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Les pontes de la filiĂšre ont alors fait jouer Ă  plein leur pouvoir de pression. S’en est alors suivi un pathĂ©tique appel, sur le plateau de BFMTV, de Didier Guillaume (alors ministre de l’Agriculture) Ă  “l’armĂ©e de l’ombre des hommes et des femmes” qui “n’ont plus d’activitĂ©” Ă  investir les champs et les serres. En parallĂšle la plate forme numĂ©rique “des bras pour ton assiette” (perso on prĂ©fĂšre une fourchette et un couteau) proposait la mise en relation d’agriculteurs en demande de main d’Ɠuvre avec des volontaires dĂ©sireux de leur venir en aide voire de dĂ©crocher un CDD. Si le bilan exact de l’opĂ©ration reste difficile a Ă©tablir, on peut sans aucun doute relever l’échec de l’initiative. En effet alors que prĂšs de 300 000 personnes s’étaient inscrites sur la dite plate forme, on dĂ©nombrait fin juin 2020 moins de 1000 missions proposĂ©es. Quant aux “chanceux” qui avaient pu ĂȘtre recrutĂ©s, prĂšs d’un sur trois n’était pas allĂ© jusqu’au bout de leur mission jugeant que celle-ci ne correspondait pas Ă  leur attente ou trouvait le travail trop dur.




Cet Ă©pisode a eu un mĂ©rite, celui de mettre en Ă©vidence l’invisibilitĂ© des travailleur·ses temporaires de l’agriculture dans l’espace public. Le modĂšle « agro-industriel Â» qui garantit aux consommateurs d’avoir toute l’annĂ©e des fruits et lĂ©gumes Ă  foison et Ă  bas prix s’appuie en effet sur une production intensive sous serres et en plein champs, sur une distribution reposant sur une logique de « flux tendus Â» et, Ă  la base de cette filiĂšre, sur une main-d’Ɠuvre migrante prĂ©carisĂ©e assurant ainsi la performance Ă©conomique des secteurs agricole et agro-alimentaire. CensĂ©e rĂ©pondre au besoin de main d’Ɠuvre « temporaire Â» des exploitations agricoles françaises, la prĂ©sence annuelle de ces travailleur·ses Ă©tranger·Úres est en rĂ©alitĂ© une donnĂ©e invariable de l’agro-industrie intensive et exportatrice. En effet, ce statut de « travailleur saisonnier Â» ne dĂ©crit pas une rĂ©alitĂ© liĂ©e au cycle des saisons mais la nĂ©cessitĂ© capitaliste de rĂ©duire les coĂ»ts dans le cadre d’une production intensive.

Rare sont les occasions de revenir sur cette population laborieuse. Dans le dĂ©partement des Bouches-du-RhĂŽne, un collectif le CODETRAS s’attache depuis 20 ans Ă  trouver des moyens de dĂ©fenses et de luttes de ces “ombres” qui ne sont malheureusement pas encore une armĂ©e.

Dans un document de 40 pages il revient sur son histoire et sur les modalitĂ©s de son action. Bonne pĂąte, Courant Alternatif vous en propose une synthĂšse [1].

PRÉSENTATION ET HISTOIRE DU CODETRAS

Stricto sensu, CODETRAS est l’acronyme de « COllectif de DEfense des TRAvailleurs Saisonniers Â», mais il arrive assez souvent de le dĂ©cliner en « Collectif de dĂ©fense des travailleurs Ă©trangers Â». Avec auto dĂ©rision et humilitĂ© il se dĂ©finit lui-mĂȘme comme un groupe d’activistes et de (crypto) juristes dont les motivations premiĂšres, contrecarrer l’offensive du capitalisme mondialisĂ© dans le champ de la dĂ©rĂ©glementation du travail se retrouvent rĂ©duites a posteriori Ă  celle d’un combat juridique savamment prĂ©parĂ© et intelligemment menĂ© mais qui ne s’inscrit dans aucune tradition de lutte d’émancipation et dont l’issue, bien que largement positive, n’ouvre aucune perspective d’extension (du domaine de la lutte).

