Novembre 25, 2021
Par CQFD
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Truc de dingue.

Un rĂȘve Ă©veillĂ©, pur miracle, Ă  pas en croire son bulletin d’information, Ă  dĂ©goupiller de joie dans la rue en montrant ses deux lunes Ă  tout un chacun.

Il a signé chez nous.

Le joueur le plus exceptionnel de la planĂšte Terre a choisi notre club.

J’ai appris la mirifique nouvelle alors que je zappais de chaĂźne en chaĂźne pour Ă©viter les mĂ©ga-chiantes infos sur le dernier rapport du Giec, cette cohorte de vieux scientifiques croupis qui nous sermonnent en mode papys de l’enfer : si vous continuez, ça va pĂ©ter. Super les mecs, ça vend du rĂȘve.

Et d’un coup, bim, sans prĂ©venir, l’info ultime : il est des nĂŽtres.

Ah mais pincez-moi je rĂȘve, c’est pas croyable, l’extase, l’orgasme, le huitiĂšme ciel et ses cohortes de vierges peu farouches.

Une fois la nouvelle un chouĂŻa digĂ©rĂ©e et ma danse de la joie achevĂ©e, j’appelle illico mes potes JĂ©rĂŽme et Jessica, les JJ comme je dis. ForcĂ©ment, ils partagent mon enthousiasme. Et on tombe vite d’accord pour se dire qu’on doit absolument se rendre au stade pour la prĂ©sentation de notre nouveau fleuron. On raterait ça pour rien au monde.

Mais avant ça, un petit tour par le magasin du club s’impose, histoire de choper son maillot.

En route, on parle de la chance qu’on a, de notre bonheur inouĂŻ, de tous ceux qui partout en France et dans le monde commencent dĂ©jĂ  Ă  cracher sur notre club et ce transfert – soi-disant que le prix serait indĂ©cent, rapport Ă  cette pĂ©riode un peu compliquĂ©e que l’humanitĂ© traverse. Des jaloux !

On met un certain temps Ă  trouver notre chemin, la faute Ă  la fumĂ©e trĂšs dense qui recouvre le pĂ©riph’ et aux quelques accidents qui jalonnent notre avancĂ©e – slalomer pour Ă©viter les corps carbonisĂ©s n’est pas si aisĂ©, je voudrais vous y voir.

Quand on finit par dĂ©bouler sur place, la boutique est littĂ©ralement prise d’assaut, signe que notre rayonnement ne cesse de grandir. C’est incroyable de voir un tel enthousiasme et une communion si intense qu’on brame tous en chƓur le nouveau slogan de nos troupes Ă  destination des rivaux, qu’ils soient marseillais ou lyonnais : « On va pas juste vous battre, on va vous FUMER Â». Et dire que pour certains le foot serait un loisir vĂ©rolĂ© par l’argent et la haine…

Un peu casse-ambiance, Jessica me fait remarquer que les maillots ne sont pas donnĂ©s, hein, 200 boules l’unitĂ©. Je lui rĂ©torque qu’à mon humble avis ils les valent bien. FabriquĂ©s au Bangladesh peut-ĂȘtre, mais par des mĂŽmes virtuoses de la couture. Et puis porter son nom dans le dos, c’est comme avoir un soleil dans la poche, de quoi Ă©clairer le quotidien quand il se fait sombre.

Il y a malaise cependant. Ce naze de JĂ©rĂŽme clapotant au chĂŽmage depuis quelques mois, il n’a pas assez de thunes pour s’en payer un. Vu qu’il a dĂ©jĂ  pas de quoi se financer un ravalement des ratiches alors que ça urge salement et que sa bouche on dirait un clavier de piano aqueux, sĂ»r qu’un maillot neuf c’est pas dans son budget… Coup de bol, tandis qu’il nous attend dehors en tirant une tronche de koala cramĂ©, il parvient Ă  chiper un exemplaire tout neuf dans le sac d’un gamin Ă©vanoui Ă  cause de la foule trop dense et des fumĂ©es toxiques, gĂ©nial.

En sortant de la boutique, ravis comme des mĂŽmes sous kĂ©tamine, on prend bien garde de ne pas enfiler nos trĂ©sors : les braises brĂ»lantes qui s’abattent du ciel n’en feraient qu’une bouchĂ©e. Par contre, on les enroule devant nos bouches, parce que respirer devient chouĂŻa compliquĂ©.

Direction le stade, je mets la radio. Aux infos, sur toutes les frĂ©quences, ils ne parlent quasiment que de son arrivĂ©e, trop la classe. Il paraĂźt aussi, est-il mentionnĂ© en fin de flash, qu’il fait chaud, trĂšs chaud, trop chaud, et qu’un peu partout en Europe il y aurait des incendies dĂ©mentiels. Pas de bol les gars, mais nous on s’en fout : ici c’est pas frit. Enfin, pas encore.

