DĂ©cembre 8, 2021
Par CQFD
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[Cette recension accompagnait un article intitulĂ© « Dockers de tous les pays unissez vous Â», racontant la lutte de travailleurs portuaires gĂ©nois pour faire obstacle au trafic d’arme.]

Les ventes d’armes. Le sujet est austĂšre. DĂ©jĂ  lu, traitĂ©, dĂ©cortiquĂ©, condamnĂ©… Sans effort, on peut trouver thĂšme plus « sexy Â» dans les pages de son journal, ou dans les rayons des librairies. Et pourtant
 Les deux auteurs de Ventes d’armes, une honte française (Le Passager clandestin) rĂ©ussissent ce tour de force : embarquer leurs lecteurs dans 192 pages de dĂ©nonciation de ce commerce mortifĂšre. Pour cela, Aymeric Elluin (spĂ©cialiste « armement Â» Ă  Amnesty International) et SĂ©bastien Fontenelle (journaliste [1]) ont bien combinĂ© le fond et la forme. D’une part, l’ouvrage est soigneusement documentĂ©, fourmille d’exemples, met en lien des faits Ă©loignĂ©s pour taper fort, plus spĂ©cialement sur les deux derniers gouvernements, ceux de François Hollande (PS) et Emmanuel Macron (LREM, ex-PS). D’autre part, la construction du bouquin ne laisse pas l’occasion de s’échapper : les chapitres sont courts, incisifs, et bien pourvus en cliffhangers incitant Ă  passer au suivant.

La 4e de couverture est claire : « Depuis plus de cinquante ans, faisant fi de ses engagements au profit de ses intĂ©rĂȘts Ă©conomiques, le “pays des droits de l’homme” arme des rĂ©gimes qui les bafouent ouvertement. Une stratĂ©gie payante : la France est aujourd’hui le troisiĂšme exportateur mondial de matĂ©riel militaire. Â» Comme elle l’a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© par le passĂ©. Car, avant de dĂ©cortiquer l’histoire rĂ©cente des ventes d’armes, l’ouvrage remonte Ă  la deuxiĂšme moitiĂ© du XXe siĂšcle, prĂ©sentant la mise en place de ce commerce souvent vilipendĂ©, rarement limitĂ©. Est particuliĂšrement dĂ©veloppĂ©e la trahison – une de plus – du Parti socialiste en la matiĂšre, puisque la promesse du candidat François Mitterrand de « mettre fin aux pratiques dĂ©lĂ©tĂšres qui ont permis [Ă  la France] de se faire une place dans le commerce mondial des armes ne sera pas tenue Â». Parmi les clients sous ses deux septennats ? L’Afrique du Sud de l’apartheid.

Jacques Chirac et, aprĂšs lui, Nicolas Sarkozy, « s’inscrivent, l’un et l’autre, sans jamais l’inflĂ©chir, dans le droit fil Â» de leurs prĂ©dĂ©cesseurs. Puis François Hollande resifflotera en 2012 l’air des promesses de 1981. RĂ©sultat : son gouvernement vendra Ă  l’Égypte des armes qui serviront bien le gĂ©nĂ©ral (et futur prĂ©sident) Abdel Fattah al-Sissi lors de son coup de force du 14 aoĂ»t 2013 â€“ « mille morts et plusieurs milliers de blessĂ©s Â» et des « milliers d’opposants [
] arrĂȘtĂ©s, incarcĂ©rĂ©s, torturĂ©s Â». Puis viendront les livraisons Ă  l’Arabie saoudite, en guerre au YĂ©men depuis 2015, sans que ne cille le Premier ministre Manuel Valls malgrĂ© les alertes rĂ©pĂ©tĂ©es des ONG.

Plus rĂ©cemment ? En campagne pour la prĂ©sidentielle de 2017, Emmanuel Macron jouera Ă  son tour Ă  plus-droit-de-l’hommiste-que-moi-tu-meurs. Mais pour du beurre. S’il est avĂ©rĂ© que les armes françaises sont utilisĂ©es en Égypte pour Ă©craser toute opposition, Ă  aucun moment les transferts de matĂ©riel militaire vers ce pays ne sont suspendus, malgrĂ© les remontrances de l’Union europĂ©enne. Et si la guerre se poursuit au YĂ©men, il en va de mĂȘme pour l’équipement tricolore des principaux protagonistes, Arabie saoudite en tĂȘte.

Marchand de mort est donc toujours un mĂ©tier d’avenir. À condition de s’investir pleinement et de ne pas s’appesantir sur les Ă -cĂŽtĂ©s. Fin novembre, le mĂ©dia d’investigation Disclose rĂ©vĂ©lait « l’implication de la France dans les crimes de la dictature Ă©gyptienne Â» aprĂšs avoir Ă©pluchĂ© des centaines de documents « confidentiel-dĂ©fense Â». Plus clairement : depuis fin 2016, « l’Égypte se sert d’une aide militaire française destinĂ©e Ă  lutter contre le terrorisme afin de bombarder des civils suspectĂ©s d’ĂȘtre des trafiquants Â». Horreur. Face Ă  une telle ignominie, le gouvernement français allait, Ă  n’en point douter, monter au crĂ©neau. Oui. Mais non. « L’unique rĂ©action [
] aura donc Ă©tĂ© le dĂ©pĂŽt d’une plainte pour “violation du secret de la dĂ©fense nationale” Â», dĂ©plorait rĂ©cemment SĂ©bastien Fontenelle sur Twitter. Un esprit mal tournĂ© pourrait penser que les contrats d’armement – passĂ©s, et Ă  venir – ont interfĂ©rĂ© dans le choix de la rĂ©action Ă  adopter.

Jean-Baptiste Legars


- Cette recension a Ă©tĂ© publiĂ©e dans le numĂ©ro 204 de CQFD, en kiosque du 3 dĂ©cembre 2021 au 7 janvier 2022.

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Source: Cqfd-journal.org