Août 23, 2021
Par Lundi matin
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Une histoire invisibilisée

Tout le pouvoir à l’assemblée ! Une histoire du mouvement ouvrier espagnol pendant la transition (1970-1979) a dès lors pour ambition de faire connaître une histoire peu connue, et par-là même de démonter le mythe de la transition, en montrant l’invisibilisation de l’expérience d’auto-organisation du mouvement ouvrier. Les chapitres suivent chronologiquement, de 1969 à 1978 (en 1977, les principaux partis et syndicats sont légalisés et des élections législatives réalisées), le développement des grèves, parfois massives – 350.000 salariés sont en grève dans la capitale espagnole en janvier 1976 ; 10 à 30.000 personnes participent aux assemblées de Sabadell, dans la région catalane, un mois plus tard –, en détaillent le déroulé, en s’attachant tout particulièrement à des luttes emblématiques (à la charnière de 1977-1978, la grève assembléiste de Roca reste le symbole des mobilisations ouvrières autonomes), où s’illustrent l’originalité et la radicalité de conflits ouvriers, qui sont, tout au long de cette période « structurés et organisés à partir d’assemblées ».

Arnaud Dolidier analyse au plus près la pratique assembléiste, ainsi que les autres formes de lutte qui lui sont associées, dont celles des « encierros » (littéralement, « enfermement), qui consistent à s’enfermer, le plus souvent au sein d’une église, pour tenir une assemblée, à l’abri de la police, discuter et délibérer de la marche à suivre [1]. Il montre en outre la dynamique d’identification à l’œuvre : l’assemblée construit « un sentiment d’appartenance sociale à la classe ouvrière : un sentiment que les travailleurs ’’découvrent’’ lorsqu’ils se réunissent et prennent confiance en leur capacité d’initiative et d’organisation » (page 28).

Cette culture assembléiste se développe, en lien avec le renforcement des Commissions ouvrières (CCOO), où les militants communistes sont majoritaires, mais où sont également actifs une nouvelle génération politique, impulsant « une nouvelle stratégie révolutionnaire fondée sur l’autonomie ouvrière » (pages 20-21). Mais les CCOO entretiennent une posture hybride et même contradictoire, qui consiste à encourager les assemblées, tout en cherchant à limiter ou à contrôler leur autonomie. De manière générale, la pratique assembléiste fut, de toutes façons, toujours en butte à l’hostilité et aux manœuvres syndicales. Au centre de la discorde se situent, entre autre, l’antagonisme entre « démocratie ouvrière » et démocratie libérale, et la question de la représentativité ouvrière ; qui représente les ouvriers : les délégués syndicaux ou l’assemblée ?

Les syndicats cherchèrent en conséquence à « aligner » les assemblées sur leurs mots d’ordre et stratégies, et, de manière plus générale, à discipliner ces luttes pour qu’elles correspondent à la vision et au cadre politique d’une « rupture pactée ». L’histoire de l’insubordination ouvrière des années 1970, en Espagne, peut dès lors être lue comme la reconfiguration des assemblées, jusqu’à ce que celles-ci « deviennent un instrument au service du syndicalisme et non plus l’espace politique et social de la grève » (page 242).

À l’encontre de l’image d’une transition « naturelle », l’auteur rappelle la répression généralisée et brutale – tant de l’État que du patronat – tout au long de ces années, et alors que les grèves dites « politiques » demeurèrent interdites jusqu’à la fin des années 1970. Face à cette répression, l’opposition politique, elle, entend répondre par la démonstration d’un mouvement « respectueux » et « responsable », « pacifique » et « unitaire ». S’inscrivant dans la réflexion de Jacques Rancière, Arnaud Dolidier insiste d’ailleurs sur l’enjeu des mots et des qualificatifs, et la manière dont ceux-ci contribuent à dessiner, à restreindre ou à occulter l’espace de la lutte, les contours des différends et des conflits. Ainsi, « la volonté des délégués syndicaux de présenter le mouvement de grève comme le résultat de l’’’unité du mouvement ouvrier’’ est le fruit d’un discours qui ne résiste pas aux réalités contestataires, caractérisées par des situations contradictoires et des stratégies opposées » (page 69).

Syndicats et partis de l’opposition démocratique entendent construire des alliances avec d’autres classes sociales – et d’abord les classes moyennes –, ce qui les entraîne à réguler les grèves afin de ne pas « effrayer » les autres secteurs de la société. De même, leur reconfiguration de l’héritage anti-franquiste en légitimation de la démocratie parlementaire et libérale passe par un code narratif, renforçant le mythe de l’unité nationale, au détriment de pratiques autonomes de la classe ouvrière. La mise en avant, enfin, d’une série d’antinomies – réalisme/maximalisme ; sérieux/irresponsable ; pacifique/violent ; etc. – participe de la construction et de la consolidation d’un « a priori théorique », de « l’imaginaire politique de la réforme » et de l’esprit de la Transition (pages 220 et suivantes), fixant non seulement ce qui est légitime ou non, les rôles et les places de chacun, mais aussi ce qui est politique, ce qui est possible et, en fin de compte, ce qui est vécu et racontable. D’où l’invisibilité de ce moment d’insubordination ouvrière, auquel ce livre entend justement rendre justice, en redonnant à ses protagonistes leurs paroles, et à leur expérience originale leur tranchant.

