Janvier 24, 2022
Par Lundi matin
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Un tel texte est nĂ©cessaire et dĂ©sirable car depuis deux ans nous flottons dans une confusion et une stupeur qui suspend les mouvements de la rĂ©flexion. Recouvert par la fureur des mĂ©dias, pris au piĂšge dans les dualismes et les mots de l’ennemi, notre pensĂ©e stagne et ne parvient plus Ă  trouver les chemins du dĂ©passement. Dans une telle pĂ©riode historique des franchissements « ne pas savoir Â» est surement une marque de bon sens, mais derniĂšrement les affects entourant la question de la catastrophe, des vaccins, Ă©taient tellement intenses et virulents que des formes de dĂ©ni et d’évitement des dĂ©bats ont pu avoir lieu, il est temps d’y mettre fin. Ouvrir les questions que posent l’époque, nourrir les conflits, dĂ©placer les certitudes, mettre Ă  l’épreuve les thĂ©ories, voilĂ  ce Ă  quoi nous aimerions participer, voilĂ  la recherche d’une thĂ©orie radicale : comment s’en sortir.

Premier point : les complotistes et les anti-complotistes font dispositif, ces deux postures trempent dans l’impuissance et la dĂ©nonciation. Mais d’une certaine maniĂšre, la posture complotiste est dĂ©jĂ  connue et bien documentĂ©e ; c’est le complot des anticomplotistes qui passe pour un phĂ©nomĂšne exotique. Cette nouvelle raison d’ĂȘtre de la gauche bourgeoise, nouveau dĂ©tour dans la mĂ©saventure de la pensĂ©e critique, prend peut-ĂȘtre son essor avec l’hystĂ©rie anti-Trump. Cela n’est pas assez soulignĂ© dans le premier texte, mais l’anticomplotiste est un ennemi de premier ordre, l’évolution monstrueuse du flic-citoyen trop heureux de montrer son pass sanitaire comme preuve de sa bonne moralitĂ©. Et puis oui : les complots existent. Le piĂšge grossier de l’attaque sĂ©mantique anticomplotiste est Ă©videment de nous cantonner Ă  une critique rĂ©formiste oĂč l’on ne pourrait plus dĂ©noncer les complots bien rĂ©els et historiques des dominants dans leur systĂ©maticitĂ© et dans leur existence terrestre.

Bien que les rapports sociaux soient complexes et que la domination est toujours structurelle, il est vital pour les rĂ©volutionnaires de pouvoir la contester dans ses incarnations humaines et pas seulement dans le ciel des structures sinon le camp des rĂ©volutionnaires se limite aux seules personnes ayant suffisamment de conscience politique et se condamne Ă  un avant-gardisme nĂ©faste. « Quiconque attend une rĂ©volution pure ne vivra jamais assez longtemps pour la voir Â», ce n’est pas un spontanĂ©iste qui parle mais bien LĂ©nine lui-mĂȘme Ă  propos de la rĂ©volution de 1905 : « il y avait des masses aux prĂ©jugĂ©s les plus barbares, luttant pour des objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait de groupuscules qui recevaient de l’argent japonais, il y avait des spĂ©culateurs et des aventuriers, etc. [
] sans cette participation, la lutte des masse n’est pas possible. Et tout aussi inĂ©vitablement, ils apporteront au mouvement leurs fantaisies rĂ©actionnaires, leurs faiblesses et leur erreurs. Mais objectivement ils s’attaqueront au Capital. Â»

La pĂ©riode est rĂ©vĂ©latrice : les anticomplotistes prĂ©fĂ©rant ne pas se compromettre avec de mauvais alliĂ©s en viennent Ă  se cantonner dans la critique des structures et passent Ă  cĂŽtĂ© de tous les sursauts de rĂ©sistance des populations. Ces deux derniĂšres annĂ©es on a vu l’ultragauche dĂ©serter la critique des mesures sanitaires et autoritaires en laissant le champ entier de la dĂ©fense des libertĂ©s aux droites.

Finbalement, l’ennemi ultime est peut-ĂȘtre un rapport social, mais ce rapport s’incarne dans des institutions, des habitudes, des objets, voire des personnes. Il ne suffit pas de dĂ©noncer la police et imaginer comment s’en passer, il faut aussi parfois lui jeter des pavĂ©s, alors mĂȘme qu’existe le risque de la fĂ©tichiser et de rester bloquĂ© dans une lutte contre la rĂ©pression. De la mĂȘme façon, il ne faut pas caricaturer le pouvoir au point de croire en sa toute puissance et de devoir inventer des forces surnaturelles pour l’expliquer, mais il faut bien donner des responsables concrets et dĂ©noncer les chiens de garde du rapport social : pour Stengers, par exemple, il est important de rendre les petites mains capitalistes responsables du capitalisme, s’en prendre Ă  elles et pas seulement dĂ©noncer « le systĂšme Â».

