FĂ©vrier 17, 2021
Par Paris Luttes
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C’est l’histoire de personnes qui n’ont pas de maison. Elles en trouvent une, vide depuis au moins deux ans. La maison est belle et grande. Alors elles emmĂ©nagent histoire d’en avoir une, de maison. Des maisons vides, il y en a plein. Des gens sans maison, tout autant. Alors autant en profiter !

C’est aussi l’histoire de Roland. PropriĂ©taire. Il est Ă  l’aise dans la vie parce que le brave Roland ne vit pas dans sa maison, il se paye en plus un appart. Un jour, Roland apprend que SA PropriĂ©tĂ©, SON « Chez lui Â» (oĂč il ne vit pas) est occupĂ© par des gens. Roland voit rouge car la propriĂ©tĂ© privĂ©e, c’est sacrĂ©. Il traine les gens en justice et apprend qu’il doit attendre quelques mois avant de rĂ©cupĂ©rer sa maison, trĂȘve hivernale oblige. Mais Roland ne veut pas attendre. Il contacte ses anciens collĂšgues de la dĂ©pĂȘche et nous raconte une histoire Ă  faire pleurer dans les chaumiĂšres. Roland n’a plus accĂšs Ă  ses chaussettes, il vit quasiment Ă  la rue. Les squatteurs l’empĂȘchent de rejoindre sa chĂšre et tendre en ehpad car la vente de sa maison en serait bloquĂ©e… Une version de la rĂ©alitĂ© qui ne parle pas de l’absurditĂ© de possĂ©der des rĂ©sidences secondaires quand d’autres sont Ă  la rue. En tous cas, les dĂ©s sont jetĂ©s, tous les opportunistes peuvent entrer en scĂšne.

Ah, en fait, c’est l’histoire de Bassem, influenceur sur les rĂ©seaux sociaux, autoproclamĂ© justicier 2.0. Selon lui, il est inacceptable que des personnes s’organisent par elles-mĂȘmes pour vivre dans des maisons vides. Sans chercher Ă  comprendre les tenants et aboutissants de l’affaire, il s’érige en dĂ©fenseur de la propriĂ©tĂ© privĂ©e. Il balance alors des vidĂ©os sur le net et appelle tout un chacun Ă  venir en aide au proprio et Ă  mettre fin Ă  cette « injustice Â». Au cas oĂč ce n’était pas encore clair, Bassem a quelques penchants rĂ©actionnaires, et saupoudre allĂšgrement ses dires de propos vantant les organisations identitaires et nationalistes. La mayonnaise prend. Le temps des rĂ©seaux est celui oĂč les dĂ©bats politiques et les conflits Ă©thiques sont remportĂ©s grĂące au nombre de followeurs, oĂč l’indignation et la spontanĂ©itĂ© Ă©clipse la rĂ©flexion et le recul.

C’est plutĂŽt l’histoire de gens dont le mĂ©tier est de nous marteler les rĂšgles d’un jeu qu’on n’a pas choisi et qui nous est imposĂ©. Un jeu rĂ©gi par l’argent oĂč rĂšgne l’exploitation des riches sur les pauvres. Un jeu oĂč la Famille, la PropriĂ©tĂ© et le Travail sont les atouts sacrĂ©s. Alors quand on les contacte pour leur parler d’une maison volĂ©e, ils foncent devant la maison, camĂ©ra Ă  la main. Ils harcĂšlent pour un bout d’image, s’invitent chez les voisins pour pouvoir rassasier leur curiositĂ© malsaine et leur soif de sensationnalisme. Qui sont donc ces terribles voleurs de maison, on a hĂąte de savoir, de les montrer du doigt. Mais surtout, il est urgent que « JUSTICE SOIT FAITE Â». Alors tels de preux chevaliers, les journalistes nous racontent cinq jours durant les incroyables Ă©popĂ©es de… pas grand choses en fait. Si ce n’est de gens qui voulaient vivre dans une maison vide et qui se font harceler pour la quitter.

Mais c’est aussi l’histoire de personnes qui ne jurent qu’en tricolore. Ils s’ennuient dans leur petite vie oĂč la haine de l’autre est l’unique langage. Ils attendent un bout d’os Ă  ronger, une nouvelle passion haineuse Ă  partager. Quand ils apprennent qu’une maison est squattĂ©e et qu’en plus cette maison appartient Ă  un vieux « bien de chez nous Â», la fachosphĂšre se lĂšche les babines, et profite de la tribune ouverte Ă  l’occasion pour se rencontrer et se renforcer. Alors eux aussi ils se mettent Ă  harceler, insulter… mais attention, pour dĂ©fendre la veuve et l’orphelin, ou dans ce cas plutĂŽt le vieux bourgeois. Ils se rassemblent derriĂšre cette phrase affichĂ©e par tous les mĂ©dias : « Que Justice soit faite Â».

Attends, je crois que c’est aussi l’histoire de gens qui gĂšrent un commerce. Ils ont leurs petites heures et leurs petites valeurs ; c’est vrai que leur travail est hors la loi. Mais un travail est un travail. Ils adorent raconter que ce sont de vrais bandits et qu’ils dĂ©testent la police mais certains la dĂ©testent surtout quand elle les empĂȘche de faire leur travail. Car les sous c’est vraiment sacrĂ©. La maison du vieux, sans doute qu’ils s’en foutent au fond. Le problĂšme, c’est de ne pas pouvoir bosser. Et la prĂ©sence de la police et des mĂ©dias devant la maison les en empĂȘcherait. Alors eux aussi menacent, frappent et vont jusqu’à collaborer avec cette fameuse police qu’ils prĂ©tendent dĂ©tester. Car oui faut bien gagner sa croute, et tant pis pour les dommages collatĂ©raux.

C’est une histoire pas trĂšs jolie et vieille comme le monde. L’histoire de gens qui ont chacun leur petit intĂ©rĂȘt Ă  dĂ©fendre, du coin de deal Ă  la propriĂ©tĂ© privĂ©e en passant par la tribune politique, et s’allient pour virer ceux qui dĂ©rogent aux rĂšgles. L’histoire aussi d’honnĂȘtes citoyens qui ne supportent pas l’idĂ©e de la triche, que certains aient l’affront de vivre dans une maison qu’ils n’ont ni mĂ©ritĂ©e Ă  la sueur de leur front, ni acquise par hĂ©ritage Ă  travers les liens du sang. C’est l’histoire d’une maison vide qui est Ă  nouveau vide. Mais c’est une histoire qui pourrait en devenir d’autres, un peu plus jolies. L’histoire Ă  Ă©crire de personnes qui en ont marre de la guerre entre pauvres, s’en prennent Ă  leurs proprios qu’ils ne veulent plus engraisser plutĂŽt qu’au galĂ©rien du coin, luttent contre les affaires juteuses de la mafia de la spĂ©culation immobiliĂšre, dĂ©cident d’un coup de poker de vivre leur vie comme ils en ont envie, sans chefs, sans thune, sans propriĂ©tĂ© privĂ©e et sans exploitation.

PubliĂ© d’abord sur IAATA




Source: Paris-luttes.info