Mai 21, 2019
Par Lundi matin
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Son opacitĂ© ne tient pas tant Ă  l’interface numĂ©rique par laquelle se font les connexions que dans l’impression diffuse de ne pas connaĂźtre les rĂšgles d’un “jeu” qui s’apprĂȘte Ă  dĂ©terminer la place sociale qui sera assignĂ©e Ă  chaque “candidat” pour le reste de son existence.

Les familles qui entendent faire de leurs rejetons des “premiers de cordĂ©e” ne dĂ©couvrent pas la guerre scolaire Ă  cette occasion : elles s’y livrent depuis la maternelle, renforçant la sĂ©grĂ©gation sociale par mille artifices de contournement, de choix d’options “astucieuses” et de falsification d’adresse. Parcoursup officialise l’idĂ©e que les formations universitaires — y compris celles aussi standardisĂ©es que des licences d’une mĂȘme discipline — ne se valent pas. DĂšs lors, ce qui fut une orientation devient recherche active des filiĂšres les plus valorisables, c’est-Ă -dire celles qui, en l’absence de mĂ©canismes de brassage social, permettront d’obtenir les meilleures places dans la hiĂ©rarchie socio-Ă©conomique. C’est du moins ce dont les concepteurs souhaitent convaincre les classes moyennes. Mais comment savoir quels sont les “parcours” qui permettront d’accroĂźtre son “portefeuille de compĂ©tences” de sorte Ă  en obtenir les “dividendes” matĂ©riels et symboliques les plus gĂ©nĂ©reux ? En effet, hormis les Grandes Écoles, qui assurent la formation des cadres, les formations sont essentiellement les mĂȘmes partout. D’oĂč l’effet de brouillard.

Les “premiers de cordĂ©e” se reconnaissent en ceci qu’ils “ont du rĂ©seau” leur permettant d’obtenir informations prĂ©cieuses et passe-droits. L’opacitĂ© du systĂšme est en partie dĂ©libĂ©rĂ©e comme en tĂ©moigne le dĂ©mantĂšlement des services d’orientation nationaux (ONISEP et CIO). Cependant, participent Ă  l’angoisse gĂ©nĂ©rĂ©e par la Machine toutes sortes de dysfonctionnements, d’accrocs, d’erreurs de dĂ©butant, qui admettent une explication simple et donc probablement juste : derriĂšre la prĂ©tention de la Start-Up Nation Ă  transformer les services de l’Etat en plateformes numĂ©riques automatisĂ©es se cache un amateurisme sans bornes. Ainsi, l’équipe technique incompĂ©tente recrutĂ©e par le ministĂšre en charge de l’enseignement supĂ©rieur s’est montrĂ©e incapable d’écrire un logiciel sans bug, malgrĂ© la simplicitĂ© algorithmique : appeler les “candidats” dans l’ordre dans lequel les formations les ont classĂ©s, au fil des dĂ©sistements. Du reste, il n’est qu’à voir le visage de Mme Vidal rongĂ© par les anxiolytiques, lorsqu’elle dĂ©bite d’une voix pĂąteuse les Ă©lĂ©ments de langage prĂ©parĂ©s par les communicants de son cabinet, avec des chiffres arrangĂ©s quand ils ne sont pas tout simplement faux, pour comprendre que l’angoisse gĂ©nĂ©rĂ©e par Parcoursup s’étend Ă  tous ceux qui ont Ă©tĂ© mis au service de la Machine : les bacheliers, bien sĂ»r, mais aussi les responsables des formations qui produisent les classement des “candidats” et l’ensemble de la bureaucratie ministĂ©rielle occupĂ©e Ă  calfeutrer les voies d’eau qui se multiplient quotidiennement. Que le ministĂšre en charge de l’enseignement supĂ©rieur soit entiĂšrement tournĂ© dĂ©sormais vers le micro-management le plus insignifiant, n’est pas le moindre des paradoxes du dispositif. Au final, le mantra rĂ©pĂ©tĂ© jusqu’à la nausĂ©e par la ministre, “Remettre de l’Humain dans la Machine”, n’est pas si faux que cela, qui Ă©voque mĂ©taphoriquement ces usines de nuggets Ă  destination de la restauration rapide, qui broient ce qui reste des poulets une fois amputĂ©s de leurs filets et de leurs cuisses.

