DĂ©cembre 13, 2020
Par Rebellyon
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LĂ  oĂč on a Ă©tĂ© trĂšs embĂȘtĂ©, c’est aprĂšs 1981, car toutes les catĂ©gories qui n’avaient jamais manifestĂ© sont descendues dans la rue… Ils refusaient les itinĂ©raires, ils nous cherchaient. Ils n’étaient plus dans une logique du jeu.

Un policier joueur mais pas trop

Ce sont les manifestations qui sont les victimes de cette violence idiote de black blocs dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s qui s’en prennent aux policiers.

Un crĂ©tin d’Europe Écologie Les verts

Le déchaßnement récurrent de violence lors des marches de protestation met en péril le droit fondamental de manifester.

Un journal de centre-gauche

Quelle indignitĂ© !

Par un retournement plus que scabreux on voudrait nous faire croire que ce ne sont ni les interdictions des prĂ©fectures, ni les dispositifs policiers qui mettent en pĂ©ril la possibilitĂ© de prendre la rue. Quand on dit de telles inepties c’est qu’on a une idĂ©e bien Ă  soi de ce que doit ĂȘtre une « manifestation Â». Une idĂ©e qui se prĂ©cise quand le mĂȘme genre d’énergumĂšne propose des mobilisations virtuelles, statiques, assises, ou encore dans des stades ou sur des autoroutes. DĂ©cidĂ©ment, nous n’avons pas la mĂȘme idĂ©e de la lutte collective.

1. La manif est une menace

La manifestation telle qu’on la connaĂźt, avec ses codes, ses rituels, ses parcours, est une forme de mobilisation tout « en retenue Â». Il s’agit de montrer que pour l’instant on a la politesse de rester calme. Qu’un Ă©vĂ©nement, ou le vote Ă  venir d’une loi, nous met hors de nous, mais qu’on est encore assez sympa pour le mettre en scĂšne (« Ă§a va pĂ©ter Â»). Ça reste, au fond, une menace. « Regardez nous sommes nombreux Â» et « si vous vous obstinez, on pourrait bien… tout casser Â». Si l’on ĂŽte la seconde partie de la phrase, la mise en scĂšne devient une mascarade. Dans ce cas, marcher revient Ă  rĂ©pondre Ă  un sondage, ou Ă  voter : Ă  dans cinq ans !

2. La manif est un outil démocratique, cassé

La menace de la rĂ©volte, contenue dans toute manifestation, s’éteint quand « prendre la rue Â» devient un instrument du « jeu dĂ©mocratique Â». Quand elle n’est plus qu’une variable d’ajustement des politiques gouvernementales. Et la masse, un appui pour les nĂ©gociateurs (« Ă©coutez-nous, car dehors ça gronde Â»). Sauf que l’outil s’est usĂ© (principalement dans le vide), et s’est cassĂ©.

Depuis, au moins (feu) Giscard d’Estaing, les gouvernements disent « la rue ne gouverne pas Â». Et ils n’ont guĂšre prĂȘtĂ© oreille aux plus grands dĂ©filĂ©s (2010 contre la rĂ©forme des retraites), ni aux plus longs mouvements (2020 contre, encore, la rĂ©forme des retraites). HĂ© ho, le dialogue social c’est fini ! Qui doit se sentir dupĂ© ? Ceux et celles qui ont cru Ă  cette fable : qu’il suffisait de marcher, de convaincre, et d’ĂȘtre plus nombreux Ă  la prochaine manif’. De cette parenthĂšse historique il reste tout de mĂȘme la forme-manif (sonos, merguez, ballons) folklorique, et inoffensive.

3. La manif n’appartient à personne

On entend ces jours-ci revenir l’éternelle complainte des « organisateurs déçus Â» et des « manifestations gĂąchĂ©es Â». À croire que la manif est une fĂȘte d’anniversaire, Ă  laquelle on se rend pour faire plaisir Ă  quelques nĂ©vrosĂ©s, pour rĂ©aliser la chorĂ©graphie fantasmĂ©e qu’eux seuls avaient imaginĂ© pour la journĂ©e. Une manif n’est pas des organisateurs : c’est une Ă©motion (un sentiment de scandale, de rĂ©volte, de colĂšre) que tentent de capturer ces mĂȘmes organisateurs en s’en imaginant les instigateurs. Quiconque est sorti dans la rue sait ainsi que c’est prĂ©cisĂ©ment ce sentiment qui l’a prĂ©cipitĂ© en-dehors, et non les beaux yeux de Taha Bouhafs, ou la prose soignĂ©e de M. Alimi.

La manif n’est ainsi faite que de celles et ceux qui s’y rendent, et qui dĂ©terminent par leur composition, leur dĂ©termination, et dans l’expression de cette Ă©motion primordiale qui leur est propre ce qui s’y dĂ©roule. Il n’y a pas de dĂ©terminations minoritaires dans la manif, il n’y a que quelques dĂ©terminations, et beaucoup de rĂ©cupĂ©rations.

Nique les récupérations.