L’existence du CODETRAS dans le dĂ©partement des Bouches-du-RhĂŽne relĂšve d’une longue histoire car si l’isolement des travailleurs Ă©trangers dans l’agriculture n’a jamais Ă©tĂ© absolu, leur dĂ©fense a rarement donnĂ© lieu Ă  des manifestations de solidaritĂ© considĂ©rables. Formellement la structure trouve son origine dans la constitution d’une mission du Forum Civique EuropĂ©en (FCE) pour enquĂȘter sur la situation Ă  la suite des Ă©meutes racistes de fĂ©vrier Ă  El Ejido en Andalousie en fevrier 2000. Suite Ă  cette mission, en aoĂ»t 2001, le FCE et la LDH (Arles) organisaient au Mas Granier, dans la Crau, trois journĂ©es d’étude sur « L’exploitation de la main d’Ɠuvre dans l’agriculture intensive en Europe Â».

Les premiĂšres actions visaient Ă  faire partager une indignation fondatrice et, partant, rendre visible au plus grand nombre une situation somme toute trĂšs discrĂšte. A l’intention du grand public, le CODETRAS a organisĂ© de nombreux dĂ©bats et participĂ© Ă  ceux organisĂ©s par d’autres sur le thĂšme de l’exploitation de la main d’Ɠuvre Ă©trangĂšre dans l’agriculture productiviste ou sur des questions connexes. Au premier de ces dĂ©bats, organisĂ© Ă  Arles le 5 fĂ©vrier 2003, le public comportait nombre d’exploitants agricoles qui affichaient leur animositĂ© Ă  l’égard des intervenants et des pratiques d’intimidation comme celle consistant Ă  filmer l’assistance. D’autres modalitĂ©s de l’action culturelle ont Ă©tĂ© empruntĂ©es : expositions de reportages photographiques, concerts de chanteurs et musiciens marocains et projections de films documentaires. Sur ce dernier point, le CODETRAS a largement contribuĂ© Ă  la rĂ©alisation d’un documentaire qui souligne la relation entre l’exploitation des ouvriers saisonniers et la « malbouffe Â».

En matiĂšre d’information Ă©crite, deux documents ont Ă©tĂ© publiĂ©s : le « MĂ©morandum Â», rĂ©digĂ© trĂšs tĂŽt pour dresser un Ă©tat gĂ©nĂ©ral de la situation, suivi par « Les Omis Â», un livre noir en forme de galerie de portraits d’ouvriers et d’une ouvriĂšre dont les histoires constituaient autant d’illustrations des multiples formes de l’exploitation subie. Un troisiĂšme document essentiel a Ă©tĂ© portĂ© Ă  la connaissance gĂ©nĂ©rale ; il s’agit d’un rapport administratif classifiĂ© « secret Â» et dĂ©couvert par hasard en mars 2005.

Ce rapport intitulĂ© « EnquĂȘte sur l’emploi des saisonniers agricoles Ă©trangers dans les Bouches-du-RhĂŽne Â» prĂ©sente les rĂ©sultats d’une enquĂȘte diligentĂ©e en urgence au mois d’aoĂ»t 2001 par deux inspecteurs gĂ©nĂ©raux sur l’ordre de leurs ministres (Emploi-SolidaritĂ© et Agriculture) afin de rĂ©soudre une Ă©nigme. Dans le dĂ©partement des Bouches-du-RhĂŽne, au hit parade du chĂŽmage, comment expliquer que les agriculteurs demandent chaque annĂ©e le droit d’importer 4 000 travailleurs Ă©trangers du Maghreb (Maroc et Tunisie), soit 60% de l’ensemble des dĂ©partements français ?

Dans le jargon administratif oĂč l’euphĂ©misme tient lieu de franc parler, son diagnostic est accablant ; en clair, il peut se rĂ©sumer en trois constats :

  • 1. Les entreprises agricoles emploient massivement, Ă  la place des travailleurs permanents, les Ă©trangers saisonniers sous contrat « OMI Â» car ils sont structurellement incapables de se rĂ©volter contre les conditions d’emploi et d’existence indignes qui leur sont faites ;
  • 2. Cette pratique dure depuis longtemps tous gouvernements confondus ; elle s’accompagne de nombreuses illĂ©galitĂ©s ;
  • 3. Face Ă  ce coup de force permanent du lobby des entreprises agricoles, les pouvoirs publics sont impuissants quand ils ne sont pas complices.

