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Avant de commencer, je pense nĂ©cessaire d’expliquer rapidement d’oĂč je viens et pourquoi j’ai senti une certaine urgence Ă  Ă©crire un si long texte sur le complotisme et le rapport que nos milieux (anti-autoritaires/libertaires/autonomes) entretiennent avec ce systĂšme de pensĂ©e.

J’ai un usage assez intense d’Internet. Il m’arrive de passer beaucoup (trop) de temps Ă  regarder des vidĂ©os produites par des complotistes, naviguer sur leurs groupes de discussion et parfois tenter d’initier un dialogue (spoil : ça ne marche pas). J’ai aussi un rapport plus direct, disons IRL avec le complotisme par mes proches et mon vĂ©cu.

Depuis 2015, j’ai perdu de vu un ami du lycĂ©e aprĂšs une discussion agitĂ©e oĂč il refusait de reconnaĂźtre l’antisĂ©mitisme de DieudonnĂ©.

En 2016 sur la ZAD de NDDL au cours d’une conversation, un⋅e ami·e d’ami·e me parle de reptiliens (une espĂšce humanoĂŻde intelligente qui, dans certaines thĂ©ories conspirationnistes, se cacherait sous terre et manipulerait l’humanitĂ©). Je crois Ă  une blague, la discussion se poursuit, elle est sĂ©rieuse et croit rĂ©ellement Ă  l’existence des reptiliens.

Le beau-frĂšre d’une amie lui envoie rĂ©guliĂšrement de trĂšs longues vidĂ©os complotistes complĂštement dĂ©lirantes qu’il pioche sur YouTube. Il refuse toute discussion rationnelle et argumentĂ©e pour rĂ©pondre systĂ©matiquement Ă  la contradiction par plus de vidĂ©os complotistes Ă  rallonge.

Enfin avec la crise du Covid19 on trouve dans nos milieux politiques des textes opposĂ©s Ă  la gestion sanitaire de l’État utilisant des arguments crĂ©Ă©s et diffusĂ©s dans les milieux complotistes. ParallĂšlement, je constate que nos cercles politiques produisent de plus en plus de discours faisant du complotisme une radicalitĂ© comme une autre. Une radicalitĂ© en pensĂ©es et en actes (sabotages & Ă©meutes que l’on aime tant) avec laquelle dialoguer, une radicalitĂ© Ă  capter pour potentiellement nouer des complicitĂ©s rĂ©volutionnaires. J’estime que c’est une erreur, et mĂȘme un grand pĂ©ril, tant politique que stratĂ©gique. J’expliciterai plus en dĂ©tails, mais avant il est nĂ©cessaire de faire un point sur l’usage des mots conspirationniste, complotiste et confusionniste.

Je tiens Ă©galement Ă  prĂ©ciser que l’objectif de ce texte n’est ni de faire du fact-checking (mĂȘme si nos milieux en auraient parfois bien besoin
), ni d’expliquer par la sociologie ou la psychologie sociale les mĂ©canismes du complotisme, mais d’explorer les enjeux politiques de ces mouvements. Enfin ce texte contient des citations de propagandistes d’extrĂȘme-droite violemment racistes mais malheureusement nĂ©cessaire pour appuyer mon propos.

1. Confusionnisme, complotisme et conspirationnisme, tentative de définition

Le confusionnisme, une stratĂ©gie de l’extrĂȘme-droite

Le confusionnisme est une pratique consistant Ă  utiliser alternativement ou en les mĂȘlant des thĂ©ories, postures et vocabulaires de courants politiques antagonistes. Pour l’extrĂȘme-droite c’est un outil de propagande et de recrutement. L’objectif premier est de brouiller les lignes politiques nĂ©cessaires Ă  la comprĂ©hension du monde ou Ă  analyser des discours, de dĂ©sarmer intellectuellement l’adversaire politique en lui confisquant l’usage de ses mots tout en les vidant de sens. Le second but est de donner une couleur « sociale Â» Ă  l’extrĂȘme-droite en recyclant les thĂšmes de la gauche. C’est une technique utilisĂ©e depuis des annĂ©es par l’extrĂȘme-droite, au point que ce courant politique a Ă©tĂ© nommĂ© Ă  la fin des annĂ©es 90 les « rouge-bruns Â».

Un type comme Alain Soral en a fait sa spĂ©cialitĂ©, mais il n’est pas nĂ©cessaire d’ĂȘtre aussi de se revendiquer « national socialiste Â» comme Soral pour manier cette rhĂ©torique. Darmanin dĂ©clarait derniĂšrement «  Monsieur Zemmour a une vision trĂšs marxiste des choses, d’ailleurs il le revendique lui-mĂȘme. C’est intellectuellement intĂ©ressant parce que c’est peut-ĂȘtre un des derniers marxistes Â». Il le qualifie Ă©galement de « libertaire Â» au cours de la mĂȘme interview !!! [1]

François Ruffin alimentant le confusionnisme politique

Le complotisme, l’Histoire comme fiction

Tout complotistes n’utilisera pas des techniques confusionnistes, mais les 2 se recoupent souvent. Le complotisme (ou conspirationnisme j’utiliserais alternativement l’un ou l’autre) va au-delĂ  du confusionnisme, mĂȘme s’il y participe souvent. C’est aussi plus qu’une simple lĂ©gende urbaine ou qu’une fake news bien que les complotismes en produisent et en diffusent. Le site Dijoncter.info publiait en avril 2020 un article, Nous avons dĂ©couvert l’incroyable secret des thĂ©ories du complot, rĂ©sumant bien les enjeux du complotisme :

« Le complotisme est le fait d’interprĂ©ter systĂ©matiquement l’Histoire et ses Ă©vĂ©nements sous le prisme d’un grand complot national ou international Ă  l’aide de thĂ©ories dites « thĂ©orie du complot Â». Elles ont gĂ©nĂ©ralement toutes le mĂȘme schĂ©ma narratif et des protagonistes rĂ©currents. Il s’agit de faire une diffĂ©rence entre le complot et les complots : les complots existent (la mort de Jules CĂ©sar par exemple) mais le complot universel qui rĂ©girait notre monde lui, n’existe pas. Dans le complotisme il y a la volontĂ© d’expliquer la marche du monde, de rĂ©vĂ©ler Ă  la majoritĂ© ignorante l’urgence du danger qui se trame contre elle et de s’exposer en tant que prophĂšte victime des puissants et/ou des conspirateurs que l’on dĂ©nonce.