La boule au ventre qui Ă©treint les lycĂ©ens au moment de choisir la discipline Ă  laquelle ils entendent se former, comme moyen particulier d’aller vers une autonomie de pensĂ©e, ne s’arrĂȘte pas le jour oĂč tombent, comme un couperet, les affectations. Les “premiers de cordĂ©e”, un sur cinq environ, obtiennent ce qu’ils souhaitent dĂšs le premier jour et c’est l’objet mĂȘme de la Machine que ce soit le cas. Le systĂšme d’affectation prĂ©cĂ©dent, qui n’était certes pas la panacĂ©e mais ne reposait pas sur un classement des “candidats”, parvenait Ă  attribuer son premier vƓu Ă  un bachelier sur deux. Avec Parcoursup, plus de la moitiĂ© des “candidats” sont “mis en attente” pour l’intĂ©gralitĂ© des formations demandĂ©es, y compris celles, au fond non souhaitĂ©es, qui constituaient des choix stratĂ©giques de repli. Et ce purgatoire a Ă©tĂ© conçu pour durer trĂšs longtemps. N’importe quel informaticien pouvait prĂ©dire que la suppression des vƓux hiĂ©rarchisĂ©s engendrerait des “deadlocks” algorithmiques, ralentissements induits lorsque des processus concurrents s’attendent mutuellement, ne laissant d’alternative Ă  l’interprĂ©tation qu’entre le cynisme et l’incompĂ©tence totale. Ainsi, il restait plus de 47000 candidats sur le carreau Ă  la rentrĂ©e 2018, principalement des lycĂ©ens ayant obtenu un bac “pro”. Les Ă©lĂ©ments de langage produits par le ministĂšre et repris sans vĂ©rification par la presse quotidienne transformĂšrent ce fait tirĂ© des statistiques du ministĂšre lui-mĂȘme en : “moins de 2500 candidats encore en attente”. Au final, l’angoisse gĂ©nĂ©rĂ©e par la “mise en attente” a une fonction importante : faire accepter avec soulagement une formation pour laquelle le “candidat” n’a ni affinitĂ© ni appĂ©tence.

Faire patienter, c’est dominer

En rĂ©sumĂ©, Parcoursup est une machine Ă  dĂ©vorer du temps pour permettre Ă  une minoritĂ© de choisir librement leur formation et pour le plus grand nombre, d’ĂȘtre rĂ©partis au cours d’une grande loterie anxiogĂšne.

Bien qu’il soit important de rendre compte des effets concrets que Parcoursup produit, il ne faut pas le rĂ©duire Ă  un dispositif technique mais en analyser les motivations.

Parcoursup a d’abord une dimension gestionnaire et rĂ©pond Ă  un problĂšme prĂ©cis : comment ne pas investir dans l’UniversitĂ© publique, alors mĂȘme que la population Ă©tudiante est supposĂ©e s’accroĂźtre de 30% entre 2010 et 2025. Cela reprĂ©sente quelques 400 000 Ă©tudiants en plus, soit une vingtaine d’universitĂ©s Ă  construire. La rĂ©ponse est simple : dĂ©courager les inscriptions par tous les moyens y compris par l’augmentation des frais d’inscription pour les Ă©trangers, “caser tout le monde” en bourrant les formations dĂ©sertĂ©es de “sans fac”, et augmenter Ă  moyens constants les capacitĂ©s d’accueil des formations (de 10% en 2018). Si cela ne suffit pas, Parcoursup permet techniquement de recourir Ă  la sĂ©lection stricte.

DeuxiĂšme dimension du dispositif, Parcoursup en finit avec un systĂšme qui permettait Ă  tout bachelier de faire les Ă©tudes universitaires de son choix. Le dispositif reprend le contenu de la loi Devaquet lĂ  oĂč l’assassinat de Malik Oussekine par les voltigeurs motocyclistes l’avait interrompu en 1986. Parcoursup signe ainsi la mise Ă  mort du baccalaurĂ©at, remplacĂ© Ă  l’entrĂ©e de l’UniversitĂ© par de la mise en concurrence : chaque formation produit, Ă  partir des notes de contrĂŽle continu, des options choisies dans le secondaire et de donnĂ©es sur l’origine sociale (CV, lettres de motivation, etc.) un classement des “candidats”. L’examen terminal est remplacĂ© par une Ă©valuation des “portefeuilles de compĂ©tences” directement inspirĂ©e des pratiques managĂ©riales. On trouve lĂ  un premier fondement idĂ©ologique de Parcoursup, qui rompt avec les idĂ©es promues par la RĂ©volution Française, assignant Ă  l’enseignement une fonction Ă©mancipatrice : dĂ©velopper, Ă  des fins de citoyennetĂ©, l’usage critique de la raison individuelle. Parcoursup participe de la tentative d’amener tout le monde Ă  se penser et Ă  se comporter en entrepreneurs d’eux-mĂȘmes, individuellement responsables de leur destin.