Autonomie en suspens

Les syndicats eurent beau jeu de justifier leur action et leur critique des assemblées au nom de la nécessité de dépasser la lutte au sein d’une ou deux entreprises, afin de se coordonner au niveau national. L’auteur s’arrête cependant peu sur l’absence de construction d’une coordination des assemblées, faisant porter l’essentiel sinon l’intégralité de l’échec du mouvement sur les seuls syndicats. Il semble reprendre à son compte et généraliser l’analyse de la revue autonome militante, Teoría y práctica, estimant, par exemple, que toute la responsabilité de l’échec de la grève de la métallurgie de Biscaye de la fin 1976, « retombe sur les appareils bureaucratiques » (page 176). C’est là une manière de « simplifier » le conflit, en réduisant les échecs répétés à une cause unique et extérieure. Or, ce qui demande à être théorisé, c’est moins l’attitude attendue et convenue des syndicats que l’impossibilité pour les assemblées d’aller au-delà d’une certaine limite.

Que les organisations syndicales n’aient pas facilité et ont même entravé la diffusion et la coordination de ces grèves ne constitue guère une surprise, mais pour quelles raisons les assemblées n’ont pas réussi à dépasser leur ancrage local ou régional, à se coordonner de manière autonome, et à tirer les leçons de leurs expériences ? La marginalisation des grèves assembléistes est certes le fruit du paradigme de la négociation et de la « rupture pactée », que l’opposition démocratique a réussi à imposer ; reste à expliquer alors pourquoi les assemblées ont échoué à mettre en avant, au niveau national, une autre narration et un autre paradigme. Ne sont-elles pas demeurées un contre-pouvoir, et, parfois, un double pouvoir, face aux syndicats, mais sans pouvoir se penser et s’instituer comme une alternative durable et structurelle à ceux-ci ?

Le rapport de forces, défavorable, n’est pas uniquement tributaire de causes exogènes – liées à la répression, au pouvoir des partis et syndicats –, mais tient également de facteurs endogènes, à savoir l’auto-limitation des assemblées, qui semblent n’avoir jamais posé – osé poser – radicalement la question politique, au niveau national et sous une forme explicitement révolutionnaire. Les revendications, pour avancées qu’elles aient été, concernaient une usine, voire un secteur productif, et l’amnistie des prisonniers, mais pas le modèle économique ni celui de l’État. La possibilité même de soulever ce type de questionnements faisait d’ailleurs débat au nom justement de l’autonomie ; certains estimant, en effet, que ce serait aller à l’encontre de l’autonomie du mouvement, le livrer à des « avant-gardes » gauchistes, que de débattre de questions qui dépassaient le cadre de l’entreprise, pour embrasser une dimension globale. De manière corollaire, c’est aussi l’espoir vite déçu du renouvellement de la CNT (Confédération Nationale du Travail) – entre mars et juillet 1977, elle réunit lors de meeting de 20 à 50.000 personnes –, et, avec elle, des forces politiques autonomes et libertaires, qui aurait mérité d’être interrogé.

Les assemblées de quartier – de même que celles, minoritaires, des ouvrières [2] –, qui se développèrent en lien et en solidarité avec les milieux ouvriers, sont mentionnées, mais sans que l’auteur ne s’y arrête longuement, et alors qu’il s’agit d’un enjeu clé du mouvement. Ainsi, les travailleurs de Vitoria, dans le Pays basque, au vu de l’échec de la grève générale du 23 février 1976, décident « d’étendre la mobilisation aux quartiers », en organisant des assemblées communes aux grévistes et aux habitants (sans pouvoir de décision toutefois), afin de muer le mouvement ouvrier en un mouvement populaire. De façon plus générale, on peut d’ailleurs émettre l’hypothèse que c’est faute d’avoir connu une plus large extension hors de l’usine, que le mouvement ouvrier autonome s’est essoufflé et n’a pu résister à la stratégie syndicale, elle-même arrimée à celle des partis socialiste et communiste, qui entendaient diriger la transition.

À cinquante ans de distance, une autre question demeure en suspens. Arnaud Dolidier montre avec brio par quels biais narratifs et historiographiques, les assemblées ouvrières des années 1970 ont été effacées ou « oubliées » des mémoires. Mais leur non reconnaissance au sein du Mouvement des indignés doit-elle être uniquement attribuée à l’histoire « officielle » ? Certains traits des pratiques assembléistes contemporaines ne génèrent-elles pas elles-mêmes une distance plus générale et radicale avec le mouvement ouvrier, y compris avec des expériences de celui-ci, avec lesquelles elles entretiennent pourtant nombre de correspondances, mais dont elles semblent ignorer, voire refuser l’héritage ?

Frédéric Thomas





Source: Lundi.am