En avril 1968, Andreas Baader, Gudrun Ensslin, Thorwald Proll et Horst Söhnlein commettent des attentats à la bombe contre deux grands magasins de Francfort. Ils seront rapidement arrêtés et condamnés à 3 ans de prison et profiteront d’une libération provisoire pour entrer dans la clandestinité. Entre temps Ulrike Meinhof, et elle n’est pas la seule alors dans les milieux intellectuels de gauche, a pris la plume pour saluer le mode d’action. En avril 1970, Baader est arrêté, mais le mois suivant Meinhof, organisant un entretien journalistique avec celui-ci, va jouer un grand rôle dans sa libération armée, et ce-faisant dans la première action d’éclat de la RAF. En effet dès le mois de juin, Der Spiegel publie un entretien avec le « goupe Meinhof », et Agit 883 fait paraître l’article « Bâtir l’armée rouge » déclaration de la fondation de la Fraction Armée Rouge qui contient notamment cette conclusion sous forme de slogans, devenue célèbre : « Favoriser la lutte des classes – Organiser le prolétariat – Commencer la résistance armée – Construire l’Armée Rouge ».

La libération de Baader marque la fin de la collaboration d’Ulrike Meinhof avec Konkret, et le début d’une nouvelle carrière : outre les attaques de banques de septembre 1970, les actions les plus médiatiques menées par la « première génération » de la RAF sont les attentats à la bombe de mai 1972 contre des bâtiments militaires américains (à Francfort le 11, à Heidelberg le 24), contre la police et la justice (à Munich le 12, à Karlsruhe le 16), contre la presse (le groupe Springer le 19), et surtout la lutte contre les conditions de détentions de leurs membres (assimilables à de la torture), dont Ulrike Meinhof arrêtée en juin 1972. Ulrike Meinhof sera retrouvée morte dans sa cellule le 9 mai 1976, avant sa condamnation définitive.

Sauf si l’on est tenté de voir dans n’importe quelle publication d’extrême-gauche les germes du terrorisme, on opère souvent une séparation rassurante entre les deux vies de Meinhof, sa vie d’éditorialiste, et celle qui succède à la bascule de 1968-70 (sa radicalisation, sa rupture avec Röhl, sa rencontre de Baader). Pourtant ses articles dans Konkret contenaient beaucoup des raisons de vouloir s’affronter à cette Allemagne-là (extension du capitalisme, complicité avec l’impérialisme américain, « passé nazi incomplètement éradiqué »). Nous n’affirmerions pas que c’est par manque d’audience et donc par aigreur qu’Ulrike Meinhof a troqué sa plume contre un pistolet. Mais nous pouvons inciter à se replonger, notamment pour saisir un peu de ce qui a motivé une partie de la jeunesse allemande des années 60 à contester plus radicalement le monde que leur avait offert l’après-guerre, dans la prose pré-70 de Meinhof. C’est justement la possibilité que nous offrent les éditions du Remue-Ménage qui publient une sélection de ses contributions à Konkret. Et dont voici la préface ainsi qu’un extrait.

PREFACE – ULRIKE MARIE MEINHOF

par Elfriede Jelinek

Ulrike Meinhof est une énigme de l’histoire, une femme mystérieuse, qu’on ne peut comprendre, comme beaucoup de gens, qu’en la resituant dans le contexte de son époque. Elle a saisi un épisode de l’histoire et les possibilités qu’il offrait, un épisode marqué par les plus vives contradictions de l’Allemagne d’après-guerre, un épisode s’étalant de la période pendant laquelle l’Allemagne commençait à assumer son passé nazi incomplètement éradiqué, au mouvement étudiant de 1968 et à la réunification, qu’Ulrike Meinhof n’a pas vécue et qu’elle n’aurait probablement pas pu imaginer. Je pense que cet épisode de l’histoire, marqué par la Fraction armée rouge (RAF) et toutes ses répercussions, demeure partiellement incompris, alors même que tant de gens en ont fait l’expérience consciente, mais chacun à sa façon bien personnelle. A l’exception des gens de gauche qui lisaient konkret, la plupart des Allemands ont d’emblée rejeté les textes d’Ulrike Meinhof. Ainsi s’est déroulé cet épisode de l’histoire, et ce refus de savoir a renforcé le sentiment d’isolement et l’absence d’historicité dans la société allemande d’après-guerre. Ce phénomène a rendu Meinhof elle-même de plus en plus amère. On ne peut que s’affliger à la lecture des textes engagés de Meinhof sur les marginaux (elle était particulièrement préoccupée par la situation des enfants placés dans des foyers) quand on constate que le ton devient de plus en plus apodictique, intransigeant, autosatisfait, un ton qui finit par tout écraser, toute objection éventuelle, peut-être par désespoir parce que ses textes ont si peu d’influence, peut-être pour des raisons personnelles, pour aboutir au ton brutal du commandement s’apparentant déjà considérablement aux ordres impitoyablement aboyés que l’on trouve dans ses textes ultérieurs, écrits dans la clandestinité, des ordres qui semblent aujourd’hui répercuter l’écho de cette sombre période qu’elle détestait. Il s’agit d’une véritable tragédie. De même que la manière dont Meinhof a été détruite au sein du groupe qu’elle avait rejoint et par ce groupe qui est devenu toute sa vie dans un contexte qui ne semblait offrir aucune issue hormis le suicide par pendaison – je n’arrive toujours pas à comprendre cet acte, pas plus que tout autre suicide. Terrifiant et tragique. Mais c’est aussi l’occasion manquée pour la société d’écouter les enseignements de cette femme quand elle avait encore quelque chose à nous dire, quelque chose que nous aurions pu comprendre si nous l’avions voulu.