4. Qui tient encore Ă  ce qu’on se tienne tranquille ?

Accepter le dĂ©lire sĂ©curitaire actuel, consistant Ă  manifester encadrĂ©s par des policiers armĂ©s, sans pouvoir se dĂ©fendre avec du matĂ©riel aussi rudimentaire que des lunettes ou un masque de chantier, dans des zones dĂ©cidĂ©es Ă  l’avance par la prĂ©fecture et de plus en plus loin des centre-villes, en s’étant fait contrĂŽler voire fouiller au prĂ©alable, et rentrer chez soi une fois le piĂ©tinement rituel terminĂ©, c’est non seulement cĂ©der Ă  un chantage (« c’est la condition du maintien du droit de manifester Â»), mais c’est aussi accepter qu’il n’y a plus de victoire possible.

Car rappelons cette Ă©vidence : qui certifie qu’une manif est bonne ? Qui lui « donne Â» le droit de se tenir (comme si ce droit n’était pas acquis) et dicte les comportements acceptables ? Ceux la mĂȘme qui crient « ce n’est pas la rue qui gouverne Â» !

Et celle-ci encore : dissocier le bon grain de l’ivraie, dĂ©noncer les ennemis intĂ©rieurs pour mieux se draper de la respectabilitĂ© est une technique de gouvernement. Vouloir ĂȘtre respectable devrait nous amener Ă  nous poser la question : respectĂ© par qui ? A qui s’agit-il en fait de montrer patte blanche ? Vouloir que les manifestations « se passent bien Â» (c’est-Ă -dire qu’il ne s’y passe rien), c’est quĂ©mander la reconnaissance du nombre Ă  un pouvoir qui s’en contrefout. Puisque « ce n’est pas la rue qui gouverne Â», les rĂ©formes infĂąmes se succĂšdent, et ce ne sont pas les « tables rondes Â» organisĂ©es par les diffĂ©rents ministĂšres qui changent quoi que ce soit.

5. La peur ne doit plus changer de camp

L’agitation politique et mĂ©diatique sur la question des manifestations trahit une inquiĂ©tude. Pour ceux et celles qui tiennent Ă  l’ordre des choses, il faudrait que les manifestants se dĂ©solidarisent de leur propre colĂšre, de leur propre puissance. Comme c’est impossible on donne Ă  cette colĂšre une forme fictive, en façonnant l’image d’un mĂ©chant-black-bloc (sans vĂ©ritable lien avec la manifestation). La rage faite profession. On ne sait pas dire ce qu’il est, qui il est, qu’importe. Les arrestations ne viennent jamais Ă©clairer son existence (car derriĂšre les masques, il y a … tout un chacun), mais lĂ  encore, ce n’est pas le sujet ! Le sujet (Ă  droite de l’AssemblĂ©e, et tout autant Ă  gauche) c’est que tout le monde doit s’en dĂ©solidariser ! Et pourquoi pas mĂȘme arrĂȘter de dĂ©filer, tant que l’on ne l’aura pas chassĂ©, ce spectre. A la fin de la piĂšce, tout le monde reconnaĂźtra que c’est la police (oui, celle-lĂ  qui creva des yeux, arracha des mains, explosa des dents) qui garantit nos libertĂ©s – notamment celle de dĂ©filer paisiblement, calmement, sans faire trop de bruit, chuuuut
 Clap de fin.

6. Ni folklore, ni division : victoire

À moins que… l’on quitte le langage du pouvoir. Que l’on quitte la morale, les histoires de bons et mĂ©chants, qui n’existent que pour endormir les enfants. Qu’on parle de pratiques, celles que l’on veut partager, celles qui rendent plus forts, celles font gagner. Qu’on parle de la menace que l’on a envie d’incarner. Prendre la rue du coup c’est quoi ? AssurĂ©ment il y a plusieurs versions. « Brouter le bĂ©ton Â» encadrĂ© par des lignes et des lignes et des lignes de policiers, ce n’est rien d’autre qu’expĂ©rimenter l’impuissance. Ça ressemble assez Ă  de la tristesse en barre. Comme si ce monde n’en distillait pas assez, de la tristesse.

Qu’est-ce qui s’y oppose ? La joie de tenir ensemble – ce qui implique de casser les codes, les habitudes. Il y a eu ces derniĂšres annĂ©es quelques expĂ©riences allant en ce sens. Ce fut, dans les mouvements sociaux, le CortĂšge de TĂȘte. Puis l’énergie (les mĂ©prisants ont dit « naĂŻvetĂ© Â») des Gilets Jaunes. Qui ont montrĂ© Ă  la fois, que le dĂ©bordement n’est pas une histoire de professionnels, que la puissance ne se mesure pas Ă  l’adrĂ©naline, que la dissociation, aussi, mĂšne Ă  la dĂ©faite. VoilĂ  qui nous indique un dĂ©but de mĂ©thode. Pour sortir de l’impuissance politique, cesser d’ĂȘtre des atomes individuels, sortir de la masse sociale, informe – terrains d’exercice du gouvernement. Et apercevoir, Ă  condition d’avoir chassĂ© la police de nos tĂȘtes autant que des trottoirs, que l’on est pas si loin. Pas si loin de devenir ingouvernables.

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Source: Rebellyon.info