Dans son livre L’imaginaire du complot – Discours d’extrĂȘme droite en France et aux États-Unis, JĂ©rĂŽme Javin identifie 3 catĂ©gories d’acteurs que l’on trouve toujours dans une thĂ©orie du complot. D’abord une minoritĂ© malveillante, faisant partie des Ă©lites (que cela soit rĂ©el ou non), ceux-lĂ  sont les conspirateurs, ils sont peu mais trĂšs puissants. Il y a ensuite la majoritĂ© de la population, manipulĂ©e, qui ne sait rien du complot ourdi contre elle et enfin, la petite partie de ceux qui dĂ©noncent le complot et le combattent. Vous l’aurez compris les thĂ©oriciens se placent souvent dans cette derniĂšre catĂ©gorie. Les groupes ciblĂ©s par les conspirateurs sont dĂ©crits comme puissants et avantagĂ©s dans la sociĂ©tĂ© alors qu’en rĂ©alitĂ© ce sont souvent des groupes marginalisĂ©s et sans pouvoir. Ces boucs Ă©missaires sont souvent placĂ©s aux cĂŽtĂ©s du gouvernement ou des cercles de pouvoirs institutionnels qu’ils manipuleraient pour servir leurs intĂ©rĂȘts (le lobby Juif ou LGBTI+ par exemple). L’état serait complaisant voire complice et finalement lui-mĂȘme victime des conspirateurs. Le double complot est trĂšs courant dans ces thĂ©ories. Les thĂ©oriciens ou propagateurs insistent toujours sur l’urgence de la menace, les conspirateurs sont « Ă  deux doigts d’arriver Ă  leurs fins et il est urgent d’agir Â». Nous sommes ici dans le registre de la persuasion qui joue sur les sentiments, les Ă©motions plus que sur la raison. Â»

Je souhaite insister un point concernant les catĂ©gories de population dĂ©signĂ©es conspiratrices dans les thĂ©ories du complot. L’imaginaire complotiste contemporain n’est pas une nouveautĂ© dans l’histoire de l’humanitĂ© (voir plus bas), la propagande complotiste d’aujourd’hui puise dans les mĂȘmes thĂšmes que celle d’il y a plusieurs siĂšcles, dĂ©signe les mĂȘmes cibles pour alimenter la paranoĂŻa de la population. Ceci contribue Ă  ce que les thĂ©ories conspirationnistes aient Ă©tĂ© et restent aujourd’hui potentiellement extrĂȘmement mobilisatrices et porteuses politiquement comme l’analyse JĂ©rĂŽme Javin dans L’imaginaire du complot – Discours d’extrĂȘme droite en France et aux États-Unis :

« Le bouc Ă©missaire est une des figures les plus essentielles de l’imaginaire politique, explique Boia : les sorciĂšres au dĂ©but de l’époque moderne et les Juifs dans le TroisiĂšme Reich illustrent deux cas limites d’une tendance bien enracinĂ©e. Ce sont surtout les mythes de la conspiration qui mettent en Ă©vidence la fonction nuisible de l’autre. Cette configuration mythique se nourrit Ă  la fois de la mĂ©fiance suscitĂ©e par l’autre et de l’interprĂ©tation courante de l’histoire : une histoire simplifiĂ©e, dramatisĂ©e et expliquĂ©e suivant le principe des causes uniques. Si les choses ne vont pas bien (et apparemment elles ne vont jamais trĂšs bien), il doit y avoir une cause et un agent bien dĂ©fini qui provoquent le dĂ©rĂšglement. La conspiration s’érige ainsi en systĂšme d’interprĂ©tation historique, mais ses effets les plus puissants et souvent dangereux sont Ă  identifier en premier lieu dans la sphĂšre de la politique courante Â»

Le complotisme n’a pas besoin de dĂ©montrer une cohĂ©rence politique ou d’ĂȘtre rationnelle. C’est un mode de pensĂ©e et une vision de l’histoire proche du mythe, qui Ă©labore des fictions. Les explications des complotistes se veulent globales, absolues et simples. Elles s’appuient sur les trois figures dĂ©crites dans le texte publiĂ© sur Dijoncter (Ă©lites malfaisantes et secrĂštes, foules naĂŻves et manipulĂ©es, Ă©lu·es Ă©veilllé·es). Le film « Hold-Up Â» et son condensĂ© de faux sorti Ă  la fin de l’annĂ©e 2020 en est un parfait exemple. On y retrouve des propagandistes complotistes passant alternativement d’une thĂ©orie dĂ©lirante Ă  une autre quitte Ă  se contredire. Tout bon complotiste s’appuie en revanche systĂ©matiquement sur des inquiĂ©tudes plus ou moins lĂ©gitimes de la population d’oĂč leur succĂšs en pĂ©riode de crise : l’existence (rĂ©elle) dans l’histoire de diffĂ©rentes sociĂ©tĂ©s et clubs secrets, d’authentiques complots, les ravages du capitalisme et de l’industrie, etc.

Leurs propagandistes expliquent un jour que la Terre est plate, le lendemain que le Covid19 est un complot de Bill Gates et le surlendemain qu’il existe une cinquiĂšme dimension auquel la 5G nous empĂȘche d’accĂ©der et la « preuve Â» de tout cela serait que l’on nous a imposĂ© le masque en extĂ©rieur pendant la pandĂ©mie de Covid19 (ou n’importe quel sujet de mĂ©contentement ou crainte potentielle). Et d’ailleurs saviez-vous que les vacciné·es contre le covid19 sont devenu·es magnĂ©tiques et qu’il faut porter le masque pour se protĂ©ger d’elleux ?

J’insiste, l’important chez les conspirationnistes n’est pas la cohĂ©rence mais la maniĂšre de crĂ©er du doute tout en jouant du sensationnalisme, de l’émotion. D’ailleurs une grande partie du contenu de la plupart des sites complotistes est souvent constituĂ© de simples revues de presse plus ou moins orientĂ©e politiquement pour garder un vernis de respectabilitĂ©.

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2. Quelques thĂ©ories conspirationnismes qui ont influencĂ© l’Histoire

Il me semble maintenant nĂ©cessaire de revenir sur quelques complotismes majeurs dans l’histoire plus ou moins rĂ©cente, afin de saisir les enjeux du complotisme et les effets rĂ©els qu’il porte. Pour les exemples suivants, je me suis principalement contentĂ© de copier-coller des extraits du livre L’imaginaire du Complot – Discours d’extrĂȘme droite en France et aux États-Unis de JĂ©rĂŽme Jamin.