TOUT LE MONDE PARLE DE LA PLUIE ET DU BEAU TEMPS [1]


[1969]

… pas nous. C’était inattendu. Pourtant, ça n’est pas complètement tombé du ciel. L’Iran est véritablement l’un des pays en voie de développement les plus opérationnels, et le chah, l’un des despotes les plus opérationnels du tiers-monde : il tient, tout comme les compagnies américaines, anglaises et françaises, le pétrole persan d’une poigne de fer, tandis que l’opposition persane est bien gardée dans les donjons de la police secrète. Depuis la chute de Mossadegh [2], il n’y a plus de revendications. Quand le livre de Nirumand [3] sur la Perse est arrivé dans les librairies allemandes, personne ne s’y est intéressé : qu’est-ce qui pouvait aller mal en Perse ? Le chah était bel homme, sa femme venait de suivre un régime. Quel problème pouvait-il y avoir ? Puis il y a eu cette malheureuse visite d’un état policier [4] et la façade s’est effondrée. à Berlin, les policiers ont utilisé leurs matraques comme jamais depuis des années. Ruhnau [5], ministre de l’Intérieur du land de Hambourg, a réglé le problème en recourant à la détention provisoire. La police a laissé des claqueurs persans se jeter sur les étudiants allemands et persans qui manifestaient. Le monde entier a découvert la vérité sur le régime de terreur du chah, tandis que simultanément s’organisait ici une opposition extraparlementaire.

Les étudiants ont compris l’ampleur de l’alliance entre le capital ouest-allemand et le régime de terreur iranien lorsque les coups de la police ont commencé à pleuvoir. Ils ont pris conscience par la même occasion que l’opposition ici – dans les métropoles – et l’opposition dans les pays du tiers-monde devaient travailler de concert. Bahman Nirumand avait fourni, dans son livre, le matériel nécessaire à la prise de conscience. Son travail au sein de la Confédération des étudiants iraniens [6] et du mouvement étudiant allemand est le seul à illustrer l’internationalisation actuelle des mouvements anti-impérialistes. La tentative du gouvernement de se débarrasser de lui en lui refusant un permis de résidence vise également à contrer l’internationalisation du mouvement socialiste, à la différer et même à l’écraser totalement. Il est fort possible que ceux qui veulent l’expulser surestiment le rôle qu’un simple individu peut jouer, mais leur objectif est limpide, d’autant plus que Nirumand est une personnalité importante de la Confédération et de l’APO [7].

L’ordonnance d’expulsion qui frappe Nirumand est manifestement le résultat de machinations. En septembre 1967, après la visite de Lücke, M. Stein (CDU), directeur général de la Fédération de l’industrie allemande, a présenté un rapport dans lequel il lançait un avertissement sévère contre toute sous-estimation de l’irritation du chah à propos des manifestations ici [8]. Il y soulignait que le chah se sentait à tel point offensé qu’il risquait, si l’on ne parvenait pas à l’apaiser, d’intensifier ses relations économiques avec le bloc de l’Est. En 1968, quand Kiesinger a promis à Téhéran que la République fédérale veillerait à ce que les médias allemands réalisent des reportages objectifs sur l’Iran, il insinuait à l’évidence que l’on inciterait la Confédération des étudiants iraniens à cesser son travail d’information. L’expulsion de Nirumand est en quelque sorte une façon de tenir cette promesse [9]. L’industrie et le commerce allemands ont cédé aux menaces du chah, et Bonn a cédé à l’industrie et au commerce allemands. Il faut se rendre à cette malheureuse évidence. Il est également malheureux de voir ces politiciens accepter de devenir les hommes de main du chah, les forces de l’ordre des intérêts commerciaux, et il est tout aussi malheureux de voir qu’ils n’ont pas suffisamment de raffinement pour camoufler les incohérences de leur système – les incohérences entre les intérêts du capital allemand en Iran et la stratégie de l’establishment, qui cherche à isoler du mouvement étudiant allemand les éléments proches de la SDS en proposant des réformes et en séparant les groupes dits « radicaux » des groupes dits « bien intentionnés ». L’expulsion de Nirumand risque précisément de provoquer cette solidarisation des masses et cette politisation qu’ils veulent éviter – cette incohérence profite donc à la gauche, car si le sénat agissait avec intelligence, il implorerait Nirumand d’accepter le permis de résidence que nous exigeons qu’on lui accorde.

