Juillet 28, 2021
Par Lundi matin
404 visites


Le caractĂšre multiracial du soulĂšvement, dans un pays encore marquĂ© (mentalement, socialement et gĂ©ographiquement) par l’esclavage et la sĂ©grĂ©gation raciale, n’est pas anecdotique. D’une part, la rĂ©volte n’a pas pu ĂȘtre isolĂ©e et les violences policiĂšres rĂ©duites Ă  un problĂšme de « Noirs Â». D’autre part, certaines conceptions militantes sur la place des « Blancs Â» dans les mouvements de lutte (se taire et Ă©couter, se placer « derriĂšre Â», montrer narcissiquement qu’on a conscience de ses « privilĂšges Â» et qu’on sait se remettre en question, se considĂ©rer au mieux comme un « alliĂ© Â», etc.) ont aussi Ă©tĂ© mises en Ă©chec. Si « trahison de race Â» il doit y avoir, elle ne se fera pas sur le mode du dĂ©veloppement personnel pour devenir une « meilleure version de soi-mĂȘme Â» mais cĂŽte Ă  cĂŽte dans la rue en s’affrontant au mĂȘme systĂšme et en prenant les risques ensemble. La contrition n’est pas un affect de lutte.

* * *

ChĂšres Liaisons,

Il y a un an, ce qu’on appelle les États-Unis ont connu l’un des soulĂšvements les plus rĂ©jouissants et inoubliables de mĂ©moire d’homme. Tout a commencĂ© ici mĂȘme Ă  Minneapolis la nuit suivant le meurtre de George Floyd, lorsque les briques qui pleuvaient sur la police ont rapidement fait place Ă  une vĂ©ritable rĂ©volte et Ă  l’incendie d’un commissariat de police [1]. Des troubles ont Ă©clatĂ© dans tout le pays, avec ce commissariat en feu comme lumiĂšre Ă  l’horizon, dont nous ressentons encore les Ă©chos Ă  ce jour. L’histoire de ce soulĂšvement est bien mieux retracĂ©e ailleurs– si tant est qu’elle puisse rĂ©ellement l’ĂȘtre – et j’espĂšre que vous m’excuserez de m’en tenir Ă  un rĂ©sumĂ© aussi bref.

Par contre, une histoire qui n’a pas Ă©tĂ© suffisamment racontĂ©e est celle de ceux qui ont fait face Ă  la rĂ©pression judiciaire pour leur participation Ă  cette rĂ©volte. Au moment oĂč j’écris cette lettre, quatre hommes sont en train d’ĂȘtre condamnĂ©s pour leur rĂŽle supposĂ© dans l’incendie d’un commissariat de police, dont Dylan Robinson, un jeune homme blanc. En avril 2021, Robinson a Ă©tĂ© condamnĂ© Ă  quatre ans de prison. Selon le Department of Justice, Robinson a Ă©tĂ© filmĂ© par une camĂ©ra de vidĂ©o-surveillance en train d’allumer un cocktail molotov tenu par un homme noir non identifiĂ© qui l’a ensuite lancĂ© sur le bĂątiment, avant d’en lancer un lui-mĂȘme.

Je souhaite me pencher sur les actions pour lesquelles Robinson est poursuivi car elles sont emblĂ©matiques pour comprendre ce que beaucoup essaient de d’expliquer en termes de « trahison raciale Â». Robinson est l’un des nombreux Blancs, dont je fais partie, qui se sont profondĂ©ment impliquĂ©s dans les luttes abolitionnistes [2]. Pourtant, les conceptions contemporaines de la race ne nous permettent pas de distinguer la pleine signification de ces actes. Shemon et Arturo notent dans leur essai « The Return of John Brown Â» [3] que, contrairement aux pĂ©riodes passĂ©es oĂč les luttes des Noirs gagnaient en intensitĂ©, comme dans les annĂ©es 1960, une nouvelle gĂ©nĂ©ration de Blancs « se bat et meurt aux cĂŽtĂ©s des prolĂ©taires noirs dans les rues [4] Â». Il faut faire face Ă  cette rĂ©alitĂ©, et non l’ignorer parce qu’elle ne correspond pas aux rĂ©cits standards.

