Septembre 9, 2020
Par Les mots sont importants
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S’agissant de fĂ©minisme, Le Canard EnchaĂźnĂ© se montre presque invariablement rĂ©actionnaire. Les publications du journal sur la question reflĂštent le point de vue d’une « gauche Â» trĂšs sĂ©lectivement progressiste. Dans le courrier ci-dessous, un lecteur du Canard EnchaĂźnĂ© prend le temps de rappeler au journal et Ă  tous ceux qui drapent encore leur sexisme invĂ©tĂ©rĂ© dans un lĂ©galisme de pacotille que le droit n’est tout simplement pas de leur cĂŽtĂ©.


Quelques Ă©lĂ©ments de contexte pour mieux situer l’article « Eclats de Verts Â» de JĂ©rĂŽme Canard (29/07/2020) et la rĂ©ponse qui lui est adressĂ©e.

Le 28 fĂ©vrier 2020, l’AcadĂ©mie des CĂ©sar attribue la rĂ©compense de meilleur rĂ©alisateur Ă  M. Roman Polanski, poursuivi pour viol sur mineures aux Etats-Unis, accusĂ© de viol en France. Mme AdĂšle Haenel quitte la cĂ©rĂ©monie en criant plusieurs fois « la honte ! Â», mais ses protestations se perdent dans l’immensitĂ© de la salle. Le 1er mars, Mme Virginie Despentes signe une tribune dans LibĂ©ration intitulĂ©e « DĂ©sormais, on se lĂšve et on se barre Â».

Le 6 juillet, M. GĂ©rald Darmanin est nommĂ© ministre de l’intĂ©rieur, et M. Ă‰ric Dupond-Moretti est nommĂ© ministre de la justice. M. Darmanin fait l’objet d’une procĂ©dure judiciaire pour viol, harcĂšlement sexuel et abus de confiance. M. Dupond-Moretti s’est notamment positionnĂ© contre la reconnaissance en droit français du dĂ©lit d’outrage sexiste. Le 15 juillet, un collectif de 91 intellectuelles et militantes fĂ©ministes de plus de 35 pays, dont Mme Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix, et Mme Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littĂ©rature, signent une tribune dans Le Monde pour faire part de leur « sidĂ©ration Â» devant ces nominations. Le 19 juillet, au journal de 20 heures de France 2, M. Dupond-Moretti dĂ©clare : « Le fĂ©minisme est une trĂšs grande cause, mais il est dĂ©voyĂ© quand il est excessif. Â»

Le 23 juillet, Ă  la suite de plusieurs manifestations, M. Christophe Girard annonce qu’il dĂ©missionne de ses fonctions d’adjoint Ă  la Culture de la mairie de Paris. Pendant plus de trente ans, M. Girard a rĂ©guliĂšrement soutenu l’écrivain Gabriel Matzneff, ouvertement pĂ©docriminel. En 1995, M. Matzneff publiait La prunelle de mes yeux, un ouvrage qui revient sur la pĂ©riode, en 1986-87, oĂč il a violĂ© Mme Vanessa Springora pendant plusieurs mois dans un hĂŽtel prĂšs des jardins du Luxembourg. Elle avait alors 14 ans. Sous la responsabilitĂ© de M. Girard, la Fondation Yves Saint Laurent avait pris en charge la note d’hĂŽtel de M. Matzneff. Au dĂ©but de l’annĂ©e 2020, Mme Springora a publiĂ© Le Consentement, un rĂ©cit autobiographique dans lequel elle raconte les viols que M. Matzneff lui a fait subir. M. Girard dĂ©clare n’avoir « pas lu Â» l’ouvrage de M. Matzneff. Il affirme avoir dĂ©couvert la pĂ©docriminalitĂ© de M. Matzneff Ă  la publication du rĂ©cit de Mme Springora. L’ouvrage de M. Matzneff est dĂ©diĂ© Ă  M. Girard.

Le 24 juillet, lors du conseil municipal de la mairie de Paris, M. Didier Lallement, prĂ©fet d’Ile-de-France, rend un hommage appuyĂ© Ă  M. Girard, auquel il adresse un « salut rĂ©publicain Â». La quasi-totalitĂ© des conseiller·Úres de la ville de Paris se lĂšvent ensuite pour ovationner M. Girard. Seule Mme Alice Coffin, militante fĂ©ministe fraĂźchement Ă©lue, trouve le courage et l’énergie de crier plusieurs fois « la honte ! Â», mais ses protestations sont couvertes par les applaudissements.