LES BOUCHES-DU-RHÔNE, CƒUR DE LA PRODUCTION AGRICOLE FRANÇAISE.

Le territoire des Bouches-du-RhĂŽne compte 4 200 exploitations agricoles. Cette agriculture a connu l’évolution caractĂ©ristique de la « modernisation Â» : concentration des exploitations, mĂ©canisation accĂ©lĂ©rĂ©e, recours croissant aux engrais et produits de traitement. La culture intensive des fruits et lĂ©gumes sont dominantes ; localisĂ©es pour l’essentiel au Nord (Comtat, Basse vallĂ©e de la Durance) et Ă  l’Ouest (Crau, Nord de l’Étang de Berre).

Pour plusieurs cultures de lĂ©gumes, les Bouches-du-RhĂŽne sont au premier rang des dĂ©partements français ; notamment les tomates et les salades qui reprĂ©sentent respectivement 1/3 et 1/5 de la production nationale. Le dĂ©partement est aussi au 1er rang pour les superficies de lĂ©gumes cultivĂ©es sous serres (avec 1/3 des surfaces en serres chauffĂ©es). Concernant les cultures fruitiĂšres,les Bouches-du-RhĂŽne sont au premier rang des dĂ©partements français pour la superficie des vergers. Par exemple pour les pĂȘches, les poires et les olives la production constitue un quart de la consommation française. Plus de 80 % des surfaces sont irriguĂ©es et 15 % protĂ©gĂ©es contre le gel.

Le recours à la main d’Ɠuvre saisonniùre est important puisqu’elle assure les deux tiers du temps de travail. Plus de huit exploitations sur dix embauchent des saisonniers.


L’INTRODUCTION DES TRAVAILLEURS SAISONNIERS EN FRANCE

L’immigration de travail s’inscrit dans deux cadres lĂ©gislatifs et rĂ©glementaires superposĂ©s : le Code de l’entrĂ©e et du sĂ©jour des Ă©trangers et du droit d’asile (CESEDA) et le Code du travail. Cette conjugaison de deux sources de droit particuliĂšrement complexes est une source de difficultĂ©s considĂ©rables dans leur application et une porte ouverte Ă  l’arbitraire administratif.

L’initiative de l’immigration revient Ă  l’employeur qui doit demander Ă  la Direction dĂ©partementale du travail une autorisation de travail pour la personne qu’il a l’intention d’embaucher et qui rĂ©side Ă  l’étranger ; le dossier fourni Ă  l’appui de cette demande permet Ă  l’administration de vĂ©rifier si le projet de contrat de travail garantit l’égalitĂ© de traitement avec un travailleur français et , surtout, si l’activitĂ© de l’entreprise et le type d’emploi Ă  pourvoir sont ceux oĂč l’on observe une pĂ©nurie de travailleurs sur le marchĂ© local de l’emploi si tel n’est pas le cas, la demande sera rejetĂ©e, sinon, elle pourra ĂȘtre acceptĂ©e, la dĂ©cision Ă©tant prise in fine par le prĂ©fet qui dispose d’un large pouvoir d’apprĂ©ciation ; nanti de son autorisation, l’étranger devra se prĂ©senter au consulat de France de son lieu de rĂ©sidence pour demander un visa d’entrĂ©e sur le territoire français ; arrivĂ© en France, le salariĂ© devra se prĂ©senter Ă  la PrĂ©fecture de son nouveau domicile pour demander le titre sĂ©jour correspondant Ă  sa situation, en l’occurrence une carte de sĂ©jour temporaire (CST), mention « travailleur saisonnier Â».

Cette carte pluriannuelle est valable trois ans, elle est renouvelable sous conditions.