Nous avons longtemps hĂ©ritĂ© d’une idĂ©e de la blanchitĂ© [whiteness] liĂ©e au privilĂšge de la peau, qui suggĂšre Ă  juste titre que les Blancs ne sont pas victimes de discrimination en raison de leur race et que, de ce fait, ils ont beaucoup plus d’opportunitĂ©s. Aujourd’hui, mĂȘme l’approche la plus radicale de l’engagement anti-raciste ne peut se penser pour les personnes blanches que comme abandon de ce pouvoir. Selon cette logique, trahir la blancheur, c’est renoncer aux privilĂšges qu’elle offre ou refuser d’en profiter Ă  la place des non-Blancs qui ne le peuvent pas. Dans un cas comme dans l’autre, les Blancs sont relĂ©guĂ©s Ă  l’abnĂ©gation, motivĂ©e principalement par des sentiments de honte. Mais personne ne met le feu Ă  un poste de police par honte, et le privilĂšge blanc n’offre souvent aucune dĂ©fense contre les consĂ©quences d’un tel acte [5].

Face Ă  cette conception nĂ©gative de la trahison raciale, je veux profiter de cette occasion pour formuler une trahison raciale affirmative, et j’ai trouvĂ© que le philosophe et poĂšte Fred Moten offrait une solution convaincante pour sortir du dilemme que j’ai dĂ©crit. À contre-courant des thĂ©ories populaires des Black Studies qui ont posĂ© la nĂ©gritude comme la simple imposition d’une mort sociale sans aucune substance qui prĂ©cĂ©derait la racialisation, Moten indique « que la vie noire – ce qui revient forcĂ©ment Ă  dire la vie, de la mĂȘme façon que la pensĂ©e noire veut dire la pensĂ©e – est irrĂ©ductiblement sociale Â» (The Universal Machine, 194).

Par ailleurs, Moten entend cette imposition d’une mort non pas sociale mais politique comme Ă©tant plutĂŽt une rĂ©ponse Ă  la vie communautaire des Noir.es. Analysant la pensĂ©e de W.E.B. Du Bois dans son essai « Knowledge of Freedom Â», il Ă©crit :

Ce qui est en jeu, ici, c’est d’affirmer l’idĂ©e que la nĂ©gritude est une force gĂ©nĂ©rale de fugitivitĂ© qui est exacerbĂ©e et rĂ©vĂ©lĂ© par le processus de racialisation en gĂ©nĂ©ral, et plus particuliĂšrement par la « ligne de couleur Â» [6], sans en ĂȘtre Ă  l’origine. On pourrait dire qu’un tel point de vue crĂ©e la condition suivant laquelle les noirs sont privilĂ©giĂ©s, dans la mesure oĂč ils sont enclins Ă  comprendre la nĂ©gritude. (Stolen Life, p. 34-35, c’est moi qui souligne).

Si la nĂ©gritude existe de fait avant la mise en place de la « ligne de couleur Â», comme Moten le postule constamment, alors la racialisation inventerait en fait la blanchitĂ© par la destruction des tendances communautaires chez chacun.e, et non l’inverse – Moten suggĂšre que c’est la population blanche qui est en rĂ©alitĂ© « socialement morte Â» (Black and Blur, p. 280).

Moten ne mĂ©nage pas ses efforts pour expliquer comment la sociabilitĂ© noire Ă©branle la possibilitĂ© d’une subjectivitĂ© et d’une individualitĂ© qui sont constitutives de ce que nous formulons dans les termes de l’ontologie occidentale, inextricablement liĂ©e Ă  la blancheur. Moten affirme que « le fait de glisser Ă  l’intĂ©rieur de soi est compris, Ă  juste titre, comme une rĂ©action liĂ©e Ă  des tourments plutĂŽt que comme la condition originelle, d’ailleurs supposĂ©e ĂȘtre le fondement ontologique exigeant que toute autre personne dans le monde, en fin de compte, soit envisagĂ©e comme un Ă©tranger Â» (The Universal Machine, 105). En d’autres termes, l’individualitĂ© n’est pas la condition originelle de l’ĂȘtre mais plutĂŽt une imposition qui nous sĂ©pare les uns des autres pour qu’il y ait un « autre Â» dont on puisse parler. En reconnaissant ceci comme un problĂšme, nous pouvons imaginer la blanchiĂ© non pas comme une position privilĂ©giĂ©e que toute l’humanitĂ© devrait s’efforcer d’atteindre de façon Ă©gale, mais plutĂŽt comme la mutilation d’une vie commune dont il faut se libĂ©rer.