Les Illuminés de BaviÚre et le complot maçonnique

Cette thĂ©orie du complot date de la fin du XIXĂšme siĂšcle et a Ă©tĂ© diffusĂ© dans de nombreux livres. On y trouve une maniĂšre d’expliquer les rĂ©volutions du XVIIIĂšme et du XIXĂšme siĂšcle, tout particuliĂšrement la rĂ©volution française. C’est le fondement du mythe des Illuminatis qui propage une vision politique trĂšs rĂ©actionnaires.

« Voici trois controverses conspirationnistes qui circulent encore aujourd’hui et au sein desquelles on retrouve les IlluminĂ©s de BaviĂšre :

– â€˜les valeurs des LumiĂšres telles que l’égalitĂ© et la libertĂ© sapent le respect pour la propriĂ©tĂ© privĂ©e et la hiĂ©rarchie sociale naturelle ;

– il existe un complot secret qui cherche Ă  dĂ©truire le christianisme ;

– les gens qui encouragent la libre pensĂ©e et la coopĂ©ration internationale sont des cosmopolites dĂ©loyaux et des traitres subversifs qui sont sur le point de dĂ©truire la souverainetĂ© nationale, de promouvoir l’anarchie morale et d’établir une tyrannie politique’.

Pour Robison et Barruel [NDA : deux auteurs complotistes de la fin du XIXĂšme siĂšcle], et pour beaucoup d’adeptes de la thĂ©orie du complot, les IlluminĂ©s de BaviĂšre ne sont pas les francs-maçons, ils sont derriĂšre ceux-ci et les manipulent Ă  leur insu.

Pendant prĂšs de deux cents ans, les thĂ©oriciens (amĂ©ricains) du complot ont accusĂ© les Juifs, les Catholiques, les francs-maçons, les banquiers, les “TrilatĂ©ristes”, les humanistes laĂŻques – et, au dĂ©but de la RĂ©publique amĂ©ricaine, les Jeffersoniens – d’ĂȘtre les agents des IlluminĂ©s, l’élite au sommet de la pyramide politique, qui est censĂ©e manipuler l’histoire en exerçant ses pouvoirs surnaturels’ Le complot juif, judĂ©o-maçonnique et judĂ©o-bolchĂ©vique. Â»

Le Protocole des Sages de Sion au cƓur de l’antisĂ©mitisme

Un siÚcle plus tard, le livre Le Protocole des Sages de Sion diffuse une nouvelle théorie du complot. Cette fois-ci les comploteurs ne sont plus Francs-Maçons mais les juifs et juives.

« Les ‘Protocoles des Sages de Sion’ est un faux censĂ© retranscrire ‘les propos tenus secrĂštement par le chef de ce qu’on appelait dĂ©jĂ  l’“internationale juive” ou le “judaĂŻsme mondial”, supposĂ© dirigĂ© par les “Sages de Sion”. Il apporterait la preuve que les Juifs sont un peuple essentiellement comploteur, visant Ă  dominer le monde par tous les moyens. Selon les versions, toutes plus fantasmatiques les unes que les autres, ces propos auraient Ă©tĂ© profĂ©rĂ©s au cours du premier

CongrĂšs sioniste tenu Ă  BĂąle en aoĂ»t 1897, ou bien Ă  l’Alliance israĂ©lite universelle Ă  Paris, ou encore ils Ă©maneraient du B’naı̈ Brith. L’hypothĂšse sera mĂȘme avancĂ©e qu’ils proviendraient de l’ordre des IlluminĂ©s de BaviĂšre’ (Taguieff 2006b : 83).

Le texte, long et dĂ©taillĂ©, Ă©voque la stratĂ©gie Ă  suivre pour assurer l’émergence d’un gouvernement mondial unique aux mains des Juifs, un gouvernement capable d’opprimer les peuples et de les rĂ©duire Ă  l’esclavage. IdentifiĂ© et authentifiĂ© comme un faux grossier, un plagiat du Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly (un pamphlet hostile Ă  NapolĂ©on III publiĂ© Ă  Bruxelles en 1864), les Protocoles ont Ă©tĂ© fabriquĂ©s de toutes piĂšces Ă  Paris au tout dĂ©but du XXĂšme siĂšcle par les services de la police secrĂšte du Tsar pour dĂ©noncer les prĂ©tendus terribles secrets des dirigeants du ‘judaĂŻsme mondial’. Depuis, les Protocoles n’en ont pas moins fait des Ă©mules qui ont fini par imposer dans certains milieux l’idĂ©e de l’existence d’une vaste conspiration juive mondiale

Parmi ces Ă©mules il y a Ă©videmment le rĂ©gime nazi qui utilisera le Protocole des Sages de Sion comme prĂ©tendue preuve des conspirations juives. Ce faux irriguera tout l’antijudaĂŻsme du XXĂšme siĂšcle.

« Du Juif ploutocrate, dĂ©fini par sa seule richesse, Ă©tranger Ă  la citĂ©, parasite du travail collectif, bouc Ă©missaire de la droite et de la gauche, l’auteur de Mein Kampf n’a pas eu Ă  chercher loin dans sa mĂ©moire pour dĂ©crire une fois encore les mĂ©faits. Il n’a eu Ă  y ajouter qu’un rĂŽle, nouveau par dĂ©finition : agent du bolchevisme. Le Juif d’avant 17 Ă©tait bourgeois ou socialiste, celui d’aprĂšs la guerre est aussi communiste. Le personnage offre cet avantage unique d’incarner Ă  la fois capitalisme et communisme, le libĂ©ralisme et sa nĂ©gation. Sous la forme de l’argent, il dĂ©compose sociĂ©tĂ©s et nations. Sous le dĂ©guisement bolchevique, il en menace jusqu’à l’existence. Il est celui en qui s’incarnent les deux ennemis du national-socialisme, le bourgeois et le bolchevik.

[
]

Les Protocoles sont Ă  l’origine de la seule campagne antisĂ©mite d’envergure aux États-Unis dans les annĂ©es 1920. LancĂ©e par voie de presse par le constructeur automobile Henry Ford dans son journal Dearborn Independant, lui et ses rĂ©dacteurs ‘n’avaient de cesse de dĂ©noncer le “complot juif international”, la corruption des “idĂ©es juives”, le caractĂšre “inassimilable” du Juif cosmopolite, la “finance juive” accusĂ©e de contrĂŽler l’industrie amĂ©ricaine et le “bolchevisme juif” Â»

Évidemment, comme dans toute thĂ©orie conspirationniste, la rĂ©futer ne fait qu’apporter des preuves de son existence.

