Militant anarchiste lyonnais, Toussaint Bordat est né à Chassenard (Allier) le 11 juillet 1854. Agé d’à peine 16 ans, il est condamné par le tribunal correctionnel de Roanne (Loire) le 15 juillet 1870 à deux mois de prison pour vol. Engagé volontaire à 16 ans, il participe aux combats de l’armée de la Loire en novembre 1870 dans le Loiret, à Coulmiers et à Orléans.

Canut de la Croix-Rousse motivé

Devenu ouvrier tisseur, il s’installe ensuite à Lyon (39, rue Denfert-Rochereau) où il commence à militer dans les rangs des canuts de la Croix-Rousse.

Du 28 janvier au 8 février 1878, il participe comme délégué au congrès ouvrier de France tenu à Lyon. L’année suivante, après la création à Marseille du Parti ouvrier socialiste, il est élu à la commission de propagande de la Fédération de l’Est qui venait de se créer. Délégué de Lyon avec Joseph Bernard au congrès du parti tenu au Havre en septembre 1880, il ne tarde pas à s’opposer à la ligne marxiste adoptée par le congrès.

Membre de la fraction abstentionniste avec Joseph Bernard, il est à l’origine de la création en mai 1881 d’un “Parti d’action révolutionnaire” hostile aux guesdistes [1] et partisan de l’action directe. Lors du congrès de la Fédération de l’Est du Parti ouvrier à Saint Etienne en juin 1881, il tente en vain avec Joseph Bernard de faire adopter ses thèses.

Il rompt alors avec le parti, et forme, avec la plupart des anarchistes de la région, la « Fédération révolutionnaire » de l’Est. En 1882 il collabore à l’organe socialiste La Bataille dont le rédacteur en chef était Lissagaray et auquel collaborèrent plusieurs anarchistes jusqu’en août où Brousse et la plupart des libertaires abandonnèrent le journal.

Solidaire des familles des mineurs grévistes tués ou blessés à la Ricamarie

Le 18 juin 1882, il est à la tête de la manifestation des mineurs de la Ricamarie [2] commémorant la fusillade de 1869 [3] et où ont lieu des affrontements avec les forces de l’ordre. Poursuivi, il est condamné le 27 juin par le tribunal correctionnel de Saint-Etienne, à un mois de prison pour « bris de clôture, viol de sépulture et port d’armes prohibées ». Pour protester contre cette condamnation, Louise Michel [4] et Rouanet tiennent début juillet devant 1500 personnes, un grand meeting à la salle de l’Alcazar à Lyon.

Participation active à l’information anti-autoritaire

A la même époque, il collabore au journal Le Droit Social (Lyon, 24 numéros du 12 février au 23 juillet 1882) dont le gérant était Louis Dejoux et qui était l’organe de la Fédération socialiste révolutionnaire lyonnaise qui comptait alors 15 sections. Suite aux poursuites, le journal disparait et est remplacé par L’Etendard Révolutionnaire (Lyon, 12 numéros et un supplément du 30 juillet au 15 octobre 1882) dont seront gérants Claude Crestin, puis Antoine Cyvoct, puis Jean-Marie Bourdon qui seront tous poursuivis et lourdement condamnés. Toussaint Bordat aurait été secrétaire de rédaction de ce journal.

Les 13 et 14 août 1882, il participe comme délégué à la réunion internationale organisée à Genève par la Fédération jurassienne à l’issue de laquelle fut publié un Manifeste refusant le suffrage universel pour renverser les institutions, recommandant la séparation totale d’avec tout parti politique et adoptant le communisme comme but final. Le Manifeste désignait comme ennemis « tous ceux qui se sont emparés d’un pouvoir quelconque ou veulent s’en emparer : propriétaire, patron, Etat, magistrat, prêtre ». (L’Etendard Révolutionnaire, 20 août 1882).

Le 9 novembre 1882, il participe à la manifestation des tisseurs organisée par l’ensemble des groupes libertaires de Lyon. Toussaint fut l’un des initiateurs, avec Joanny Coindre, de la Guille, de la grande réunion du 18 novembre 1882 salle de l’Élysée et de la collecte de fonds pour le journal L’Étendard révolutionnaire. D’ailleurs c’est chez Toussaint Bordat que se réunissait la section de la Guillotière de la Fédération révolutionnaire lyonnaise.

Arrêté pour ses idées et condamné à 5 ans de prison au procès monstre des 66 à Lyon

Toussaint ne va pas par quatre chemins quand il trouve que des actions sont justes. C’est ainsi qu’il justifie, en le disant et en l’écrivant, les actions de la « Bande noire » de Montceau-les-Mines contre les édifices religieux en août 1882. Et le 14 octobre 1882, il est arrêté. On l’inculpe alors, avec de nombreux autres militants libertaires, de « reconstitution d’une internationale révolutionnaire ». Le procès monstre dit des « 66 » se déroule au début de l’année 1883.

