Tous ces visages qui disent « ouf » lorsqu’ils s’avisent de circuler à poil dans la jungle de la rue, j’en fais partie. Et c’est plutôt comique de les voir dodeliner de la tête en croisant les regards furtifs de leurs congénères qui exhibent sans complexe leurs masques jetables ou d’autres plus coquets en tissu décoratif.

Ouf, ouf, ouf, je les guette tous ces visages virtuels, inattendus, voire extraordinaires parce qu’ils font irruption dans la foule des silhouettes masquées et qu’ils savent bien qu’ils dérogent à la règle en osant se montrer. Le montré-je ou ne le montré-je pas ? Quoi donc mon visage ou mon sésame, ce masque passe-partout ? Désormais, ce masque colifichet – est-il si indispensable dans la rue – il est de plus en plus fréquent de le voir pendouiller à la main ou autour du cou comme ces lunettes que l’on arbore qu’en cas de nécessité suprême.

Que je l’avoue, me voilà frustrée d’une forêt d’histoires qui me sautaient au visage dans la rue. Ce bonheur plein de pouvoir regarder quelqu’un en face, soudain je prends conscience combien il me manque. Parce qu’en vérité, ce ne sont pas les visages connus qui peuvent m’interpeller mais bien les inconnus susceptibles de m’impressionner comme lorsqu’enfant je croyais voir des monstres autour de moi. J’ai mis tant de temps à maîtriser cette sensation, cette peur de l’autre, ou plutôt cet étonnement que je découvre désormais chez autrui.

J’exagère sans doute, j’en conviens. On s’habitue, dit-on, à porter des masques surtout pour la bonne cause. Mais j’ai pas envie de m’habituer à ne cerner que des silhouettes. Je regardais les gens naturellement et je m’aperçois que je ne suis pas naturelle.

Sous leurs masques, on croirait que les regards sautent, se figent ou sont sur le qui-vive, tels des insectes prêts à se fondre dans leurs terriers.

J’exagère, réduite à ma plus simple expression comme les autres. Tout le monde s’en fout de ce style d’état d’âme, il y a plus grave, la crise, le chômage, le covid 19, le dérangement climatique, les catastrophes à venir, tout cela va occuper nos esprits pendant des lustres…

Reste l’émotion, qu’y puis-je. Derrière tous ces masques, je le subodore, il y a des cœurs qui battent, des individus qui louchent, qui se demandent s’ils doivent vraiment s’habituer au bénéfice de cette cachette providentielle de leur identité.

Hier, la petite vieille bonne femme que je suis a fait tomber son sac dans le train, tout a roulé par terre et personne n’a bronché, personne ne l’a aidée à ramasser son butin.

Pourtant au sortir du train, un homme a remarqué combien la petite vieille était embarrassée avec sa valise trop lourde et lui a proposé de l’aider.
L’homme était sans masque, il avait l’apparence d’un employé de la Sncf mais il était plus que ça, il m’est apparu imposant, il l’était physiquement, de toute sa stature il m’a émue, je venais de rencontrer un humain !

Paris, le 25 Mai 2020

Evelyne Trân


Article publié le 25 Mai 2020 sur Monde-libertaire.fr