Lorsqu’il s’agit de travailleurs saisonniers, le schĂ©ma gĂ©nĂ©ral se dĂ©cline de façon spĂ©cifique sur plusieurs points importants. D’abord, la durĂ©e du contrat de travail ne peut excĂ©der six mois. Le visa d’entrĂ©e ayant alors une durĂ©e de validitĂ© identique Ă  celle du contrat de travail, il tient lieu de titre de sĂ©jour ; en d’autres termes, le travailleur saisonnier est tenu de quitter le territoire français Ă  l’expiration de son contrat. Ensuite, le Code du travail prĂ©voit une dĂ©rogation Ă  la rĂšgle des six mois : Ă  titre exceptionnel le contrat peut ĂȘtre conclu pour une durĂ©e de huit mois, maximum absolu. Enfin, le contrat de travail est dĂ©rogatoire au droit commun du travail car l’emploi saisonnier est une des situations oĂč le Code du travail autorise contrat de travail Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e (CDD) au lieu du contrat Ă  durĂ©e indĂ©terminĂ©e (CDI) qui, faut-il le rappeler, est la rĂšgle gĂ©nĂ©rale.

Tous les employeurs utilisent ce type de contrat qui prĂ©sente, pour eux, des avantages supplĂ©mentaires offerts par la lĂ©gislation sur les CDD. En effet, lorsque l’emploi est saisonnier, aucune prime de prĂ©caritĂ© n’est due en fin de contrat et le salariĂ© ne peut se prĂ©valoir d’aucun droit au renouvellement de son contrat pour les saisons futures. De surcroĂźt, la jurisprudence a consacrĂ© l’impossibilitĂ© de requalification du CDD en CDI, mĂȘme aprĂšs un nombre considĂ©rable de saisons successives au mĂȘme poste chez le mĂȘme employeur. Bingo pour les tauliers .

Une autre particularitĂ© importante concerne les modalitĂ©s de la procĂ©dure d’introduction ; il s’agit de l’intervention de l’Office Français de l’Immigration et de l’IntĂ©gration (OFFI). Cet organisme public dispose de dĂ©lĂ©gations Ă  l’étranger, notamment dans les pays avec lesquels la France a passĂ© depuis longtemps des accords bilatĂ©raux de main d’Ɠuvre, en l’occurrence le Maroc, la Tunisie. Ces antennes jouent un rĂŽle d’assistance et de contrĂŽle. Les travailleurs sont enregistrĂ©s et, Ă  leur retour, ils devront venir pointer immĂ©diatement sous peine de devenir inĂ©ligibles Ă  un contrat pour les saisons futures.

DANS LES BOUCHES-DU-RHÔNE UNE PRATIQUE LÉGÈREMENT DIFFÉRENTE

Dans le département des bouches-du-RhÎne des acteurs supplémentaires et des pratiques administratives de contournement de la réglementation au profit des employeurs sont apparus au cours du temps.

Par exemple les syndicats d’employeurs oĂč la FĂ©dĂ©ration dĂ©partementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) est largement dominante. Outre sa reprĂ©sentation trĂšs majoritaire, elle dispose de solides appuis auprĂšs des Ă©lus politiques qui lui ouvrent l’accĂšs direct aux pouvoirs exĂ©cutif (cabinets ministĂ©riels) et lĂ©gislatif (dĂ©putĂ©s et sĂ©nateurs) traditionnellement attentifs, en France, aux dolĂ©ances du monde paysan. Une forme de concertation a Ă©tĂ© mise en place par la PrĂ©fecture sous forme de rĂ©unions pĂ©riodiques. Le scĂ©nario de ces rĂ©unions relĂšve du rituel. La FDSEA exige plus de facilitĂ©s pour l’introduction de saisonniers Ă©trangers tandis que la CFDT et la CGT insistent sur la prioritĂ© de la protection des emplois existants et dĂ©noncent la conversion d’emplois permanents en emplois saisonniers.