Le cas de Nirumand revêt également un aspect humanitaire, et protester contre cette situation est un acte apolitique, car ce problème ne peut être abordé que sous l’angle moral, aucune leçon ne peut en être tirée et il ne peut pas nuire au système : le fait est que Nirumand est marié à une Allemande et que sa fille Mariam va à l’école à Berlin depuis l’automne. Le fait est que cette famille, dont les membres ne veulent pas être séparés, serait détruite ou transformée en famille de réfugiés si Nirumand voyait son permis de résidence refusé. Le fait est que sa femme et sa fille risquent d’être arrachées à leur environnement social. Pourquoi estime-t-on que les protestations contre cette expulsion visent uniquement à dénoncer ce que l’on appelle un « destin » injuste ? Pourquoi ces protestations ne seraient-elles pas politiques ? Pourquoi ne provoquent-elles que des larmes de crocodile ?

Parce que, dans cette société, il n’est pas nécessaire d’expulser les femmes pour les rendre impuissantes sur le plan politique. Le travail social qu’elles accomplissent en élevant leurs enfants s’effectue dans l’isolement de leurs vies privées. Et ce n’est pas pour répondre à leurs propres besoins ou à ceux de leurs enfants. Il s’effectue à huis clos pour satisfaire aux normes d’une société focalisée sur la réussite, qui happe les enfants dès l’école. La réalité des femmes dans ce processus, les difficultés qu’elles rencontrent ne sont jamais étalées en public. Si elles sont expulsées, elles n’ont qu’à emmener leurs enfants – puisqu’elles leur sont indispensables – et qu’à emporter aussi leur réalité et leurs difficultés. Ce sont, de toute façon, des travailleuses interchangeables, en raison des emplois féminins qu’elles occupent, et également des consommatrices interchangeables. Dans cette société, on ne considère pas les femmes comme des êtres uniques, irremplaçables. La situation serait autre si la gauche avait des organisations actives de femmes. Ces organisations pourraient probablement mettre l’accent – et elles le feraient sans doute – sur le fait que les aspects apolitiques des protestations en faveur de la femme de Bahman Nirumand sont en soi un exemple de l’oppression des femmes, qui illustre l’absence de reconnaissance de leurs besoins et la difficulté qu’elles ont à considérer leurs efforts et leurs tribulations personnelles comme des problèmes sociaux et à s’organiser en conséquence. Toute protestation concernant les femmes ne peut être qu’apolitique parce que les problèmes des femmes sont d’abord humains, humanitaires. Nous y sommes ! Tout le monde recommence à parler de la pluie et du beau temps ! Ce que l’on juge apolitique, c’est l’oppression presque entièrement internalisée des femmes, une oppression qui demeure absolument incomprise.

Pour les politiques éducatives, qui transforment les enfants en consommateurs de choses, les enfants sont interchangeables. Si Mariam Nirumand était inscrite dans un jardin d’enfants antiautoritaire – elle est déjà trop âgée pour les projets qui se développent actuellement –, son expulsion briserait la structure de son groupe d’enfants. Les enfants et les parents agiraient pour tenter d’empêcher l’expulsion et l’anéantissement du travail utile à la société qu’ils accomplissent au jardin d’enfants. On considérerait cela comme une protestation politique. Si la famille Nirumand faisait partie d’une famille élargie, dont on nous a récemment présenté à la télé un exemple en Scandinavie, les protestations en faveur de la femme et de la fille de Nirumand ne seraient pas apolitiques parce que leur vécu aurait cessé d’être une affaire personnelle.

Nous comprenons les rapports entre la terreur du consommateur et la terreur du policier, et pourquoi le capital allemand a intérêt à exploiter le peuple persan. Mais nous commençons à peine à découvrir les rapports entre les profits recherchés par le capital allemand et l’oppression des femmes et des enfants. C’est seulement quand les sympathisants de la cause de la femme de Nirumand et de sa fille cesseront d’invoquer le destin et l’égalité des droits et qu’ils s’attaqueront aux structures de classes de la société capitaliste, dont l’une des caractéristiques est l’oppression des femmes et des enfants, seulement alors le sénat n’osera plus refuser son permis de résidence à Bahman Nirumand. Nous devons cesser de parler de la pluie et du beau temps quand nous parlons des femmes et des enfants.


Article publié le 15 Mai 2019 sur Lundi.am