Les preuves qui Ă©tablissent le caractĂšre apocryphe des Protocoles seront d’ailleurs utilisĂ©es par les adeptes de la thĂ©orie du complot pour dĂ©montrer la volontĂ© des auteurs du complot d’éliminer les traces de son existence. Â»

Le négationnisme, une forme de complotisme

Autre thĂ©orie complotiste du XXĂšme siĂšcle, celle niant l’existence des chambres Ă  gaz du rĂ©gime nazi et de sa volontĂ© d’exterminer les juifs et juives.

La barbarie nazie a depuis suscitĂ© l’indignation et jetĂ© le discrĂ©dit sur tous les mouvements, groupements et partis politiques qui ont continuĂ©, aprĂšs la guerre, Ă  revendiquer des systĂšmes de pensĂ©e proches de l’idĂ©ologie nazie. C’est dans ce contexte qu’a Ă©mergĂ© le courant rĂ©visionniste (Ă©galement appelĂ© nĂ©gationniste) dont la particularitĂ© consiste Ă  prĂ©tendre que les chambres Ă 

gaz n’ont jamais existĂ© et qu’elles ont Ă©tĂ© inventĂ©es pour deux raisons :

favoriser la naissance de l’État d’IsraĂ«l aprĂšs la prĂ©tendue persĂ©cution et le massacre industriel des Juifs par les Nazis, et discrĂ©diter dĂ©finitivement tous projets politiques basĂ©s sur le nationalisme et l’existence des races.

[…]

Les nĂ©gationnistes cherchent Ă  influencer les attitudes et les croyances de l’opinion publique, au-delĂ  des individus persuadĂ©s du complot dans les milieux extrĂ©mistes. Cette influence est Ă©tablie Ă  partir de trois messages Ă  l’attention du grand public (Ross 1996 : 128) : (1) ‘un message qui rĂ©pand le doute sur la rĂ©alitĂ© historique, les caractĂ©ristiques et la signification de l’Holocauste’, (2) ‘une tentative pour lĂ©gitimiser le nĂ©onazisme contemporain et les nĂ©o-nazis Ă  travers une rĂ©habilitation posthume du troisiĂšme Reich’ et (3) ‘l’insinuation selon laquelle les Juifs et les sionistes ont utilisĂ© le mythe de l’holocauste afin d’avoir une emprise sur les Gentils et donc de pouvoir rĂ©aliser l’agenda politique sioniste’. Â»

On notera que dans des annĂ©es 70 Ă  90 une frange de l’ultra gauche organisĂ©e au sein de la librairie et de la revue La vieille Taupe participera largement Ă  publiciser les discours nĂ©gationnistes. Quelle Ă©tait leur analyse ? Le mensonge sur le gĂ©nocide des juifs et juives par l’Allemagne nazie est le fondement de l’impĂ©rialisme occidentale contemporain. Saper ce mensonge est le meilleur moyen de s’attaquer Ă  l’Occident au capitalisme
 Le livre Libertaires et ultra-gauche contre le nĂ©gationnisme revient sur cette pĂ©riode.

Le conspirationnisme, moteur de la réaction

Ces 3 complotismes, vieux de plusieurs siĂšcles ou plusieurs dĂ©cennies, n’ont pas disparu. On peut encore acheter le Protocole des Sages de Sion sur Amazon ou via la maison d’édition d’Alain Soral et ce faux alimente les haines antisĂ©mites d’aujourd’hui dans le monde entier. Cette haine a pu ĂȘtre recyclĂ©e dans les annĂ©es 90 Ă  la faveur des luttes contre la mondialisation dĂ©voyant une lutte contre le capitalisme en une dĂ©nonciation d’un « mondialisme Â» imposĂ© par le « Nouvel Ordre Mondial Â» et d’une « finance internationale Â» mais qui ne constitue qu’un simple rebranding, Ă  l’aspect moins sulfureux, de l’« internationale juive Â» et de la « finance juive Â».

Évidemment les nazis ne sont pas les seuls Ă  avoir utilisĂ© le complotisme comme outil de propagande. Les rĂ©gimes autoritaires en fond largement usage. Franco, lui-mĂȘme arrivĂ© au pouvoir suite Ă  un complot au sein du putch militaire, dĂ©crĂ©tera la Franc-maçonnerie comme « institution secrĂšte qui sĂšme des idĂ©es dissidentes contre la religion, la Patrie et l’harmonie sociale Â». Staline et le rĂ©gime de l’URSS inventeront aussi diffĂ©rents complots justifiant l’élimination d’opposants ou de rivaux.

Finalement, n’importe quel courant politique populiste, rĂ©actionnaire, autoritaire (ou les trois Ă  la fois
) peut se servir directement ou par des rĂ©fĂ©rences plus ou moins subtiles dans cet amas conspi sans rĂ©elles formes. Ces thĂ©ories font partie d’une culture populaire. Elles sont prĂ©sentes dans toutes les composantes de la sociĂ©tĂ©, de maniĂšre directe, mais on en trouve aussi des rĂ©fĂ©rences dans les arts, la littĂ©rature, les films, comme dans les blagues, etc. Ces thĂ©ories du complot font partie des imaginaires de nos sociĂ©tĂ©s, et nos milieux n’y sont pas magiquement immunisĂ©s.

3. Deux grands rĂ©cits conspirationnistes mainstream actuels : QAnon et le « grand remplacement Â»

QAnon, le complotisme 3.0

Il est difficile de dĂ©crire en quelques phrases l’ampleur des rĂ©cits diffusĂ©s dans les rĂ©seaux QAnon (voir la cartographie en suivant). Alors que jusqu’ici le complotisme se diffusait par des livres, la propagande d’extrĂȘme-droite puis des films sur Internet, QAnon change la donne en prenant la forme d’une grande enquĂȘte collaborative oĂč s’opĂšrent des aller-retours entre Internet et l’IRL (la vie « rĂ©elle Â») Ă  la faveur des recherches de ses partisans. Partie de quelques messages cryptique d’un dĂ©nommĂ© « Q Â» sur le forum phare des trolls internets anglophone 4chan, Qanon est devenue multiforme, se recompose sans cesse, et a depuis largement dĂ©passĂ© l’audience initiale. Une des meilleures analyses en français du mouvement QAnon, de ses origines probables Ă  ses implications politiques a Ă©tĂ© publiĂ© sur le site Lundi Matin en octobre 2020 sous le titre Conspiration et fantasmagorie Ă  l’ùre de Trump et du Covid :

« QAnon vĂ©nĂšre Donald Trump, qu’il appelle souvent par le nom de code Q+. Dans le monde vu du terrier de lapin, Trump a rĂ©pondu Ă  un appel du Pentagone par amour pour son pays et a acceptĂ© de devenir prĂ©sident pour mener une lutte acharnĂ©e – secrĂšte, bien qu’elle soit commentĂ©e par des millions de personnes sur Facebook – contre un gouvernement mondial occulte de pĂ©dophiles satanistes : la ainsi dĂ©nommĂ©e « Cabale Â». Qui se prononce en accentuant le second a.

