Mai 5, 2022
Par Rapports De Force
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A Toulouse une déléguée syndicale enceinte, victime du racisme de ses collègues, dénonce un climat sexiste dans sa boîte et finit par être visée par une procédure de licenciement. Tout cela sous les yeux de conseillers régionaux PS d’Occitanie, qui refusent de se mouiller.

Le dossier de la toulousaine Teldja Seniguer surprend tant il est un concentré des problématiques de discrimination au travail dénoncées de longue date par les syndicats. « Le licenciement de notre camarade est le résultat d’une triple discrimination : syndicale, sexiste et raciste », s’insurge Sophie Binet, secrétaire générale de l’Ugict-CGT chargée de l’égalité femme/homme dans le syndicat et présente à la conférence de presse du 29 avril donnée à la bourse du travail de Toulouse.

Racisme et sexisme au travail : des luttes qui s’imposent dans les conflits sociaux

À grands renforts de manifestations et de pétition, l’union départementale CGT de Haute-Garonne (31) a décidé de prendre le dossier à bras le corps. Elle met en cause à la fois l’employeur de Teldja Seniguer, l’association Carif-Oref, mais aussi les élus socialistes du conseil régional d’Occitanie, membres du conseil d’administration (CA). Le syndicat leur reproche de s’être abstenus lorsque le licenciement de la déléguée syndicale (DS) CGT a été voté. « On ne doute pas une seule seconde que Mme Carole Delga ignore ce qui se passe dans cette association qu’elle administre en partie. Et qu’elle réagira dès qu’elle sera informée », suggère, un poil taquin, Cédric Caubère, secrétaire général de l’Union départementale CGT de Haute-Garonne (UD CGT 31).

Une enquête nébuleuse qui conduit à un licenciement

Pour comprendre la situation il faut remonter a minima au 6 avril 2021. Ce jour-là, le directeur du Carif-Oref Occitanie, association financée par l’État et la Région, dont le but est d’épauler les conseils régionaux et les DREETS (Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités) dans leurs politiques de formation, soumet à son conseil d’administration un projet de licenciement. Il vise Teldja Seniguer, secrétaire générale de l’Union locale Toulouse Sud, et il est adopté par 6 voix contre 2 (et 9 abstentions). La procédure intervient alors que la syndicaliste est en conflit avec sa direction. Quelques mois auparavant, elle avait dénoncé une ambiance sexiste au sein de l’association et des faits de racisme et de harcèlement moral qui la visaient personnellement.

Le contenu du projet de licenciement pour « faute grave » – seule faute autorisant un employeur à licencier une femme enceinte – est très nébuleux. La direction du Carif-Oref Occitanie utilise ce document – que Rapports de Force a pu consulter – à la fois pour faire voter le licenciement de Teldja Seniguer et pour répondre à ses différentes demandes d’enquêtes. Un mélange des genres particulièrement surprenant. Mais pas moins que l’argumentaire développé par la direction. Selon elle, la déléguée syndicale serait elle-même intégrée à une chaîne de mails jugés « inappropriés »… ce qui rendrait les demandes de la jeune femme nulles et non avenues. Contactée, la direction de l’association n’a pour l’heure pas donné suite à notre demande d’entretien.

Cette dernière ajoute ensuite au projet de licenciement une liste de 11 mails, remontant pour certains à 2015. Ils sont censés contenir des plaintes des salariés du Carif-Oref concernant le « comportement agressif » de Teldja Seniguer à leur égard. Le contenu de ces prétendus mails n’étant pas détaillé, les membres du CA et l’inspection du travail sont priés de croire la direction sur parole. « C‘est de l’esbrouffe. Donner une liste de mails sans en indiquer le contenu confirme le caractère manipulateur de l’employeur. Il essaie tout simplement de licencier une lanceuse d’alerte », soutient Cédric Caubère de l’UD CGT 31. La direction affirme de son côté que la DS « nuit à la sécurité et à la santé » des salariés… et qu’il faut dès lors la licencier.

« Employeur tout puissant »

« J’ai demandé à plusieurs reprises que l’on enquête sur le climat qui règne au Carif-Oref. Cela restait sans réponse jusqu’à ce que le directeur s’empare seul du sujet », explique la déléguée syndicale. A en croire le document du CA, la direction a effectivement enquêté du 18 janvier au 24 février 2022. Mais seuls 2 salariés, considérés comme « impliqués » sont interrogés. « Or l’employeur ne peut pas faire l’enquête seul. Il invente des procédures contraires au droit du travail. On a là quelqu’un qui se pense tout puissant », suppose Christine Fourage, secrétaire nationale du syndicat CGT des personnels de l’enseignement et de la formation privée (SNPEFP).

