Avril 15, 2021
Par Paris Luttes
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Chaque dizaine d’annĂ©es, l’État dĂ©cide de construire des prisons. Le dernier plan prĂ©voit 15000 nouvelles cellules. Plusieurs taules sont prĂ©vues en Ile‐de-France dont une maison d’arrĂȘt Ă  Tremblay‐en‐France, en Seine‐Saint‐Denis. Et ce, Ă  cĂŽtĂ© de l’actuelle prison de Villepinte qui compte dĂ©ja 600 places.

Les Ă©tudes prĂ©alables ont Ă©tĂ© effectuĂ©es, l’appel d’offres a Ă©tĂ© lancĂ©, les travaux devraient dĂ©buter en 2022, pour 700 nouvelles places en 2025.

Une nouvelle prison ce n’est pas pour enlever des matelas au sol de l’ancienne, c’est pour enfermer plus. À Tremblay, comme pour les autres projets futurs ou en cours.

Dire que l’on est contre la prison, ce n’est pas toujours comprĂ©hensible. La prison c’est pourtant la menace permanente et rĂ©elle face Ă  ceux et celles qui se rĂ©voltent ou qui sont dans les galĂšres du quotidien. C’est pourquoi, Ă  travers ces lignes, on veut tenter de voir comment lutter contre les constructions de nouvelles prisons.

CONSTRUIRE POUR ENFERMER TOUJOURS PLUS

L’image des prisonnier-e-s entassĂ©-e-s les un-e-s sur les autres dans 9m2 est tout le temps utilisĂ©e pour justifier la construction d’une nouvelle prison. La future maison d’arrĂȘt de Seine-Saint-Denis ne fait pas exception Ă  la rĂšgle. DĂ©jĂ  en 1991 lorsque la prison actuelle de Villepinte a Ă©tĂ© mise en service, le « programme des 13000 Â» places dans lequel elle s’inscrivait visait officiellement Ă  limiter la surpopulation carcĂ©rale. IntĂ©ressant de noter que 5 ans plus tard la taule Ă©tait dĂ©jĂ  occupĂ©e Ă  116%. Aujourd’hui elle enferme plus d’un millier de personnes pour environ 600 places et cette situation dĂ©sastreuse sert de prĂ©texte Ă  la construction d’un Ă©niĂšme lieu d’enfermement. L’histoire nous apprend que les nouvelles prisons servent Ă  enfermer toujours plus de monde et non pas Ă  vider celles existantes.

Les considĂ©rations des constructeurs de taules sont en effet bien Ă©loignĂ©es de la question du bien-ĂȘtre des dĂ©tenu-e-s, contrairement Ă  ce que laissent entendre les discours d’État. La modernisation des prisons ne vise pas Ă  amĂ©liorer les conditions de dĂ©tention mais Ă  faciliter la gestion carcĂ©rale notamment en limitant les possibilitĂ©s de rĂ©voltes et d’évasions. Les prisons sont Ă©quipĂ©es de toujours plus de technologies de contrĂŽle : grilles resserrĂ©es aux fenĂȘtres, murs anti‐bruits, camĂ©ras, brouilleurs d’ondes…

Chaque espace est sous surveillance dans un souci de limiter au maximum les contacts entre les dĂ©tenu-e-s et avec l’extĂ©rieur, ce qui renforce l’isolement et l’emprise de l’administration pĂ©nitentiaire (AP).

La multiplication de divers degrĂ©s d’enfermement du plus sĂ©curitaire au plus permissif constitue un systĂšme de la carotte et du bĂąton pour limiter les vĂ©llĂ©itĂ©s de rĂ©volte et briser les solidaritĂ©s en incitant Ă  une forme de compĂ©tition entre prisonnier-e-s. Par exemple dans le module « Respect Â», mis en place en 2016 dans la prison de Villepinte, les dĂ©tenus sĂ©lectionnĂ©s par l’AP ont les clefs de leurs cellules. En contrepartie ils doivent suivre un programme de 25h par semaine (qui comprend entre autre des cours sur les « valeurs de la RĂ©publique Â») et sont Ă©valuĂ©s en permanence, avec la menace de retourner en rĂ©gime portes fermĂ©es au premier incident.

En parallÚle des plans de constructions de prisons, le pouvoir met toujours en avant des mesures plus humanistes pour faire passer la pillule sécuritaire.