Cela peut sembler particuliĂšrement agrĂ©able pour ceux qui sont habituĂ©s aux privilĂšges d’une sociĂ©tĂ© de colons bĂątie contre les Noir.es. Pourtant, mĂȘme AimĂ© CĂ©saire a fait une dĂ©claration similaire dans son texte prĂ©curseur de 1950, Discours sur le colonialisme, lorsqu’il a Ă©crit :

La colonisation, je le rĂ©pĂšte, dĂ©shumanise mĂȘme l’homme le plus civilisĂ© ; que l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquĂȘte coloniale, fondĂ©e sur le mĂ©pris de l’indigĂšne et justifiĂ©e par ce mĂ©pris, tend inĂ©vitablement Ă  modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui pour se donner bonne conscience s’habitue Ă  voir dans l’autre une bĂȘte, s’entraĂźne Ă  le traiter comme une bĂȘte, tend objectivement Ă  se transformer lui-mĂȘme en bĂȘte. (p. 41)

Comprise de cette maniĂšre, nous pourrions ĂȘtre en mesure de reformuler la trahison raciale non pas comme un renoncement au pouvoir, mais comme un moyen de mettre fin Ă  cette auto-mutilation. Il ne s’agit pas d’un autre argument Ă©culĂ© pour mettre la race de cĂŽtĂ© afin de combattre un ennemi commun, ou pour faire passer la classe avant tout ; il s’agit plutĂŽt d’un appel Ă  reconnaĂźtre que les mĂȘmes systĂšmes qui Ă©crasent les Noirs nous tuent aussi, nous les Blancs, « mĂȘme si c’est beaucoup plus doucement [7] Â». En ce qui concerne la question de la rĂ©volte, Adrian Wohlleben l’a bien exprimĂ© dans le texte « Memes Without End Â» lorsqu’il a notĂ© que « les Ă©meutes de l’étĂ© dernier… ont donnĂ© l’impression d’une rĂ©dĂ©couverte d’un type d’expĂ©rience qualitative dont la sociĂ©tĂ© bourgeoise racialisĂ©e nous a privĂ© : une prĂ©sence lumineuse et convaincue Ă  une situation partagĂ©e, riche d’enjeux concrets, de risques partagĂ©s et de dĂ©pendances mutuelles Â».

Qui pourrait dĂ©crire autrement le fait d’avoir Ă©tĂ© parmi les foules gigantesques d’émeutiers et de fĂȘtards l’annĂ©e derniĂšre ? La police Ă©tant forcĂ©e d’adopter une attitude dĂ©fensive ou de se retirer, Minneapolis a Ă©tĂ© mĂ©tamorphosĂ© par la puissance collective du soulĂšvement. Les mĂȘmes rues dans lesquelles je me promĂšne d’ordinaire sont devenues le lieu d’une espĂšce de festival peuplĂ© de marchandises pillĂ©es, de moteurs qui vrombissent et d’incendies. Chaque mur, autrefois propriĂ©tĂ© privĂ©e, est devenu une toile pour la production artistique d’ensemble, nous accueillant Ă  nouveau dans le monde. Contre la sĂ©grĂ©gation de longue date de la ville – Ă  la fois spatiale et sociale – le soulĂšvement a Ă©tĂ© l’un des rares, sinon le seul, espace dans lequel cette prĂ©sence mutuelle a pu ĂȘtre ressentie au-delĂ  des lignes raciales.