Face au prĂ©fet dont il s’agit d’influencer les dĂ©cisions, le rapport de force est totalement dĂ©sĂ©quilibrĂ©. Les protestations des syndicats ouvriers ne pĂšsent rien au regard des exigences des employeurs qui, outre leurs relais politiques, disposent d’une capacitĂ© d’action redoutĂ©e par toutes les PrĂ©fectures de France, celle d’une armĂ©e de tracteurs prompts Ă  bloquer les autoroutes ou faire marche sur le chef-lieu et de commandos habiles Ă  dĂ©verser des produits invendables dans les rues, saccager, voire incendier, les locaux administratifs en toute impunitĂ©. En clair la FDSEA est chez elle Ă  la prĂ©fecture. RĂ©sultat la dĂ©rogation Ă  titre exceptionnelle est devenue la rĂšgle, certaines annĂ©es plus de la moitiĂ© des contrats ont durĂ© 8 mois. Dans la pratique, cela a consistĂ© : d’une part, Ă  accepter les demandes de dĂ©rogation pour des contrats en cours et non pas seulement avant leur signature ; d’autre part, Ă  ne pas vĂ©rifier sĂ©rieusement la lĂ©gitimitĂ© de ces demandes.

Ainsi l’emploi saisonnier de main d’Ɠuvre Ă©trangĂšre et l’application qui en est faite dans les Bouches-du-RhĂŽne se traduisent dans les statistiques d’introduction de travailleurs Ă©trangers mais elles ont des incidences considĂ©rables sur deux autres plans :elles brouillent le sens de l’épithĂšte « saisonnier Â» et, surtout, elles font le lit d’un statut dĂ©gradĂ© des travailleurs.

L’examen de l’annuaire statistique OMISTATS rĂ©vĂšle des variations en Ă©troite dĂ©pendance avec les dĂ©cisions de politiques migratoires et les changements institutionnels. A partir de 1992, les saisonniers Ă©trangers sont pratiquement tous non communautaires et les agriculteurs des Bouches-du-RhĂŽne “importent” en moyenne 3800 ouvriers chaque annĂ©e ce qui reprĂ©sente, jusqu’en 2001, 50 Ă  60% de l’effectif national ; proportions considĂ©rables, sans commune mesure avec le poids Ă©conomique de l’agriculture dĂ©partementale, mais directement imputables Ă  l’activisme de la FDSEA. PrĂšs de 90% des ouvriers sont de nationalitĂ© marocaine, les autres Ă©tant essentiellement Tunisiens. Selon les annĂ©es, les prolongations sont autorisĂ©es pour 30 Ă  60% des contrats.

TRAVAILLEURS SAISONNIERS OU PROLÉTAIRES PRÉCAIRES ?

La catĂ©gorie « saisonniers Â» dont il a Ă©tĂ© question jusqu’ici est purement administrative. Parmi les travailleurs Ă©trangers, elle sert Ă  distinguer de façon assez prĂ©cise ceux dont le droit au sĂ©jour et au travail en France est limitĂ© Ă  un employeur pour une durĂ©e infĂ©rieure Ă  l’annĂ©e. Elle implique automatiquement l’inclusion dans la catĂ©gorie plus vaste des « saisonniers Â» au sens juridique du Code du travail avec toutes ses consĂ©quences, notamment la possibilitĂ© de CDD au rabais comme on l’a vu prĂ©cĂ©demment. Mais la dĂ©finition juridique du travail saisonnier est trĂšs floue. Ainsi, on parle de saison d’hiver ou d’étĂ© pour les pĂ©riodes de pointe des activitĂ©s de loisirs Ă  la montagne ou Ă  la mer, ou encore de saison des soldes pour les cinq semaines de braderie des invendus en des invendus en janvier et en juillet. En matiĂšre d’agriculture, l’archĂ©type est la saison des vendanges (pendant deux mois Ă  l’automne) ou, plus gĂ©nĂ©ralement, les pĂ©riodes clĂ©s des cycles vĂ©gĂ©taux ou animaux : cueillette des fruits, agnelage des ovins, « amours Â» des cervidĂ©s, etc.