La Cabale a pris le pouvoir aux États-Unis aprĂšs l’assassinat de John F. Kennedy et contrĂŽle depuis lors l’État profond, Ă  l’exception des forces armĂ©es. On devrait s’interroger sur ce que signifie « contrĂŽler l’État profond Â», mais passons. La Cabale a placĂ© tous les prĂ©sidents avant Trump y compris Ronald Reagan et les deux Bush. La Cabale inclut tous les opposants politiques de Trump, de Barack Obama et sa femme Michelle — qui selon QAnon est un transgenre, c’est-Ă -dire « un homme Â», ce qui fait d’Obama « une pĂ©dale Â» — aux mouvements Black Lives Matter et Antifa, en passant par les figures honnies de Nancy Pelosi et Hillary Clinton — qui selon QAnon dĂ©vorent littĂ©ralement les nouveaux-nĂ©s, se filmant mĂȘme en train de le faire. Â»

À la faveur du covid, QAnon, et sa vision messianique de l’histoire, a cheminĂ© jusqu’aux communautĂ©s conspis francophone. Le film « Hold Up Â» qui faisait de Trump un hĂ©ros en Ă©tait une expression. Le succĂšs de QAnon tient peut-ĂȘtre Ă  la force des symboles qu’il mobilise : un nom reconnaissable (la lettre Q) des slogans comme « Trust the plan Â» et « Where We Go One We Go All Â»(souvent abrĂ©gĂ© en WWG1WGA).

Ce mouvement et ses thĂšmes sont devenus si populaires que la dĂ©putĂ©e française covidosceptique [2] Martine Wonner est dĂ©sormais marraine d’une de leur organisation francophone (Alliance Humaine – SantĂ© Internationale) [3]. On a aussi pu entendre Macron, Le Pen et Zemmour utiliser le concept flou « d’État profond Â» qui dans leurs bouches ne peut ĂȘtre entendu que comme un appel Ă  un pouvoir toujours plus vertical et autoritaire.

Carte du Q web par Dylan Louis Monroe

Le grand remplacement des racistes

Autre grande tendance complotiste actuelle, passĂ© en quelques annĂ©es de confidentielle Ă  mainstream est le « grand remplacement Â» qui verrait les « mondialistes Â» planifier la fin de la « civilisation blanche europĂ©enne Â» via l’immigration. Cette thĂ©orie conspirationnisme s’inspire directement des Ă©crits nationalistes d’extrĂȘme-droite de la fin du XIXĂšme siĂšcle et dĂ©but XXĂšme. On peut ainsi lire en premiĂšre page du Figaro datĂ© du 23 aoĂ»t 1927 suite au vote d’une loi facilitant l’acquisition de la nationalitĂ© française la plume de son propriĂ©taire François Coty [4] :

« Tout ce qu’on rejette ailleurs se rabat sur « la belle France Â», comme le boa constrictor aime le lapin. [
] Le Gouvernement occulte des Trois Cents [
] qui constitue la vĂ©ritable Internationale, a dĂ©cidĂ© de remplacer la race française en France par une autre race ; elle a rĂ©glĂ© d’abord la destruction des vrais Français ; elle rĂšgle ensuite l’introduction des nĂ©o-Français ; et les dĂ©magogues internationalistes exĂ©cutent ses ordres [
] Alors que tous les États s’efforcent d’exalter chez eux le nationalisme et de sauvegarder la race, on ne recule devant rien pour anĂ©antir chez nous les traditions, la conscience de race et la race elle-mĂȘme. Avec les naturalisations en masse, cent mille par an, promettent les auteurs de la loi, -les exploits des financiers internationaux, la propagande communiste, le silence obstinĂ© de la grande presse commercial sur les questions et sur les initiatives de salut publique, l’enseignement laĂŻque tel qu’on mĂ©dite et qu’on commence de l’appliquer, sont un ensemble de moyens appropriĂ©s Ă  cette sinistre besogne
 Â».

Vichy abolira la loi du 10 aoĂ»t 1927 Ă©largissant les critĂšres de naturalisation, car elle a « fait des Français trop facilement Â». AprĂšs guerre l’idĂ©e d’un « grand remplacement Â» est confinĂ© Ă  l’extrĂȘme-droite la plus xĂ©nophobe. Par ses livres publiĂ©s ces 20 derniĂšres annĂ©es, Renaud Camus fait disparaĂźtre la part d’antisĂ©mitisme et de racisme biologique du « grand remplacement Â». Il crĂ©e l’expression utilisĂ©e aujourd’hui. Elle est maintenant dĂ©battue dans le champ politique classique au point que les candidats LR aux prĂ©sidentielles doivent dire si oui ou non ilselles adhĂšrent Ă  cette thĂ©orie au cours leurs dĂ©bats prĂ©cĂ©dents les primaires. Dans le mĂȘme temps Ă  travers le monde plusieurs terroristes d’extrĂȘme-droite ont commis des massacres au nom de leur lutte contre le « grand remplacement Â».

4. New-Age, « santĂ© alternative Â» fascisme, clics & fric

Il apparaĂźt que nos milieux ont une forme de mĂ©connaissance (ou de dĂ©ni) de l’ampleur de la propagande conspirationniste actuelle. C’est regrettable. Il est nĂ©cessaire de connaĂźtre un minimum nos adversaires pour lutter. Le conspirationnisme n’est pas un phĂ©nomĂšne bĂ©nin et passager puisqu’il traverse nos sociĂ©tĂ©s depuis des siĂšcles. Il n’est pas non plus marginal. Les sites, blogs et groupes de discussions conspirationnistes francophones comptent des centaines de milliers de membres et accumulent des millions de vues mensuelles, sans parler des has-been comme Bigard et Lalanne qui propagent leurs idĂ©es Ă  la tĂ©lĂ©vision ou la radio. Surfant sur le mouvement anti pass sanitaire et les mouvements conspis, un type aussi pitoyable et peu crĂ©dible que Philippot (qui militait pour un confinement plus dur au printemps 2020), a rĂ©ussi Ă  relancer sa carriĂšre et tient des meetings dans les rues avec plusieurs milliers de personnes depuis des mois.