SimultanĂ©ment, le baccalaurĂ©at ayant Ă©tĂ©, pendant plus d’un demi-siĂšcle, l’épreuve initiatique de passage Ă  l’ñge adulte pour la classe moyenne, sa disparition vise aussi Ă  infantiliser les jeunes adultes. Le retour du service national, affublant “nos jeunes” d’un uniforme hybride entre le vigile de supermarchĂ©, le gardien de prison et le policier, confirme cette volontĂ© d’humiliation et de torture douce. Tout concourt Ă  repousser l’ñge de l’autonomie financiĂšre et intellectuelle en transformant progressivement la licence en “lycĂ©e du 21e siĂšcle”, terme qui tint lieu un temps de rĂ©sumĂ© programmatique Ă  la candidature de Macron Ă  la prĂ©sidentielle, d’aprĂšs les Macronleaks.

Ces deux facettes de Parcoursup — dĂ©possĂ©der les jeunes adultes de leur autonomie et simultanĂ©ment les rendre responsables de leur position sociale — ne sont antagonistes qu’en apparence. Elles contribuent toutes deux Ă  la fiction mĂ©ritocratique, ce supplĂ©ment d’ñme dont “on” a dotĂ© la reproduction sociale. Plus prĂ©cisĂ©ment, Parcoursup (tout comme la loi Blanquer) s’inspire d’une supercherie : la thĂ©orie du capital humain. Cette “thĂ©orie” vise Ă  naturaliser les inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques, en produisant un argumentaire Ă  destination des classes moyennes faisant porter la responsabilitĂ© des hiĂ©rarchies sociales aux individus, et non Ă  l’organisation de la sociĂ©tĂ©. Pour empĂȘcher de penser l’hĂ©ritage, d’une part, et la reproduction du capital, d’autre part, comme Ă©tant les mĂ©canismes primordiaux de production des inĂ©galitĂ©s, il s’agit de postuler que les revenus des individus proviennent de la fructification de leur “capital de compĂ©tences”. L’important n’est pas que ces “compĂ©tences” existent, qu’on puisse les mesurer, c’est de crĂ©er les conditions sous lesquelles les individus soient amenĂ©s Ă  se vivre eux-mĂȘme comme portefeuilles de compĂ©tences en quĂȘte de valorisation, acceptant de facto leur position dans la hiĂ©rarchie sociale sans se rĂ©volter. Telle est la fonction anesthĂ©siante de la nimbe d’angoisse et de pression autour de Parcoursup. Mais ce n’est pas tout. Si suivre une formation universitaire permet d’accroĂźtre ses revenus futurs, alors l’entrepreneur de lui-mĂȘme se doit d’investir dans son portefeuille de compĂ©tences et donc de payer l’UniversitĂ©, en empruntant si besoin.

Faire patienter, c’est occuper. Et l’occupation, c’est le dĂ©but de la colonisation culturelle.