De plus, l’enquête menée par la direction ne répond en rien à la demande de Teldja Seniguer. Cette dernière dénonce des faits de harcèlement moral et de racisme qui la visent personnellement mais alerte également sur un climat sexiste qui règne, selon elle, au sein de l’association. Or la direction agit comme si tous ces faits ne concernaient que la DS. « On est face à un employeur qui choisit sur quoi il doit enquêter, qui il interroge et qui trouve finalement ce qu’il veut trouver », résume Cédric Caubère de la CGT 31.

Des mails « inappropriés mais pas sexistes »

Ainsi, pour ce qui est du harcèlement sexiste, la direction confirme dans son rapport qu’une chaîne de mails a circulé au sein de l’entreprise durant « au moins six ans ». Plusieurs salariés en sont destinataires, dont Teldja Seniguer. Cette chaîne relayait des articles de presse insolites au contenu parfois sexuel (ex : relai d’un article sur une personne se rendant aux urgences avec un manche de pelle coincé dans le rectum). La direction en conclut que ces derniers sont « inappropriés mais pas sexistes ».

Or cette chaîne de mail, seul objet de l’enquête sur le sexisme dans l’entreprise menée par la direction, ne constitue pas la totalité des faits soulevés par Telda Seniguer. « Une collègue a par exemple été qualifiée “de chef de projet crayon de couleur et paillette” », raconte la déléguée syndicale. Là encore, la direction ne semble pas avoir creusé la question.

« Dans cette entreprise, aucune mesure de prévention n’a été prise en matière de violences sexuelles et sexistes. Et lorsque une déléguée syndicale dénonce des faits, on tente de la licencier. On connaît le dicton : lorsqu’on veut éviter la fièvre, il vaut mieux casser le thermomètre », assène Sophie Binet.

Du « travail d’arabe »

Pour ce qui est du racisme, la direction semble esquiver le sujet d’une manière déconcertante. « Madame Seniguer accuse son collègue de propos racistes alors que celui-ci ne fait que rapporter des propos écrits par une autre personne suivant un mode indirect », stipule le projet de licenciement soumis au CA.

Des propos racistes ont donc bien été tenus dans le cadre de l’entreprise… mais pas par la bonne personne. Affaire classée. La direction continue sa démonstration en accusant la déléguée syndicale d’avoir elle-même écrit des mails « à connotation raciste qui se moquent des africains » et en donne un aperçu, que nous citons in extenso pour montrer à quel point les extraits cités dans le projet de licenciement demeurent incompréhensibles : « Faux débat télévisé, Les africains ont posé le pied sur mars…». Et c’est tout.

A l’inverse, Rapports de Force a eu accès à un échange de mails entre des salariés de l’entreprise qui qualifient le travail de Teldja Seniguer, de « vrai travail d’arabe qu’il […] faut maintenant rattraper ». Prouvant bel et bien que des propos racistes ont visé la déléguée syndicale. Ces derniers ne sont pas pris en compte dans l’enquête de la direction.

La faute au PS ?

Malgré le vide abyssal du dossier, les membres du CA ont bel et bien voté en majorité pour qu’une procédure de licenciement soit engagée à l’encontre de Teldja Seniguer. Sur les 6 membres favorables au licenciement, 4 sont des membres du collège employeur et 2 des représentants des salariés (CFDT, CFTC). Côté contre, on trouve une élue régionale PCF et un syndicaliste CGT. Le licenciement est donc en grande partie permis par les votes des employeurs et par l’abstention des 6 élus PS et des 3 représentants de l’État. « Dans le respect de la demande des syndicats, la Région comme l’État s’abstiennent pour toutes questions RH de l’association », soutient le service presse de la région Occitanie, s’en remettant à l’inspection du travail.

Pourtant, une élue régionale PCF n’a pas appliqué la consigne. « Les éléments que l’on avait sous les yeux ne permettaient pas de trancher quoi que ce soit. C’est pour cela que j’ai refusé le licenciement », résume cette- dernière.

Teldja Seniguer rencontrera l’inspection du travail ce jeudi 5 mai. Antoine Lombard, son avocat, annonce déposer une première plainte pour harcèlement visant son employeur. Et ajoute qu’il contestera le licenciement de Teldja Seniguer si celui-ci est confirmé par l’inspection du travail.




Source: Rapportsdeforce.fr