L’accent est mis par exemple sur la rĂ©insertion, avec la mise en place de nouveaux lieux d’enfermement, les structures d’accompagnement vers la sortie (SAS) qui sont sensĂ©es permettre d’orienter les prisonnier-e-s en fin de peine vers le monde du travail. La « rĂ©insertion Â» se traduit gĂ©nĂ©ralement dans la rĂ©alitĂ© par garder sous main de justice des personnes qui ont fini de tirer leur peine, avec bien souvent le chantage du travail.

Les peines « alternatives Â» sont Ă©galement Ă  l’honneur avec l’ouverture des travaux d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral (TIG) aux entreprises ou la possibilitĂ© pour les juges de condamner directement au bracelet Ă©lectronique. LĂ  encore ça constitue une extension du contrĂŽle, vu que les peines « alternatives Â» permettent surtout de punir dans des situations qui n’auraient pas abouti Ă  une incarcĂ©ration.

Par le dĂ©veloppement en parallĂšle des prisons et de la surveillance hors les murs l’État s’offre les moyens de contrĂŽler une partie toujours plus grande de la population.

ON NE VEUT NI UN ENFERMEMENT DIFFÉRENT, NI DES PUNITIONS DIFFÉRENTES.

On ne veut pas que le projet d’extension de la taule de Villepinte se concrĂ©tise car on refuse qu’un lieu d’enfermement de plus ne s’ajoute Ă  ce monde de contrĂŽle et de punition que l’on n’a pas choisi.

On a envie que toutes les taules soient dĂ©truites, et la justice qui va avec, parce qu’on a des dĂ©sirs de libertĂ© loin des logiques de pouvoir et de domination de l’État. Ce dernier dĂ©veloppe toujours plus ses moyens de rĂ©pression (plan prison, loi sĂ©curitĂ© globale, etc.) qui nous maintiennent dans un environnement quadrillĂ©. Ceci notamment dans le but qu’on reste sagement dans les rĂŽles Ă©triquĂ©s que l’État, le capitalisme et les autres structures de pouvoir nous imposent.

Les taules sont des lieux de souffrances, oĂč des gens sont enfermĂ©s entre quatre murs, souvent dans des conditions dĂ©gueulasses, subissant la violence et le bon vouloir des maton-ne-s. Elles sont de plus en plus construites loin de nos yeux en pĂ©riphĂ©rie des villes, contribuant Ă  isoler les prisonnier-e-s de leurs proches et du monde. L’existence

des taules va de pair avec le boulot quotidien des juges, flics et autres pourritures exĂ©cutant la justice et le maintien de l’ordre Ă©tabli qu’on veut voir disparaĂźtre. Elle repose sur le besoin de punition, de contrĂŽle et de menace des personnes pauvres et de toutes celles qui dĂ©rangent.

Et quand bien mĂȘme la justice vise parfois des problĂšmes auxquels on fait face, qui nous font du mal directement, la punition n’a jamais fait disparaĂźtre les mĂ©canismes pourris produits par un monde de dominations (culture du viol, harcĂšlement au travail, etc.). Au final, elle ne fait que maintenir des logiques de pouvoir et nous dĂ©possĂšde de nos propres moyens de gĂ©rer les conflits.

La justice, souvent loin de « protĂ©ger Â» les gens, sert avant tout les intĂ©rĂȘts des puissant-e-s (continuer Ă  se faire de la thune, maintenir leur pouvoir, etc.). Les lois Ă©dictĂ©es par ces dernier‐e-s pour ces dernier‐e-s, nous sont imposĂ©es sans qu’on ait prise dessus. On ne veut ni un enfermement diffĂ©rent, ni des punitions diffĂ©rentes.

TRRRREMBLAY CONSTRUCTEURS DE PRISONS !

Quand un nouveau projet de prison voit le jour, c’est une occasion de s’opposer au systĂšme carcĂ©ral et Ă  son extension. Faire en sorte qu’une prison ne se fasse pas, ce sont autant de cellules qu’on n’aura pas Ă  dĂ©truire.