Dans quel projet global de sociĂ©tĂ©, la vision de l’UniversitĂ© portĂ©e par Parcoursup s’inscrit-elle ? L’UniversitĂ© moderne est nĂ©e en France avec la IIIe RĂ©publique, la dissolution des institutions mĂ©diĂ©vales Ă  la RĂ©volution ayant conduit Ă  liquider toute autonomie du systĂšme facultaire et Ă  crĂ©er des Ă©coles professionnelles sous contrĂŽle de l’État. Elle conserve aujourd’hui une triple anomalie en hĂ©ritage du 19e siĂšcle : le systĂšme des grandes Ă©coles, la centralisation parisienne et l’absence d’autonomie du corps professoral vis-Ă -vis des pouvoirs dont il dĂ©pend. Elle a eu de ce fait une incapacitĂ© chronique Ă  s’adapter aux mutations socio-Ă©conomiques de son temps. Au 19e siĂšcle, et jusqu’à la seconde guerre mondiale, la demande vis-Ă -vis de l’UniversitĂ© a Ă©tĂ© le dĂ©veloppement de la recherche pour appuyer la rĂ©volution industrielle et former les nouvelles classes moyennes, tĂ©moignant d’une supĂ©rioritĂ© du modĂšle humboldtien de libertĂ© d’enseigner, de rechercher et d’apprendre sur le modĂšle napolĂ©onien. AprĂšs guerre, la demande des classes dirigeantes a changĂ© de nature, tirĂ©e par le compromis fordiste, le plein emploi et la concurrence du bloc marxiste-lĂ©niniste : il s’est agi de combler le dĂ©ficit de main d’Ɠuvre qualifiĂ©e par la constitution d’une premiĂšre UniversitĂ© de masse dĂ©veloppant une formation Ă  et par la recherche. AprĂšs 68, et tout au long des annĂ©es 1970, une nouvelle demande a Ă©mergĂ©, venant des Ă©tudiants eux-mĂȘme et des milieux militants portant une exigence d’émancipation, de critique sociale et d’autonomie intellectuelle, produisant enfin de rĂ©elles universitĂ©s au tournant du 21e siĂšcle, malgrĂ© l’hĂ©ritage douloureux de grandes Ă©coles inaptes Ă  la recherche. Depuis deux dĂ©cennies maintenant, l’émergence d’un libĂ©ralisme autoritaire a conduit Ă  une reprise en main, sur fond de dĂ©sindustrialisation, de chĂŽmage de masse et de crise systĂ©mique. Les classes dirigeantes se moquent, pour l’essentiel, de l’UniversitĂ© oĂč elles n’envoient pas leurs enfants se former — les business schools ont “bĂąti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur”. Aussi ont-elles bondi sur la premiĂšre pensĂ©e indigente Ă©mise par un Ă©conomiste d’Harvard : ne conserver que dix universitĂ©s (au sens humboldtien), pour assurer l’activitĂ© de recherche nĂ©cessaire Ă  l’innovation technique.

Quelle ambition, dĂšs lors, pour l’écrasante majoritĂ© des bacheliers issus des classes moyennes, et pour les classes populaires ? Aucune. Nada. Un vide de pensĂ©e politique. Dans la mesure oĂč, d’une part, la production marchande peut ĂȘtre assurĂ©e par 10% de la population, l’Asie tenant lieu d’usine mondiale et oĂč, d’autre part, les 10% de classes moyennes supĂ©rieures sont formĂ©es dans les grandes Ă©coles, les 80% de classes moyennes inutiles Ă  l’ordre Ă©conomique dominant ne servent Ă  rien. Leur formation intellectuelle et pratique est une non-question. Les universitaires ne sont rien d’autre qu’un poids mort pour les finances publiques. MĂȘme s’ils sont pour la plupart frappĂ©s de stupĂ©faction ou occupĂ©s Ă  des activitĂ©s courtisanes, ils disposent encore de trop de temps non-contraint pour ne pas reprĂ©senter un danger. DĂšs lors, en l’absence d’idĂ©e, tout est mis en Ɠuvre pour crĂ©er un marchĂ© de l’enseignement supĂ©rieur, ce qui suppose de diffĂ©rencier les parcours et les Ă©tablissements, et de les mettre en concurrence. C’est trĂšs exactement ce Ă  quoi contribue Parcoursup, comme brique dans une construction au long cours. La suite est connue dans les grandes lignes : crĂ©er les conditions pour accroĂźtre la part du privĂ© dans le marchĂ© nouvellement constituĂ© ; paupĂ©riser les Ă©tablissements de proximitĂ© et y avoir recours massivement au travail prĂ©caire ; dĂ©rĂ©guler les statuts des universitaires pour abaisser les coĂ»ts salariaux ; accroĂźtre la “double hĂ©tĂ©ronomie autoritaire de l’universitĂ©, envers l’encadrement administratif et envers la commande des marchĂ©s”.

L’heure n’est plus Ă  la dĂ©fense conservatrice d’une UniversitĂ© qui n’existe de facto plus — si tant est qu’elle ait jamais existĂ© — mais Ă  la reformulation d’un projet de transformation radicale de la sociĂ©tĂ© qui inclue l’ensemble du systĂšme Ă©ducatif. Il devient non seulement nĂ©cessaire mais urgent de retrouver le contrĂŽle de nos existences, de nous donner du temps pour penser et de faire de nos vies des terrains d’expĂ©riences.

André Leys, professeur, écrivain et traducteur




Source: Lundi.am