Faisons une petite revue de l’audience de quelques canaux complotiste, j’espĂšre que vous ĂȘtes de bonne humeur personnellement ça m’a dĂ©primĂ© de regarder ces chiffres. Commençons doucement avec Silvano Trotta qui est capable d’expliquer trĂšs sĂ©rieusement que la Lune est une crĂ©ation artificielle. Il s’est fait connaĂźtre en tenant un discours covidosceptique et complotiste au sujet de la pandĂ©mie [5]. Son compte Telegram affiche plus de 100 000 abonné·es. Sur Telegram Ă©galement, le trĂšs flippant compte Le Grand RĂ©veil qui diffuse de la propagande Qanon, LQBTQI-phobe, antivax, etc est suivi par plus de 90 000 abonné·es Et les comptes de ce type oĂč l’on dĂ©sinforme et manipule au nom de la « rĂ©information Â» sont trĂšs nombreux.

Du cĂŽtĂ© des sites, wikistrike.com cumule 700 000 visites mensuelles. Qactus.fr qui revendique clairement son affiliation au mouvement Qanon reçoit entre 700 000 et 2 millions de vues par mois. Mais il y a encore mieux, ou pire
Le site FranceSoir.fr relaie la propagande Qanon et culmine Ă  plus de 4 millions de visites par mois !! [6] Son Tipeee (une cagnotte en ligne) rĂ©colte 7 000 â‚Ź chaque mois. Tous ces sites et individus qui reçoivent des millions de vues chaque mois ne peuvent pas ne pas avoir une influence sur le rĂ©el, l’argent rĂ©coltĂ©e n’en est qu’une des expressions.

Une des raisons qui expliquent le succĂšs contemporain du conspirationnisme, capitalisme oblige, est le fait que pour certain·es propagandistes et leurs relais il s’agit souvent (peut ĂȘtre parfois seulement) d’un business, en plus d’ĂȘtre flatteur pour l’égo ou porteur politiquement Ă©videment. Le conspirationnisme fait vendre des livres, des T shirts, des mugs, des films, des formations, etc. C’est aussi un excellent outil pour rĂ©colter de l’argent via des dons, la position victimaire y aidant sĂ»rement. Il y a donc les milliers d’euros mensuel touchĂ©s par FranceSoir.fr et les 300 000 â‚Ź rĂ©coltĂ©s par l’équipe du film Hold Up. Au passage ce sont tout un tas d’intermĂ©diaires qui touchent aussi de la fraĂźche. Il y a YouTube et Facebook dont les algorithmes sont soupçonnĂ©s d’avoir favorisĂ© les contenus conspis et d’extrĂȘme-droite [7] .Les plates-formes de financement participatif aussi. InterrogĂ©s par France 2 en septembre 2021 sur la prĂ©sence d’individus ou de collectifs conspirationnistes ou antisĂ©mites sur leur site, les dirigeants de Tipeee rĂ©pondaient sans suer :

« J’assume tout ce qu’il y a sur ce site, du plus antisĂ©mite au moins antisĂ©mite, et du plus complotiste au moins complotiste, parce que tant que ces gens-lĂ  n’ont pas Ă©tĂ© condamnĂ©s par la justice pour ce qu’ils disent, je ne vois aucune raison valable et morale de les enlever du site, et je leur dis mĂȘme que nous, on fera en sorte de les dĂ©fendre sur le site. Â» [8]

J’ai ici longuement Ă©crit sur le conspirationnisme contemporain et ses implications politiques directes. Mais ce n’est pas le seul champ oĂč il s’exprime, ni les seuls Ă  avoir surfĂ© sur la pandĂ©mie de Covid19. Il existe toute une sphĂšre New-Age avec ses gourous spirituels et ses charlatans Ă  tendance sectaire, vendant leurs camelotes matĂ©rielles et verbales souvent teintĂ© d’ésotĂ©risme. On peut penser par exemple au cĂ©lĂšbre Thierry Casasnovas et Ă  ses extracteurs Ă  jus qui soignent tout, du cancer Ă  l’autisme. Ici on ne nous vend pas la vĂ©ritĂ© sur le monde, mais les moyens pour ĂȘtre en bonne santĂ©. Ici on n’est pas attirĂ© par la mĂ©fiance vis-Ă -vis du pouvoir et des institutions, mais par le rejet de la mĂ©decine moderne au profit de la « santĂ© alternative Â». Mais Ă©videmment ces charlatans ne se contentent pas de (mauvais) conseils pour son alimentation ou autre, ils profitent aussi de leur parole pour dĂ©rouler leur idĂ©ologie fondamentalement rĂ©actionnaire, et parfois antisĂ©mite [9].

Les Qanon Ă©tant la tendance complotiste actuelle majeure, capable d’agglomĂ©rer tous les complotismes, les gourous New-Age y font logiquement rĂ©fĂ©rence et invitent les figures de ce mouvement dans leurs confĂ©rences ou sur Zoom, afin d’attirer plus de clientĂšle. Profitant de l’engouement au sujet des questions sanitaires (entretenu par la catastrophe que reprĂ©sente la civilisation industrielle) des cabinets d’avocats spĂ©cialisĂ©s entretiennent une belle machine Ă  cash [10].

5. Face aux complotismes, refuser le rĂŽle de procureur ?

Ces derniers mois des textes ont circulĂ©, refusant d’utiliser le qualificatif de complotiste, ou voyant dans ces mouvements de potentiels alliĂ©s, ou reprenant mĂȘme des arguments utilisĂ©s par les conspis. J’ai plusieurs textes en tĂȘte, mais je parlerais ici de deux : Jusqu’à ce que Palo Alto brĂ»le et Au procĂšs des complotistes, nous ne soutiendrons pas les procureurs. Voici certains des extraits qui m’ont particuliĂšrement dĂ©rangĂ© :

« Isoler l’ennemi en rĂ©volte et dĂ©politiser sa lutte, la mĂ©thode est bien connue.

Ce qui est par contre un peu plus perturbant, c’est le fait qu’une telle dĂ©politisation Ă  l’égard de ces sabotages d’antennes relais soit aussi le fait d’une partie des milieux autonomes, ce qui n’est pas sans poser quelques questions.