On entend souvent que c’est peine perdue de vouloir s’opposer Ă  la « volontĂ© Â» de l’État, ou qu’il existe des moyens dĂ©mocratiques pour donner son avis. Mais nous savons bien que suivre les rĂšgles de l’État ne fait que renforcer sa lĂ©gitimitĂ© et nous empĂȘche d’agir directement par nous-mĂȘmes contre ce qui nous opprime. L’État intĂšgre parfois Ă  ce genre de projet des Ă©tapes de « participation citoyenne Â» dans un souci d’acceptabilitĂ©. Personne n’est dupe que durant les enquĂȘtes publiques ou autres dĂ©bats dĂ©mocratiques, il n’est jamais question du projet en soi ni des logiques qui vont avec. Ce qui n’est pas une raison pour ne pas y participer Ă  sa maniĂšre. Certaines l’ont d’ailleurs fait en allant perturber la rĂ©union publique de prĂ©sentation du projet Ă  Villepinte en septembre 2020. En octobre, d’autres ont redĂ©corĂ© la mairie de cette mĂȘme ville de

tags hostiles Ă  la prison et sabotĂ© ses serrures avant une permanence de Marie-Claire EUSTACHE, chargĂ©e de mener l’enquĂȘte publique. Celle-ci est close depuis octobre 2020 et la publication de ses rĂ©sultats permettra la « dĂ©claration d’utilitĂ© publique Â» nĂ©cessaire pour procĂ©der Ă  l’expropriation des terrains oĂč est prĂ©vue la construction. Une simple formalitĂ© car l’appel d’offres pour la conception et la rĂ©alisation a Ă©tĂ© lancĂ© avant mĂȘme le dĂ©but de l’enquĂȘte. Il y aura sans doute d’autres moments pour venir jouer les trouble-fĂȘtes !

La construction d’une prison rĂ©vĂšle tout un pan de ce qui est nĂ©cessaire Ă  son existence. En effet, un lieu d’enfermement ne sort pas de nulle part, il ne peut voir le jour que par le travail d’un ensemble de personnes et d’entreprises. Certaines sont dĂ©jĂ  connues pour avoir menĂ©les Ă©tudes d’impact du projet (Egis, Technosol, Even conseil, CDVIA, B&L

Ă©volution, cabinet Earth avocats). D’autres vont bientĂŽt ĂȘtre choisies pour la conception et la construction, peut-ĂȘtre parmi les entreprises du BTP comme Bouygues, Eiffage ou Vinci qui continuent de construire de nombreux lieux d’enfermement. À cela s’ajoutent celles qui fourniront les Ă©lĂ©ments spĂ©cifiques comme les portes, les serrures, les barreaux, les meubles, les barbelĂ©s, les systĂšmes de surveillance et de brouilleurs d’ondes, etc. Avant le dĂ©but du chantier, il est possible de saboter la machine qui se met en branle. Car ces entreprises ont des bureaux, des lieux de productions, des entrepĂŽts, des vĂ©hicules, ainsi que du matĂ©riel, des donnĂ©es informatiques et du personnel circulant entre ces diffĂ©rents sites. Autant de cibles dissĂ©minĂ©es sur le territoire qui offrent des prises concrĂštes et accessibles pour enrayer le processus de construction.

Par la lutte contre de nouvelles prisons on entend aussi s’attaquer Ă  celles existantes. Cela peut passer par prolonger Ă  l’extĂ©rieur les rĂ©voltes individuelles ou collectives qui se produisent rĂ©guliĂšrement Ă  l’intĂ©rieur. Quelle que soit l’étanchĂ©itĂ© des murs, il y aura toujours des brĂȘches pour dĂ©jouer les moyens de contrĂŽle et maintenir une communication entre le dedans et le dehors.

Cela peut Ă©galement passer par s’attaquer Ă  tout ce qui travaille Ă  l’existence de la prison. À bien y regarder, la prison ne se rĂ©sume pas Ă  quatre murs protĂ©gĂ©s par des gardes armĂ©s. Des universitĂ©s oĂč est thĂ©orisĂ©e la nĂ©cessitĂ© de l’enfermement et de son perfectionnement, aux Ă©coles pour matons ou Ă©ducateurs en passant par les mĂ©dias qui diffusent le discours sĂ©curitaire et les entreprises qui assurent le nettoyage et le ravitaillement des prisons, la taule s’appuie sur le travail de tout un tas de gens Ă  l’extĂ©rieur. Elle repose aussi sur les entreprises qui profitent des peines dites alternatives et sur les infrastructures technologiques qui permettent le contrĂŽle hors les murs.

Peu importe par quel bout on s’y prend, il y a toujours moyen d’agir !

mars 2021



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Source: Paris-luttes.info