Juillet 20, 2022
Par Paris Luttes
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Le 14 juillet 1948, alors qu’il quitte le Parlement avec la dĂ©putĂ©e Nilde Iotti, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du Parti communiste italien (PCI) Palmiro Togliatti est victime d’une tentative d’assassinat. Antonio Pallante, catholique libĂ©ral et anticommuniste exaltĂ©, tire quatre balles de revolver sur Togliatti, dont trois atteignent leur cible. Le tireur avait dĂ©jĂ  essayĂ© d’approcher le dirigeant communiste Ă  diverses occasions, notamment en demandant Ă  le rencontrer dans le cadre de ses fonctions parlementaires. Cet Ă©vĂ©nement plonge l’Italie dans une situation insurrectionnelle dont le traitement est inextricablement liĂ©… Ă  la 35e Ă©dition du Tour de France !

SoulĂšvement

L’annonce de l’attentat contre Togliatti provoque une sĂ©rie de manifestations violentes Ă  travers le pays, qui font 14 morts (10 manifestants et 4 agents de police) et des centaines de blessĂ©s. À Rome, La Spezia, Abbadia San Salvatore, Naples, GĂȘnes, Livourne, Taranto et Turin, la situation est insurrectionnelle. Des grĂšves sauvages, spontanĂ©es, se dĂ©clenchent dans la PĂ©ninsule. Giuseppe Di Vittorio, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la CGIL (ConfĂ©dĂ©ration GĂ©nĂ©rale Italienne du Travail, Ă©quivalent de la CGT de l’autre cĂŽtĂ© des Alpes), dĂ©cide d’accompagner le mouvement en rentrant prĂ©maturĂ©ment de son voyage aux États-Unis et en appelant Ă  la grĂšve gĂ©nĂ©rale. Les lignes du tĂ©lĂ©phone public sont coupĂ©es et le trafic ferroviaire est Ă  l’arrĂȘt. Des siĂšges du parti dĂ©mocrate-chrĂ©tien sont attaquĂ©s, des usines occupĂ©es. Des barricades sont dressĂ©es, et de nombreux ouvriers dĂ©poussiĂšrent leurs armes de partisans. À Turin, les ouvriers de la FIAT sĂ©questrent le directeur gĂ©nĂ©ral et prĂ©sident de l’entreprise, Vittorio Valletta. La conduite de l’action syndicale provoquera la scission de l’aile chrĂ©tienne-dĂ©mocrate de CGIL dans la ConfĂ©dĂ©ration italienne des syndicats de travailleurs (CSIL). Togliatti est sur le billard, et les rumeurs de sa mort se rĂ©pandent.

Pacification

Du cĂŽtĂ© du gouvernement, c’est la panique : on craint que le moment de l’insurrection communiste soit venu et que le Parti applique son mystĂ©rieux « Plan K Â», complot bolchĂ©vique fantasmĂ© par la droite italienne et dont les Ă©meutes seraient la premiĂšre Ă©tape. Le 15 juillet Mario Scelba, ministre de l’IntĂ©rieur dĂ©mocrate-chrĂ©tien, interdit les manifestations pendant que Giuseppe Di Vittorio donne des garanties au gouvernement : les dĂ©lĂ©guĂ©s syndicaux font tout leur possible pour apaiser les ouvriers, tandis que la centrale syndicale appelle Ă  cesser la grĂšve le lendemain, 16 juillet, Ă  midi. Le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la CGIL a Ă©tĂ© averti que Togliatti avait survĂ©cu Ă  son opĂ©ration, et savait qu’il appellerait au calme dĂšs qu’il en serait physiquement capable. En attendant, de nouvelles manifestations et Ă©meutes font 16 morts et 600 blessĂ©s les 15 et 16 juillet. Quand Togilatti sort du coma et du silence, ses premiers mots sont pour les ouvriers, qui attendent l’autorisation du Parti pour matĂ©rialiser leurs menaces de guerre civile et accomplir leur rĂ©volution : « Non fare fesserie Â» (Ne faites pas de bĂȘtises). À la rĂ©surrection succĂšde la pacification, fonction-mĂȘme du PCI au sortir de la guerre : en 1946, le PCI soutient la loi d’amnistie des fascistes (dite « Amnistie Togliatti Â») ; en 1949, aprĂšs avoir utilisĂ© la Volante Rossa (groupe d’anciens partisans connu pour avoir poursuivi l’épuration antifasciste sauvage aprĂšs l’amnistie) comme service d’ordre, le PCI renie ses membres et les abandonne Ă  la justice dĂ©mocrate-chrĂ©tienne ; face Ă  la contestation des annĂ©es 1960 et 1970, le PCI dĂ©nonce les Ă©lĂ©ments les plus offensifs du mouvement ouvrier et rĂ©volutionnaire comme des « agitateurs Â» ; en 1973, en rĂ©action au coup d’État de Pinochet, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du PCI propose un « compromis historique Â» aux dĂ©mocrates-chrĂ©tiens dans l’espoir de participer Ă  un « gouvernement de solidaritĂ© nationale Â».

Cyclisme

Dans les rangs dĂ©mocrates-chrĂ©tiens, plutĂŽt que de remercier le PCI pour son rĂŽle contre-rĂ©volutionnaire, qu’il continuera de remplir Ă  merveille par la suite, on prĂ©fĂšre trouver l’origine du retour au calme dans la performance exceptionnelle du cycliste Gino Bartali lors des 13e et 14e Ă©tapes du Tour de France (Cannes-Briançon le 15 juillet, Briançon-Aix-les-Bains le 16 juillet). Alcide De Gasperi, prĂ©sident du Conseil des Ministres, aurait appelĂ© Bartali le 14 juillet pour lui ordonner de gagner le grand tour et sauver le pays de la division. Le cycliste italien confirmera plus tard que De Gasperi lui avait modestement demandĂ© s’il se sentait capable de remporter la 13e Ă©tape, et niera toujours la moindre corrĂ©lation entre sa victoire et l’issue politique du soulĂšvement du 14 juillet. Pourtant, aujourd’hui encore, l’historiographie dĂ©mocrate-chrĂ©tienne reproduit ce mythe du Tour de France. D’un cĂŽtĂ©, les communistes dĂ©battent du potentiel rĂ©el de la mobilisation insurrectionnelle ouvriĂšre et de ses perspectives politiques, pour savoir si l’épisode reprĂ©sentait une occasion rĂ©volutionnaire ou se limitait Ă  une simple explosion de colĂšre spectaculaire. De l’autre, les dĂ©mocrates-chrĂ©tiens Ă©laborent le mythe d’une victoire sportive vertueuse, ayant permis de dĂ©tourner le peuple du poison violent distillĂ© par la dĂ©magogie soviĂ©tique du PCI, prĂ©sentĂ© par la mĂȘme occasion comme un corps Ă©tranger Ă  la sociĂ©tĂ© italienne. Une vile instrumentalisation de l’exploit sportif du Juste parmi les Nations.

Sources




Source: Paris-luttes.info