La rĂ©volte Ă  Minneapolis ne peut pas pas simplement se rĂ©sumer Ă  un commissariat incendiĂ© ou mĂȘme la somme totale des destructions de biens. Elle Ă©tait irrĂ©ductiblement sociale, une expĂ©rience partagĂ©e d’ĂȘtre ensemble qui remettait en cause l’arrangement racial de la ville, qu’il s’agisse de profiter de biens pillĂ©s sur le parking du magasin Target ou d’esquiver les balles en caoutchouc Ă  l’extĂ©rieur du commissariat. Nous avons Ă©changĂ© des conseils sur la maniĂšre de combattre plus efficacement, nous avons couru pour nous mettre Ă  l’abri ensemble, ou simplement discutĂ© avec des personnes que nous n’aurions probablement jamais rencontrĂ©es autrement. Les Ă©meutes n’ont pas seulement combattu l’exercice du racisme de la police Ă  l’encontre des Noir.es, mais aussi sa base ontologique.

La rĂ©volte n’a pas – et ne peut pas – annuler soudainement les effets de l’enracinement sĂ©culaire de la racialisation, mais elle peut ouvrir la porte Ă  l’érosion de ces effets. Cette Ă©rosion Ă©tait palpable dans les rues l’étĂ© dernier, lorsque la sociabilitĂ© du soulĂšvement s’est rĂ©pandue au-delĂ  de ses frontiĂšres. Cela nous aide Ă©galement Ă  comprendre pourquoi la rĂ©inscription de la division raciale a Ă©tĂ© un Ă©lĂ©ment central de l’arrĂȘt du soulĂšvement, comme Idris Robinson l’a soulignĂ© de maniĂšre cruciale.

Cette Ă©rosion nous permet de voir la perspective de la trahison raciale, encore une fois, non pas comme un abandon mais comme une rĂ©gĂ©nĂ©ration, comme une affirmation. Je crois qu’il s’agit d’un Ă©lĂ©ment nĂ©cessaire pour comprendre les actions des Blancs dans les soulĂšvements de l’étĂ© dernier, y compris celles de Dylan Robinson. Ce n’est qu’en voyant que les Blancs ont quelque chose Ă  gagner, et pas seulement Ă  perdre, en trahissant la blanchitĂ©, que nous pouvons vraiment comprendre le potentiel que recĂšle la complicitĂ©. Il n’est pas surprenant que Moten et Harney aient rĂ©cemment invoquĂ© le mĂȘme terme que l’Indigenous Action Media il y a plusieurs annĂ©es, dans leur tentative d’aborder la pauvretĂ© de l’alliĂ© blanc dans « Complices pas alliĂ©s Â». Dans l’usage de Moten et Harney, la complicitĂ© bouleverse l’individuation et peut nous aider Ă  voir comment les actes ne peuvent ĂȘtre rĂ©duits Ă  la subjectivitĂ© de leur auteur. Comment cette complicitĂ© pourrait-elle mieux se manifester que lorsque l’un allume le molotov de l’autre au-delĂ  de la « ligne de couleur Â» ?

Comme Shemon et Arturo l’ont Ă©crit l’annĂ©e derniĂšre, « on ne peut plus compter sur le liant de la blanchitĂ© Â» pour prĂ©server « l’alliance des Blancs avec le capital et l’État Â» en 2020. Et bien qu’il n’y ait aucune garantie que cette fracture persiste, cela pourrait Ă©galement ĂȘtre le dĂ©but d’une tendance plus longue Ă  la fragmentation. Selon toute vraisemblance, je pense que nous pouvons nous attendre Ă  entendre parler davantage d’histoires comme celle de Robinson, Ă  voir davantage d’actions courageuses dans les luttes de libĂ©ration noire de la part de personnes blanches Ă  l’avenir.

Ces actions resteront incomprĂ©hensibles pour nous sans un saut qualitatif dans notre comprĂ©hension de la race et de la trahison raciale. C’est ce manque de comprĂ©hension qui conduit aux « rĂ©cits de l’agitateur blanc extĂ©rieur [venant dans le seul but de bordĂ©liser les manifestations] Â» qui sont devenus si habituels. Trouver de nouvelles façons de comprendre notre responsabilitĂ© de lutter nous-mĂȘmes contre la blanchitĂ© sera crucial pour ouvrir la voie Ă  la lutte multiraciale pour l’abolition des prisons et de la police.

On emmerde Harry Jacobs, on emmerde David Steinkamp [8]. LibertĂ© pour tous les prisonniers maintenant.

– Nevada

Le 26 mai 2021.




Source: Lundi.am