L’accusation avait classé les prévenus en deux catégories. La première comptait les 28 prévenus suivants : Chavrier, Jean Antoine Coindre, Joseph Damians, François et Louis Dejoux, Desgranges, Nicoles Didelin, Dupoisat (ou Dupoizat), Fabre, Fages (ou Farges), Régis Faure, Gaudenzi, Genet, Genoud, Giraudon (ou Girodon), Gleizal (ou Garnier-Gleizal), Hugonard (ou Hugonnar), Huser, Landau (ou Landeau), César Mathon, Michaud, Jules Morel, Pautet (ou Pautel), Peillon, Péjot, Joseph et Hyacinthe Trenta Hyacinthe et Tressaud. Cette catégorie était accusée « d’avoir, depuis moins de trois ans, à Lyon ou sur toute autre partie du territoire français, été affiliée ou fait acte d’affiliation à une association internationale ayant pour but de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion et d’avoir ainsi commis un attentat contre la paix publique ».

Les 38 prévenus de la seconde catégorie étaient : Baguet dit Bayet, Bardoux (ou Bardou, Berlioz-Arthaud), Joseph Bernard, Blonde, Félicien Bonnet, A. Bonthoux, Toussaint Bordat, Boriasse, Jean-Marie Bourdon, Bruyère, Champalle (ou Champal), Chazy, Cottaz, Courtois, Claude Crestin, Antoine Cyvoct, Dard, Ebersold, Etienne Faure Cou-Tordu, Georges Garraud dit Valadier, Emile Gautier (ou Gauthier), Joly, Kropotkine, Liégeon, Pierre Martin, Maurin, Pinoy, Renaud, Ribeyre, Jean Ricard, Sala, Sanlaville, Sourisseau (ou Sourrisseau), Thomas, Viallet, Charles Voisin, Zuida. À la seconde catégorie était imputé « d’avoir, dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, accepté des fonctions de cette association ou d’avoir sciemment concouru à son développement, soit en recevant ou en provoquant à son profit des souscriptions, soit en lui procurant des adhésions collectives ou individuelles, soit enfin en propageant ses doctrines, ses statuts ou ses circulaires » (d’après la Gazette des Tribunaux, 10 janvier 1883).

Bordat, prévenu de la deuxième catégorie, présente lui-même sa défense au cours de laquelle il dénonce Georges Garraud Valadier, autre inculpé réfugié en Suisse, comme un indicateur que la police avait fait entrer dans les rangs anarchistes. Le procès s’acheva le 19 janvier 1883.

Bordat est condamné à cinq ans de prison, à la forte amende de 2000 francs, dix ans de surveillance et quatre ans de privation de droits civils ; ce jugement fut confirmé par arrêt de la cour d’appel de Lyon le 13 mars 1883. Incarcéré à Clairvaux, Bordat n’en sort qu’en janvier 1886.

Qu’à cela ne tienne, il reprend la lutte aussitôt

Après ces années de prison, il n’a rien perdu de sa verve et de son allant révolutionnaire, et son retour à la vie militante marque un regain dans l’activité du mouvement anarchiste lyonnais. Aussitôt, il s’oppose à son ancien camarade Joseph Bernard, autre condamné du procès de Lyon, libéré lui aussi, et dont la pensée évoluait vers le blanquisme [5]. Toussaint Bordat est alors avec Montfouilloux, le secrétaire de rédaction d’un nouvel organe communiste anarchiste, La Lutte Sociale (Lyon, 6 numéros du 28 août au 2 octobre 1886) qui se réunissait chez Ancian (8, Grand’ rue de la Croix Rousse) et dont le gérant était Jean Rocca.

De nouveau condamné (pour outrages) et interdit de séjour à Lyon

Au cours d’une réunion, salle Rivoire à Lyon, Bordat s’en prend vertement au commissaire de police présent dans la salle, à qui il reproche d’avoir fait arracher des manifestes abstentionnistes. Arrêté trois jours après, il est condamné le 30 août à quatre mois de prison et cinq années d’interdiction de séjour pour « outrages à un commissaire de police dans l’exercice de ses fonctions ».

Dans l’exil, il continue le combat

Libéré en novembre 1886, il part, au début de décembre, pour Vienne où il poursuit son action militante. Il ne résidera plus jamais à Lyon.

En 1890, il est à Paris et se sépare de sa femme Pauline Burteau, anarchiste elle aussi. En août il adhère par écrit au congrès anarchiste régional se tenant à Genève et auquel participèrent une vingtaine de délégués français, dont Octave Jahn, et suisses et où fut fondée la Fédération Internationale des revendications prolétariennes dont le secrétaire était Chomat. Il part ensuite s’installer à Narbonne (Aude) où il gagne sa vie comme marchand de journaux et cafetier. Surveillé de près, « il s’abstenait », selon la police, « de faire de la propagande », signalait-on en novembre 1893.

Cela ne l’a pas empêché, en 1895, de tout faire pour innocenter l’anarchiste lyonnais Antoine Cyvoct, accusé d’être l’auteur d’un article intitulé « Un bouge » paru dans Le Droit social du 12 mars 1882, et qui avait été condamné à la peine de mort en décembre 1883. Cela ne l’a pas empêché de collaborer ensuite au journal lyonnais La Jeunesse nouvelle jusqu’en février 1897. Il a par la suite collaboré aussi au journal parisien L’Homme Libre (1903/1904).

Il organise même les conférences de Sébastien Faure : d’ailleurs, un rapport, de mai 1897, du commissaire spécial de Narbonne spécifiait la présence de Toussaint Bordat aux côtés de Sébastien Faure.

Toussaint Bordat : un acharné contre l’autorité condamné le 18 juin 1882

Article publié le 18 Juin 2019 sur Rebellyon.info