Il y a une tendance humaniste dans la gauche Ă  considĂ©rer qu’il n’y a pas de vĂ©ritables ennemis. Le fait de nommer des ennemis est certes une mauvaise habitude mais « une mauvaise habitude de rĂ©volutionnaire Â» oĂč la politique redevient cette capacitĂ© Ă  « reconstituer de nouvelles communautĂ©s antagonistes, des lignes de partage, des divisions sans possibilitĂ© de synthĂšse : destitution Â». Donc d’un cĂŽtĂ© la dĂ©nonciation des structures « qui ne descendent pas dans la rue Â» et de l’autre « le camp des amis de la politique antagoniste Â».

Un grosse erreur, la stupeur mise de cĂŽtĂ©, fut de ne pas parvenir Ă  se saisir de tous les enjeux quotidiens pour ancrer notre position destituante : pendant deux ans, il n’exista que trĂšs peu de discours radicaux sur la catastrophe capables de s’ancrer dans ce que nous vivions pourtant tous – au moins partiellement – comme une rupture de l’ordre et de la rĂ©alitĂ© capitaliste.

DeuxiĂšme point : la peur n’est pas Ă  fuir, il faut partir d’elle. Nous le saurons pour la prochaine, dans la catastrophe la peur est une Ă©motion partagĂ©e et qui partage : que ce soit la peur du virus ou la peur de la gestion biopolitique qui domine, notre rĂ©action ne sera pas la mĂȘme et on se trouvera pris au piĂšge Ă  des endroits diffĂ©rent des dualismes : pro et anti. La peur est gĂ©nĂ©ralement cachĂ©e, infusant inconsciemment dans les dĂ©bats – surtout chez les rationalistes. La peur est Ă  la fois ce par quoi on nous gouverne et ce par quoi, si elle est mise en commun et dĂ©passĂ©e, on se rĂ©volte. Mais la peur est un affect qui pousse Ă  s’organiser si et seulement si on la dĂ©passe collectivement, dans le cas contraire elle n’est qu’une fuite qui mĂšne dans les bras « du premier charlatan ou sauveur auto-proclamĂ© Â», qu’il soit officiel ou officieux, que ce soit la tisane au miel ou le vaccin magique.

Une part du mouvement antivax, certains complotistes, comme d’autres fascistes, surfent sur la peur en roue libre, peur de la science, des autres, du savoir, de la vĂ©ritĂ©, du virus, qui peut aussi se convertir en peur irrationnelle des Ă©trangers ou du vaccin. Mais la peur est commune Ă  tous, c’est aussi le provax convaincu, militant de « la suspension critique Â» qui parfois sans le dire, charrie sa peur de la maladie, du virus et qu’il reporte sur les pauvres, les marginaux, ceux qui ne comprennent rien etc.

La peur paranoĂŻaque est le dĂ©nominateur commun de l’époque, il se trouve aussi du cĂŽtĂ© de ceux qui ont peur de la maladie parce qu’ils ont peur de la mort – peur de la vie qui englobe fatalement la mort et la maladie. On peut certes vouloir ĂȘtre soignĂ© par un robot ultra technologique mais on peut aussi prĂ©fĂ©rer mourir comme Illich. La question n’est pas de savoir ce qui est mieux, ce serait stupide puisque derriĂšre nos prĂ©occupations thĂ©oriques, ce sont nos affects qui agissent et qu’on se fout pas mal de savoir comment chacun s’arrange individuellement avec les chantages de l’Empire.

Oui, des gauchistes et mĂȘme des anarchistes tombent dans un complotisme facile, ce qui n’est finalement pas nouveau, mais des gauchistes et mĂȘme des anarchistes trainent dans un anticomplotisme ridicule oĂč devient taboue la critique des technologies vaccinales, de la 5G et des lobbys pharmaceutiques ce qui fait aussi le jeu du gouvernement et du Capital. Il faut aller au bout du processus consistant Ă  mettre dos Ă  dos complotistes et anticomplotistes – devenus irrationnels Ă  force de rationalitĂ©. Dans le cas oĂč c’est la peur du virus et de la maladie qui parle chez nos ami.e.s et qui est seule lĂ©gitime, ce qu’il y a de particuliĂšrement dangereux c’est que le pouvoir et ses solutions biopolitiques peuvent apparaĂźtre comme dĂ©sirables. Non seulement les mesures gouvernementales ont Ă©tĂ© massivement acceptĂ©es mais Ă©galement dĂ©sirĂ©es jusque chez les radicaux et les anti-systĂšme.