Le 29 juillet, un mercredi, Le Canard EnchaĂźnĂ© dĂ©cide de prendre position Ă  son tour dans cette polĂ©mique. L’hebdomadaire consacre ainsi un article intitulĂ© « Eclats de Verts Â» Ă  la dĂ©mission de M. Girard. FidĂšle Ă  sa ligne Ă©ditoriale, Le Canard n’hĂ©site pas Ă  traiter de « lanceuses de fatwa Â» les conseillĂšres municipales qui ont poussĂ© M. Girard Ă  la dĂ©mission. « Christophe Girard savait – comme tout le monde – que Matzneff Ă©tait pĂ©dophile, Â» croit utile de souligner le journal, sans comprendre semble-t-il que c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui est reprochĂ© Ă  M. Girard, ni s’émouvoir des dĂ©nĂ©gations de celui-ci. Regrettant que « les Verts parlent de tout sauf d’écologie Â», l’article avance comme argument dĂ©finitif que « les liens d’amitiĂ© Â» qui unissaient M. Girard et M. Matzneff ne tombent pas « sous le coup de la loi Â». L’excĂšs, l’obscĂ©nitĂ©, la violation des droits se situent pour le Canard du cĂŽtĂ© de celles qui ont demandĂ© la dĂ©mission de M. Girard. L’illustration qui accompagne l’article achĂšve s’il le fallait de dissiper toute ambiguĂŻtĂ© sur la position du journal : on y voit une femme pointer un homme du doigt sans raison apparente et s’écrier : « C’est un mec ! Â», Ă  quoi une autre femme rĂ©pond : « La honte ! Â». La lĂ©gende indique : « BientĂŽt, chez quelques fĂ©ministes ? Â»

Messieurs du Canard,

Il est incroyable que vous ne compreniez pas :

-  que les tribunaux ne sauraient constituer l’horizon exclusif de rĂšglement des conflits sociaux, en particulier s’agissant des questions de genre. La loi et le droit Ă©tant des faits sociaux, c’est-Ă -dire, n’existant pas dans un univers Ă©thĂ©rĂ© en dehors du monde social, le systĂšme juridique est affectĂ© des mĂȘmes dissymĂ©tries que la sociĂ©tĂ© dans son ensemble. Autrement dit, et c’est un euphĂ©misme, lĂ©gal ne veut pas dire lĂ©gitime. Au contraire, sanctifier les normes et les procĂ©dures de jure revient souvent Ă  consacrer un ordre inĂ©galitaire de facto. Loin d’ĂȘtre rĂ©volutionnaire, ce constat constitue l’un des principes directeurs de tous les textes de droit international concernant les droits des femmes depuis la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination Ă  l’égard des femmes, adoptĂ©e en 1979 (cf. article 4) ;

-  qu’éviter de fĂ©tichiser les dĂ©cisions de justice ne signifie pas sombrer dans l’arbitraire fasciste et le chaos, mais tenir compte de ce que disent les sciences sociales et les associations de dĂ©fense des droits. Faire comme si ces travaux et ces plaidoyers n’existaient pas n’est pas une preuve d’objectivitĂ©, mais d’anti-intellectualisme et d’obscurantisme ;

-  qu’il est impossible que des fĂ©ministes soient « excessives Â», mĂȘme si elles le voulaient, au vu de la dissymĂ©trie de pouvoir radicale qui existe entre les femmes et les hommes. Seuls des privilĂ©giĂ©s peuvent prĂ©tendre sans crainte du ridicule que « trop Â» d’égalitĂ© soit une menace. Ce qui est « excessif Â», c’est partout et toujours l’oppression patriarcale, et elle seule. SuggĂ©rer le contraire, c’est se projeter solidement dans un univers de faits alternatifs ;

-  que cette dissymĂ©trie explique pourquoi certaines doivent manifester devant l’hĂŽtel de ville de Paris pour faire valoir leur point de vue, tandis que d’autres, comme le prĂ©fet Didier Lallement, peuvent exprimer leur solidaritĂ© masculine dans le cadre feutrĂ© d’un conseil municipal. Si l’intervention dans le dĂ©bat public d’élues et de responsables associatives vous semble davantage contraire Ă  la dĂ©mocratie que celle d’un reprĂ©sentant du pouvoir policier, c’est sans doute que le credo libertaire du Canard s’arrĂȘte aux droits des femmes.

Bref, faites un effort, la gauche française compte sur vous.

Vraiment pas cordialement,

Noé le Blanc




Source: Lmsi.net