Mais ce sens commun hĂ©ritĂ© du passĂ© n’est plus en phase avec le dĂ©veloppement du capitalisme productiviste et mondialisĂ© qui a horreur des contraintes, spĂ©cialement des contraintes naturelles. Ainsi, s’en affranchir est un des impĂ©ratifs majeurs de l’agriculture dite moderne. Cela se traduit notamment par la crĂ©ation de variĂ©tĂ©s vĂ©gĂ©tales de plus en plus prĂ©coces ou tardives et par des installations de climat artificiel. Et puis on le sait tous, il n’y a plus de saisons ! On continue pourtant de qualifier de « saisonniers Â» des emplois qui durent presque toute l’annĂ©e (dans les serres climatisĂ©e, par exemple) et, partant, les travailleurs qui les occupent.

Il arrive que ces travailleurs fassent l’objet de dĂ©clarations officielles louangeuses sur leurs aptitudes au travail et leur rĂŽle clĂ© dans la viabilitĂ© de l’agriculture. Mais cette reconnaissance verbale Ă©pisodique ne se traduit pas dans la considĂ©ration dont ils sont l’objet au quotidien que ce soit au titre de salariĂ©s ou au titre de membres Ă  part entiĂšre du monde rural.


UNE RELATION SALARIALE A LIMITE DU SERVAGE

La subordination de l’employĂ© Ă  l’employeur qui caractĂ©rise toute relation salariale relĂšve, dans le cas des saisonniers Ă©trangers, de l’assujettissement. A la prĂ©caritĂ© inhĂ©rente au CDD s’ajoute la menace de ne pas voir le contrat renouvelĂ© l’annĂ©e suivante ; menace latente et souvent explicitĂ©e Ă  la moindre friction qui peut aussi inclure l’inscription du salariĂ© sur une liste noire informelle qui fermera la porte des employeurs collĂšgues. Certes, tous les employeurs ne brandissent pas cette menace en permanence, mais il n’en reste pas moins qu’ils sont tous conscients du pouvoir exorbitant que leur confĂšre indirectement la rĂ©glementation via l’impĂ©ratif de leur dĂ©marche annuelle pour demander l’autorisation de travail qui dĂ©terminera le droit au sĂ©jour du salariĂ©. Nombreux sont ceux qui manifestent ce pouvoir dans des pratiques de surexploitation, souvent constitutives d’infractions Ă  la lĂ©gislation du travail, parfois de dĂ©lits au sens du code pĂ©nal. Au premier chef, ce sont les dispositions lĂ©gales et rĂ©glementaires concernant le temps de travail qui ne sont pas respectĂ©es : dĂ©passement des durĂ©es maximum de travail quotidiennes ou hebdomadaires, ignorance des temps de repos, cadences de travail excessives,
Viennent ensuite les illĂ©galitĂ©s relatives Ă  la rĂ©munĂ©ration du travail : heures supplĂ©mentaires payĂ©es au tarif normal, salaire de base fixĂ© au SMIC indĂ©pendamment de la qualification et de l’anciennetĂ©, prĂ©lĂšvement sur le salaire des redevances (en totalitĂ© ou en partie) dues par l’employeur ou encore payement partiel du salaire mensuel, le solde Ă©tant versĂ©, sans les intĂ©rĂȘts, en fin de contrat. Enfin les normes d’hygiĂšne (dans les logements mis Ă  disposition par les employeurs) et de protection (notamment au cours de la prĂ©paration et de l’épandage des produits phytosanitaires hautement toxiques) sont rarement respectĂ©es.

Les services de l’État,concourent de façon le plus souvent passive au maintien de l’état de sujĂ©tion. Ainsi, le prĂ©fet se retranche derriĂšre une interprĂ©tation littĂ©rale des textes pour refuser une application conforme Ă  leur esprit en matiĂšre de rĂ©gularisation comme l’attribution des titres de sĂ©jour permanents Ă  des saisonniers habituels depuis plus de 10 ans ou en cas de transformation du contrat saisonnier en CDI. Il conforte le pouvoir de chantage des employeurs en autorisant l’introduction de nouveaux salariĂ©s en remplacement de salariĂ©s dont le contrat n’a pas Ă©tĂ© renouvelĂ©. La Direction du travail tolĂšre la dĂ©gradation en contrats saisonniers de CDI ou de CDD occupĂ©s par des Ă©trangers rĂ©sidents rĂ©guliers en France. L’Inspection du travail se rĂ©signe Ă  ses moyens dĂ©risoires. Mais d’autres services publics apportent leur concours, tels les parquets des TGI qui classent sans suite les signalements d’infractions commises par les employeurs alors qu’ils autorisent toutes les procĂ©dures de reconduite Ă  la frontiĂšre des travailleurs sans papiers interpellĂ©s lors des opĂ©rations de police et de gendarmerie « dans les champs Â». De façon indirecte, mĂȘme Pole Emploi en ne cherchant pas sĂ©rieusement Ă  placer en prioritĂ© les chĂŽmeurs locaux, contribue Ă  maintenir en pression la demande de travailleurs saisonniers Ă©trangers.

