Septembre 19, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Merci à Brassens, à Ferré, à Brel, à Dylan, à Paco Ibanez et aux Rolling Stones

Comment ne pas remercier tous les artistes qui ont dĂ©routĂ© l’enfant que j’étais, de l’ennuyeuse voie royale que le conformisme me promettait ? Je ne parlerai pas seulement en mon nom, mais aussi en celui de beaucoup de ceux qui avaient quinze ans, ou un peu plus, en 1965. Parce que je sais positivement, pour l’avoir vu, que l’évolution de ma conscience et de mon engagement politiques s’est faite avec la dĂ©couverte de quelques chansons pas forcĂ©ment toutes « anarchistes Â», mais libertaires et libĂ©ratrices, de mĂȘme que pour mes copains de l’époque. La marque en a Ă©tĂ©, pour eux comme pour moi, le plus souvent indĂ©lĂ©bile. Woody Guthrie avait bien eu raison d’écrire sur sa guitare This machine kills fascists (« Cette machine tue les fascistes Â»).

La France des annĂ©es soixante, celle de Charles et Yvonne de Gaulle, Ă©tait un pays oĂč les femmes allaient Ă  la messe voilĂ©es et oĂč le mari, qui faisait tant le fier auprĂšs de son Ă©pouse qu’il opprimait et de ses enfants qu’il impressionnait, filait droit, tĂȘte baissĂ©e, casquette Ă  la main, quand la voix du patron tonnait dans les ateliers. Et il ne contestait pas non plus les directives des dirigeants syndicaux marxistes qui lui disaient quoi lire, quoi penser et oĂč dĂ©filer, en bon ordre.

Brillantine et “tiens-toi droit !”

Vous avez tous oubliĂ©, vous les jeunes, parce qu’on s’est contentĂ© de vous le dire, mais les annĂ©es 60 en France Ă©taient extrĂȘmement conformistes. L’obĂ©issance Ă©tait une rĂšgle absolue. On mettait des blouses grises aux Ă©coliers, les filles avaient des jupettes plissĂ©es et des chaussettes blanches et de stupides sandales de plastique noir brillant. Lorsqu’à la fin de 1966 je laissai mes cheveux couvrir (Ă  peine) mes oreilles, le proviseur de mon lycĂ©e de province me demanda un jour « si je voulais ressembler Ă  ces voyous anglais Â» ! Pour la plupart, vous les jeunes, pour lesquels j’écris, vous confondez la France de 1975 et la France de 1965. Les cheveux longs, la fumette, les jolies filles en jean avec des lunettes rondes, c’était 1975, ça : l’affaire Lip, le Larzac, Malville, etc. Ce monde-lĂ  ne pouvait apparaĂźtre qu’aprĂšs que le prĂ©cĂ©dent eut Ă©tĂ© dĂ©truit. Nous, en 1965, on avait sur le dos des anciens de l’AlgĂ©rie qui crĂąnaient, des curĂ©s omnipotents, des professeurs agressifs et autoritaires, et, politiquement, le choix entre de Gaulle, Lecanuet, Mitterrand, et Waldeck-Rochet : ça fait frĂ©mir. Une France servile prise en tenaille par des syndicats soit bidons soit Ă  la botte, bossait en silence pour des clopinettes, croyant que ses chefs allaient au moins leur jeter l’os de la croissance, aprĂšs avoir mangĂ© la viande.

Et ce qui a fait sauter ce tas de merde, ce sont des chansons. Pas croyable, oui, des chansons. J’en suis tĂ©moin : des chansons ont libĂ©rĂ© nos cerveaux de leurs chaĂźnes, elles ont fait le travail de sape, cassĂ© le barrage, et l’eau a tout emportĂ©.

Personne ne peut imaginer aujourd’hui Ă  quel terrible bourrage de crĂąne les adolescents de l’époque Ă©taient confrontĂ©s. RĂ©ussir, ĂȘtre comme les autres, trouver une petite femme ou un petit mari, faire des enfants, bien bosser jusqu’à la retraite, et mourir satisfait. La France de de Gaulle s’était rapidement remise, en silence, des 28 000 hommes perdus en AlgĂ©rie et encore plus facilement des 600 000 qu’elle avait tuĂ©s en face. Et les chansons intelligentes Ă©taient censurĂ©es Ă  la radio, oĂč l’on entendait des yĂ©-yĂ© idiots essayer de remplacer Luis Mariano et Colette Renard. Les Trente Glorieuses furent des annĂ©es d’oppression et de soumission, diffusant en permanence le poison dans les tĂȘtes.

The answer, my friend…

Mais la rĂ©volte couvait : nous avions l’oreille collĂ©e aux haut-parleurs des tourne-disques Teppaz, Ă  la recherche d’autres paroles et d’autres sons. Comment vous dire ? J’ai eu l’impression de commencer Ă  vraiment penser en Ă©coutant les chansons de Bob Dylan, Joan Baez, Georges Brassens et de LĂ©o FerrĂ©. Et mes potes aussi. On a appris pĂ©niblement la guitare, en autodidactes. D’un seul coup, cet instrument nous a donnĂ© une vraie autonomie par rapport au systĂšme musical dominant, et aux shows tĂ©lĂ©visĂ©s de Guy Lux, sur la chaĂźne unique en noir et blanc de la tĂ©lĂ©vision française. On s’est mis Ă  essayer de comprendre Masters of war de Bob Dylan, on a chantĂ© Le dĂ©serteur de Boris Vian, on a traduit The times they are a changing et We shall overcome, on a sifflotĂ© Strange fruit, cherchĂ© les accords de Street fighting man des Stones, appris Ă  chanter Hasta siempre,

on a chantĂ© Ă  tue-tĂȘte Les bourgeois c’est comme les cochons. Le poison de la libertĂ© Ă©tait en nous, ça commençait au marchĂ© de Brive la Gaillarde, ça a continuĂ© Ă  la prison de l’üle de RĂ© avec Merde Ă  Vauban, de LĂ©o FerrĂ©, on a retrouvĂ© les paroles de La chanson de Craonne, ou des chants de la guerre d’Espagne. Paco Ibanez nous a aidĂ©s pour ça, on a galopĂ© avec lui, sur les pavĂ©s qu’on a appris Ă  dĂ©crocher. L’essence, ce n’était pas pour nos voitures, on n’en avait pas encore. Et on avait des casques, alors qu’on n’avait pas de moto, et des bĂątons qui n’étaient pas de pĂšlerin ; les mouchoirs en toile, c’était pour les lacrymos.
On avait compris que ces chants libĂ©rateurs nous demandaient d’agir. Et on l’a fait, on a tuĂ© ces stupides annĂ©es cinquante et soixante assommĂ©es par tous ces crĂ©tins rĂ©actionnaires gaullistes, socialistes et communistes, on a agrandi le champ des libertĂ©s Ă  conquĂ©rir. De cette Ă©poque, je garde l’idĂ©e que l’on ne peut rien penser si on ne peut pas le chanter, et qu’on ne peut rien rĂ©ussir si l’on ne chante pas, ensemble, les mĂȘmes chants de colĂšre et d’espoir.
Pour la nître, je dis qu’il faut recommencer à chanter. Pour commencer


Philippe Paraire

Philippe Paraire est l’auteur de 50 ans de musique Rock (Bordas, 1989) et de Philosophie du Blues (Éditions de l’épervier, 2012). Avec Michael Paraire, de La RĂ©volution libertaire (Éditions de l’épervier, 2008)




Source: Monde-libertaire.fr