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Dans ce sens, et mĂȘme si certains de ces saboteurs et saboteuses croyaient vraiment que la 5G Ă©tait responsable de la diffusion du Covid aussi fausse soit cette affirmation, elle ne change rien au fait que l’intuition qui guide l’action reste la bonne.

Ce qui compte au fond, c’est que des ĂȘtres humains ressentent une menace clairement identifiable pour leurs vies et leurs libertĂ©s et y rĂ©agissent, s’attaquant Ă  ce qui les Ă©touffe. Â»

Jusqu’à ce que Palo Alto brĂ»le

« Souvent, leurs cibles ne sont pas si Ă©loignĂ©es des nĂŽtres : industrie pharmaceutique, agriculture intensive, finance internationale, capitalisme numĂ©rique. Si des individus s’imaginent que Bill Gates va vouloir pucer les enfants en Afrique avec le vaccin anti-covid, la dĂ©nonciation est Ă©videmment plus que douteuse, mais l’idĂ©e n’est pas si Ă©loignĂ©e de la rĂ©alitĂ©. D’une part, le traçage (sous d’autres formes) est de plus en plus prĂ©sent dans nos vies ; d’autre part le philanthropisme est discutable lorsqu’il vient saper tous les fondements de mĂ©decine traditionnelle qui rĂ©sistent encore sur certains continents pour rendre des populations entiĂšres dĂ©pendantes de l’industrie pharmaceutique. En un sens, beaucoup de gens comprennent au moins de quel cĂŽtĂ© vient le danger. Â»

« On ne peut que louer l’attitude qui engage lesdits complotistes Ă  se mĂ©fier d’un journalisme Ă  la solde d’intĂ©rĂȘts Ă©conomiques et politiques. Des sociologues ont amplement montrĂ© les logiques qui animent les mĂ©dias de masse, incitant nos informateurs officiels Ă  se copier les uns les autres Ă  la recherche du buzz, Ă  peu vĂ©rifier leurs informations, Ă  se vautrer par terre pour l’audimat. On sait aussi quels grands groupes ou millionnaires dĂ©tiennent les mĂ©dias, et comment les rĂ©dacteurs doivent se plier aux intĂ©rĂȘts de leurs actionnaires, quand bien mĂȘme ils auraient le courage d’exercer leur sens critique. Â»

Au procĂšs des complotistes, nous ne soutiendrons pas les procureurs

Plusieurs arguments sont dĂ©veloppĂ©s dans ces diffĂ©rents textes, tentons de les rĂ©sumer :

– Nous pourrions trouver des alliĂ©s parmi les complotistes car ilselles partagent les mĂȘmes cibles, la mĂȘme mĂ©fiance vis-Ă -vis de l’État et des mĂ©dias, et les mĂȘmes modes d’action (comme brĂ»ler des antennes 5G et parfois appeler Ă  l’émeute)

– Le terme complotiste dĂ©politise des actions et sert la contre-insurection

J’y ajoute deux autres arguments issus de discussions avec des personnes dĂ©fendant le fond de ces textes :

– Les postures anti-complotistes expriment une forme de mĂ©pris de classe, les complotismes expriment une rĂ©volte sincĂšre mais n’ont pas notre culture politique

– L’État, la bourgeoisie et les mĂ©dias usent du qualificatif de complotiste de maniĂšre pĂ©jorative, nous ne devrions pas rĂ©utiliser les catĂ©gories forgĂ©es par le pouvoir

À mon sens, ces analyses se trompent. Le complotisme peut certes exprimer une forme de radicalitĂ© politique, dans les mots, les cibles et les actes. Mais toutes les radicalitĂ©s politiques ne se valent pas, au point d’ĂȘtre parfois antagonistes. Tout ce qui fume n’est pas feu.

À propos de l’accusation de mĂ©pris de classe, d’une part il apparaĂźt difficile d’affirmer que les complotistes seraient si largement des prolĂ©taires. Les CSP+ ne sont pas en reste lorsqu’il s’agit de diffuser des thĂ©ories complotistes comme le montre les exemples citĂ©s au fil du texte. Les propagandistes savent trĂšs bien quels discours ilselles produisent, quels actes ilselles encouragent. D’autre part, le mĂ©pris de classe se place justement dans le fait de croire qu’il n’y a parmi les conspis que des classes populaires et laborieuses sans repĂšre politique et saisissant tous ce qui est Ă  leur portĂ©e pour critiquer et attaquer les pouvoirs. En sorte un retour Ă  l’idĂ©e d’un lumpenproletariat intrinsĂšquement contre-rĂ©volutionnaire. Cela participe Ă  dĂ©politiser leurs actions. Je pense qu’au contraire, bien que la dĂ©politisation et le manque de culture politique joue dans leur succĂšs, certainement qu’une bonne part de leurs adeptes savent Ă  quoi ilselles adhĂšrent. J’ai du mal Ă  imaginer en qu’en 2021 on puisse sans le vouloir valider des discours racistes, antisĂ©mites, LGBTIphobe, etc. Pourtant c’est ce qui arrive Ă  certaines personnes [11]. Notre rĂŽle devrait alors ĂȘtre, au lieu d’avoir une sorte de complaisance avec ces thĂ©ories et ceux qui y adhĂšrent de lutter encore et toujours pour dĂ©fendre et diffuser nos idĂ©es, ce qui demande de ne pas reprendre la rhĂ©torique et les expressions diffusĂ©es par les complotistes mais au contraire de repolitiser le rĂ©el et nos discours.

L’usage pĂ©joratif et dĂ©politisant du mot complotiste par le pouvoir nous empĂȘche-t-il d’en user et invalide-t-il totalement ce qualificatif ? Il existe bien un usage dĂ©politisant du terme complotiste c’est le cas par exemple autour des projets de coups d’État de RĂ©my Daillet-Wiedemann [12]. Lui coller le mot complotiste, comme l’a fait la presse, est bien lĂ©ger. Il usait de rhĂ©torique et stratagĂšme complotiste, mais un rapide coup d’Ɠil Ă  son programme politique, toujours visible sur son site, permet de le classifier comme conspirateur d’extrĂȘme-droite. Extrait :

« Abolition de la maçonnerie, des sectes satanistes et diverses organisations dĂ©linquantes ou criminelles (Dissolution formelle de la franc-maçonnerie du CRIF, de la LICRA, de SOS-Racisme, du Betar, des ligues Antifa, etc., coupables de menĂ©es antinationales, violences, subversion, violation des droits du peuple et Haute trahison), interdiction d’y appartenir ; pĂ©nalisation de toute participation, pour un fonctionnaire Ă  une organisation privĂ©e (hors clubs associatifs, sportifs, etc.). Mise Ă  pied et mise en examens immĂ©diats, avec privation de libertĂ©, saisie des biens et dĂ©chĂ©ance de nationalitĂ©, de tout fonctionnaire maçon du 33Ăšme degrĂ© et supĂ©rieurs Â»

Pour autant, et comme on l’a vu plus haut le complotisme est un mode de pensĂ©e politique Ă  part entiĂšre et rejeter ce terme parce que nos ennemi⋅es l’utilisent c’est ajouter Ă  la confusion en nous privant d’un mot pour dĂ©crire et comprendre un courant politique contemporain actif.