Un temps, on craint de ne pouvoir rejoindre la porte d’Auteuil et notre destination. De grandes flammes bordent le pĂ©riph’, lançant des sortes de boules de magma sur la chaussĂ©e. L’autoradio crache « Fire of Love Â» du Gun Club, « The fire of love is burning deep / The fire of love won’t let me sleep Â», et on hoche vigoureusement la tĂȘte en pensant Ă  notre chance et Ă  la jalousie des Marseillais qui se mangeraient les doigts d’envie s’ils en avaient encore – il paraĂźt que leur ville de losers a intĂ©gralement flambĂ© hier, cheh.

À deux cents mĂštres du stade, on est obligĂ©s d’abandonner ma Fuego parce qu’il y a un genre de barrage de feu gĂ©ant au milieu de la route, avec notamment un bus qui crame et des enfants grignotĂ©s par les flammes galopant dans tous les sens en chialant leur reum. Ça me fait penser Ă  la chanson de Didier Super « Les Enfants faut les brĂ»ler Â», alors je commence Ă  la chantonner tandis qu’on contourne l’obstacle Ă  pied, ce qui fait marrer JĂ©rĂŽme. Enfin, son hilaritĂ© ne dure pas, vu qu’il se prend sans prĂ©avis un genre de mini-astĂ©roĂŻde dans la gueule. Ça fait sploush et son crĂąne explose Ă  deux mĂštres de nous, vachement impressionnant, comme dans les films. On aimerait bien marquer le coup, genre recouvrir son cadavre d’un drap, mais on est vraiment trop Ă  la bourre. « DĂ©solĂ© mon pote, y a urgence Â» que je gueule alors qu’on dĂ©campe vers le Saint-Graal bipĂšde.

Le mĂ©ga-incendie a du bon, parce qu’on n’est pas beaucoup Ă  avoir rĂ©ussi Ă  atteindre le lieu de sa prĂ©sentation, une cinquantaine Ă  tout casser. Sourires aux lĂšvres, on prend place dans une grande salle avec estrade clinquante et clim’ Ă  fond les ballons, en attente de son arrivĂ©e triomphante. Sur le mur qui nous fait face, un gigantesque Ă©cran, lequel s’anime soudain quand apparaĂźt Ă  l’image l’émir du pĂ©trole qui possĂšde le club et la moitiĂ© du globe. Ni une ni deux, il se lance dans un discours lĂ©nifiant, blablatant sur les valeurs du foot, « langage universel et pourvoyeur de brĂ»lante passion Â». Et d’en rajouter une couche sur l’ Â» importance d’apporter de la joie aux enfants en temps de crise Â». Relou. Le pire, c’est qu’il finit par avouer que lui et le meilleur joueur de l’univers ne seront pas physiquement prĂ©sents devant nous, de mĂȘme que les 5 000 journalistes couvrant l’évĂ©nement en mondiovision, pour des « raisons de sĂ©curitĂ© Â», qu’ils vont donc s’adresser Ă  nous en visio depuis les Bermudes.

Dans la petite salle oĂč l’on s’est entassĂ©s avec les autres supporters, ça grogne salement. Grosse impression de s’ĂȘtre fait arnaquer. D’autant qu’il fait vraiment trĂšs chaud, mais alors vraiment. MĂȘme qu’à un moment Jessica s’approche d’une fenĂȘtre, pousse un petit cri, porte la main Ă  ses cheveux et se met Ă  hurler. Normal : ils sont en feu. Je m’apprĂȘte Ă  lui porter secours quand…

IL EST LÀ.

La clameur provient des quelques supporters dĂ©jĂ  suffocants mais pas encore Ă©vanouis ou trĂ©passĂ©s qui s’attroupent devant l’écran. Abandonnant Jessica Ă  son brasier perso, je me rue vers lui, enfin vers son image.

Qu’il est beau ! Qu’il rutile ! Et quelle classe dans notre maillot !

Alors que les fenĂȘtres explosent, je parviens Ă  entendre des bribes de ses premiĂšres phrases :

« Je… TrĂšs Heureux… Ciudad LumiĂšre… Tour Eiffel… Â»

Au comble de l’extase – il parle dĂ©jĂ  français ! –, je ne remarque mĂȘme pas les cloques qui recouvrent mes avant-bras, ni mes poils qui rĂŽtissent en dĂ©gageant une drĂŽle d’odeur de porc salĂ©.

Oh bonheur, oh félicité, oh ravissement.

Je n’échangerais ce moment pour rien au monde, pas mĂȘme un empire, pas mĂȘme ma propre vie.

Puis tout devient rouge rouge rouge tirant sur le noir noir noir et je m’entends crier une derniĂšre phrase :
« Bienvenue chez nous, GRAND HOMME, tu verras, ici c’est le FEU. Â»

Alors que je glisse vers le statut cendres, j’ai la fugitive impression qu’il m’a entendu et lĂšve le pouce depuis sa confĂ©rence de presse aux Bermudes. Et ça ne m’étonne pas : les joueurs comme lui sont proches des supporters, Ă  la vie Ă  la mort. Et ça, ça ne s’achĂšte pas.

Le FEU, mon pote.

Chien Noir

Les autres textes de Chien Noir le Bienheureux sont lisibles ICI.



La Une du n° 201 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk

- Cette nouvelle a Ă©tĂ© publiĂ© dans le numĂ©ro 201 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 septembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org