂ©ologique.

Parce qu’aucun d’entre eux ne peut tolĂ©rer le constat que la dĂ©termination d’un individu singulier, Ă  l’inverse de la lamentable impuissance des masses, aurait pu changer l’histoire en la prĂ©servant de ce qui a Ă©tĂ© dĂ©fini comme le Mal Absolu. Pour seulement 13 malheureuses minutes, la seconde guerre mondiale n’a pas Ă©tĂ© Ă©vitĂ©e, ce qui aurait peut-ĂȘtre Ă©pargnĂ© des millions de vies humaines et d’indicibles souffrances. Et ce qui a frĂŽlĂ© cette possibilitĂ©, ce ne fut pas un gouvernement illuminĂ©, ce ne fut pas une organisation efficace. Ce fut un petit homme, seul, ou peut-ĂȘtre avec un ou deux compagnons. VoilĂ  pourquoi le nom de Georg Elser a Ă©tĂ© oubliĂ© depuis si longtemps, et voilĂ  pourquoi nous lui rendons hommage. Rien n’est impossible pour une volontĂ© mue par le dĂ©sir. Et malgrĂ© les renversements de l’imprĂ©vu, c’est le tic-tac de cette horloge qu’on peut encore entendre aujourd’hui.

[13 minuti, in Insolito sguardo, ed. Gratis, mars 2015. Traduit de l’italien dans Avis de tempĂȘtes, n°9, et mis en brochure par Anar’chronique.]




Source: Non-fides.fr