De plus il est bien malheureux d’utiliser comme dans Au procĂšs des complotistes, nous ne soutiendrons pas les procureurs la technique rhĂ©torique consistant Ă  s’auto-assigner pour empĂȘcher les critiques : « ah mais si je dis ça on va dire que je suis complotiste ! Â» Technique qui se trouve ĂȘtre justement utilisĂ© jusqu’à plus soif par les complotistes et au passage, par l’extrĂȘme-droite : « on peut plus rien dire ! On va dire que je suis un fasciste si je dis ça ! Ce n’est pas ĂȘtre raciste de dire ça ! Â». Rien d’étonnant si l’on voit les liens existants entre complotismes et extrĂȘmes-droites.

Pour grossir le trait, car heureusement nous n’en sommes pas lĂ , j’ai le sentiment que l’on tend Ă  reproduire la stratĂ©gie des communistes allemand du KPD (Kommunistische Partei Deutschlands) dans annĂ©es 20 et 30 en Allemagne suite Ă  l’échec des diffĂ©rentes insurrections sous la RĂ©publique de Weimar. Comme si pour abattre l’État nous pouvions nous allier avec n’importe qui.

«  L’institution de la dictature fasciste ouverte, qui dĂ©truit les illusions dĂ©mocratiques des masses et les libĂšre de l’influence social-dĂ©mocrate, accĂ©lĂšre la marche de l’Allemagne vers la rĂ©volution prolĂ©tarienne. Â» PrĂ©sidium du ComitĂ© exĂ©cutif de l’Internationale Communiste, 1er avril 1933

En novembre 1931, la Rote Fahne, le journal du KPD publie : «  le fascisme de BrĂŒning n’est pas meilleur que celui de Hitler
 C’est contre la social-dĂ©mocratie que nous menons le combat principal. Â»

Ainsi les communistes s’alliĂšrent de fait au NSDAP dans la rue pour empĂȘcher la tenue de rĂ©union des Sociaux-DĂ©mocrates. 90 ans plus tard il est aisĂ© de se rendre compte de l’erreur que cela reprĂ©sentait
 On pourrait ici me reprocher de verser dans le reductio ad hitlerum ou le point Godwin en crĂ©ant un raccourci entre complotisme et extrĂȘme-droite. Je pense sincĂšrement qu’il y a un problĂšme dans la critique de « l’anticomplotisme Â» tel que le produit nos milieux. ExtrĂȘme-droite et complotisme se renforcent mutuellement. Qu’à notre Ă©poque on entende beaucoup plus dans le champ politique et mĂ©diatique l’accusation d’islamogauchisme afin de disqualifier des adversaires (qui fait plus que flirter avec le conspirationnisme) que de complotisme est dĂ©jĂ  un indice.

De mon point de vue, nous assistons avec la montée du complotisme à une recomposition des forces réactionnaires qui se saisissent des discours de haine du moment. Haines qui finalement ne sont pas si neuves mais ne font que changer de peaux.

Situations complexes, discours complexes

6. Ne pas laisser de place au complotisme dans nos luttes et nos milieux

Selon moi il est difficile de nier les liens existants entre complotisme et fascisme, que ce soit dans l’histoire ou dans l’actualitĂ©. Fascisme comme complotisme thĂ©orisent un ordre naturel remis en cause par un complot de forces occultes. Tous deux portent comme seul espoir un sauveur qui surpasserait la puissance de ces forces, s’adressent plus aux Ă©motions qu’à la rĂ©flexion [13].

Refuser de voir dans le conspirationnisme un danger, c’est croire que nos milieux seraient hermĂ©tiques au complotisme. C’est une erreur. Les exemples ne manquent pas de militant·es progressistes ou libertaires transfuges passé·es dans le camp rĂ©actionnaire. Une critique classique et ancienne du conspirationnisme est qu’il amĂšne Ă  l’impuissance et Ă  l’inaction. Mais cette critique avait oubliĂ© que cela a des limites. Au-delĂ  d’un certaine durĂ©e et intensitĂ© dans la crise la diffusion des complotismes alimentent des mouvements de masse. Ils deviennent porteurs politiquement et intĂšgrent le champ politique classique.

Tout comme dans nos groupes ou nos rapports interpersonnels nous devons ĂȘtre capables de reconnaĂźtre les oppressions, d’en parler afin d’aller vers un monde dĂ©barrassĂ© d’elles ; il me semble tout aussi nĂ©cessaire d’ĂȘtre Ă  l’affĂ»t des discours, rhĂ©toriques, postures et thĂ©ories conspirationnistes afin de mieux les combattre. Que l’on parle de Covid19 ou non. Il nous faut regarder de prĂšs les sources que l’on utilise lorsqu’on travaille sur un sujet que l’on souhaite partager (surtout sur un sujet liĂ© Ă  la santé ), prĂȘter attention autant au message qu’au messager, refuser la manipulation et l’usage de faux pour convaincre. Les thĂ©ories conspis sont Ă  l’heure actuelle trĂšs populaires et tendent Ă  s’approprier l’hĂ©gĂ©monie des discours « anti-systĂšme Â». Il serait catastrophique de diluer nos idĂ©es et nos pratiques dans une sorte de conspirationnisme Ă  la sauce autonome : poser des « questions qui dĂ©rangent Â», n’user que de l’affect et du sensationnel, mĂ©langer cause et consĂ©quence, se dĂ©faire de la nĂ©cessitĂ© de vĂ©racitĂ©, adopter des postures victimaires. Nous serions certain⋅es de perdre tout espoir de poser des bases et des objectifs Ă©mancipateurs dans les luttes. Sans oublier, sur un plan trĂšs personnel mais tout aussi important, que nos proches (ami·es, familles, etc) sont susceptibles de se retrouver bouffĂ©â‹…es par des thĂ©ories complotistes ou des sectes qui les propagent.

PDF - 6.2 Mo

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Source: Iaata.info