Par des pratiques misĂ©rables, les organismes dits « sociaux Â» trahissent leurs missions vis Ă  vis d’une population qu’ils estiment probablement incapable de percevoir les prĂ©judices subis et , par consĂ©quent, d’en exiger rĂ©paration. Le cas le plus rĂ©voltant est celui de la MutualitĂ© sociale agricole (MSA) des Bouches-du-RhĂŽne qui interrompt illĂ©galement la couverture du risque maladie dĂšs la fin du contrat de travail au prĂ©texte juridiquement faux qu’on ne pourrait verser de prestation Ă  des assurĂ©s en situation de sĂ©jour irrĂ©gulier. Les ASSEDIC ne sont pas en reste qui perçoivent sans sourciller les cotisations (salariales et patronales) pour couvrir un risque de chĂŽmage inexistant puisque les saisonniers Ă©trangers sont tenus de quitter le territoire français au lendemain de leur dernier jour de travail. Tout aussi consternant, les organismes de formation professionnelle acceptent de financer, au titre de la formation sur le tas, des pĂ©riodes de travail ordinaire ; si le salariĂ© n’y perd rien en termes de revenu, il n’acquiert aucun savoir faire supplĂ©mentaire tandis que son employeur Ă©conomise quelques journĂ©es de salaire.

La prĂ©caritĂ© fonciĂšre des saisonniers Ă©trangers les expose Ă©galement Ă  d’autres formes d’exploitation exercĂ©es par d’autres exploiteurs. Par exemple, les propriĂ©taires immobiliers qui leur louent trĂšs cher des logements inconfortables ne satisfaisant Ă  aucune norme sanitaire ou encore les intermĂ©diaires qui organisent des trafics de contrats multiformes, de la simple « commission Â» rĂ©clamĂ©e pour une garantie de renouvellement du contrat Ă  la vente de contrats autorisĂ©s en nombre supĂ©rieur aux besoins rĂ©els de l’employeur complice. Le prix Ă  payer pour de tels contrats est de l’ordre de plusieurs mois de salaires (5 000 € est une somme courante) ; il s’agit donc d’un investissement qui ne sera « rentabilisĂ© Â» qu’aprĂšs de nombreuses saisons, si toutefois le contrat est renouvelĂ© gratuitement chaque annĂ©e. Que de nombreux ouvriers courent le risque donne la mesure de l’importance des enjeux Ă  la clĂ© pour eux et leur famille au pays.

Enfin, d’un point de vue gĂ©nĂ©ral, la quasi totalitĂ© des Ă©lus locaux se dĂ©sintĂ©ressent de la situation des ouvriers saisonniers Ă©trangers qui vivent pourtant une grande partie de l’annĂ©e dans leur circonscription. Ils reflĂštent en cela l’indiffĂ©rence quasi gĂ©nĂ©rale de leurs Ă©lecteurs qui n’ont mĂȘme pas la reconnaissance du ventre. Car, somme toute, si l’économie rurale continue de fonctionner, c’est dĂ» en bonne part au travail des « OMIS Â», ces ĂȘtres transparents dans la vie sociale quotidienne. Tout bien pesĂ©, pour les saisonniers, la situation dĂ©crite ci-dessus peut se rĂ©sumer en deux formules : des relations de travail Ă  la limite du servage et des relations sociales Ă  la limite de l’apartheid.

Jean-Mouloud, travailleur saisonnier de la viticulture (des fois)





Source: Oclibertaire.lautre.net