On en retourne au point de dĂ©part : les pro et les anti font machine et fonctionnent en couple incapacitant. On est bloquĂ© lĂ  et c’est frappant dans le rapport que l’on entretien avec le mouvement contre le pass : beaucoup sont dĂ©passĂ©s et cherchent Ă  expliquer notre impuissance, voir l’impuissance des autres, pour trouver la bonne position morale surplombante et « le calme du nĂ©ant politique Â».

Il faut en finir avec la question de ces manifestations et arrĂȘter d’essayer de les rabattre d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre de la puretĂ© gauchiste : le collectif Wu Ming l’à montrĂ© dans son analyse, nos expĂ©riences le confirme : le mouvement contre le pass et plus gĂ©nĂ©ralement la rĂ©sistance aux mesures autoritaires est protĂ©iforme et confus. Dire que, comme le mouvement des gilets-jaunes l’était dĂ©jĂ , ce mouvement est impur ne veut pas rien dire, cela veut dire qu’il faut prendre acte que « les luttes contemporaines ne se dĂ©veloppent pas Ă  partir d’idĂ©es ou d’idĂ©ologies, mais Ă  partir de gestes qui donnent un sens Ă  leur moment, des vĂ©ritĂ©s situĂ©es qui mĂ©ritent d’ĂȘtre dĂ©fendues Â». Cela vaut pour le simple refus de la vaccination « y compris de principe, sensible et intime Â».

TroisiĂšme point : Au-delĂ  de la question du pass qui est Ă©videment une privation de libertĂ©, il va bien falloir trouver un point d’accord entre nos diffĂ©rentes tendances camarades Ă  propos des technologies vaccinales, on ne peut pas se satisfaire d’un flou constant ou d’une position simpliste. Il va falloir se trouver des points d’accordage : 1) Pour tout un tas de raisons de diffĂ©rentes natures la mĂ©fiance Ă  l’égard de la science est parfaitement lĂ©gitime. 2) Pour un autre tas de raisons diffĂ©rentes l’efficacitĂ© et la fiabilitĂ© de la science est Ă©vidente. Le vaccin protĂšge de la covid 19. La question est ailleurs et elle porte effectivement sur la science et de notre rapport avec elle.

Nous pouvons dĂ©sormais caractĂ©riser la technologie vaccinale : c’est une rĂ©ponse industrielle, capitaliste et biopolitique Ă  la crise sanitaire, c’est une science impĂ©riale, qu’elle soit la plus efficace et la plus concrĂšte pour nous aujourd’hui ne suppose pas qu’elle soit la seule.

Il y a une dialectique entre la science impĂ©riale et ce que Deleuze appelle les sciences nomades qui permet de penser un peu en dehors de « l’alternative infernale Â» entre le vaccin et la tisane au miel. Le propos est simple : extĂ©rieurement Ă  la science impĂ©riale existe une science « mineure, excentrique, nomade Â». Cette conception de la science est essentiellement liĂ©e Ă  la machine de guerre qui se projette dans un savoir abstrait, formellement diffĂ©rent de celui qui double l’appareil d’État : « On dirait que toute une science nomade se dĂ©veloppe excentriquement, trĂšs diffĂ©rente des sciences royales ou impĂ©riales. Bien plus, cette science nomade ne cesse pas d’ĂȘtre « barrĂ©e Â», inhibĂ©e ou interdite par les exigences et les conditions de la science d’État [
] c’est que la science d’État ne cesse pas d’imposer sa forme de souverainetĂ© aux inventions de la science nomade : elle ne retient de la science nomade que ce qu’elle peut s’approprier, et, pour le reste, elle en fait un ensemble de recettes Ă©troitement limitĂ©es, sans statut vraiment scientifique, ou bien le rĂ©prime et l’interdit simplement. Â»

Avec la crise du coronavirus, qui remet absolument tout le fonctionnement de la machine capitaliste en question, il y a une crispation du pouvoir sur son fondement biopolitique et le vaccin, perçu comme une solution miracle, devient un enjeu Ă©norme – pas seulement financier, mais aussi complĂštement magique : un rituel sacrĂ© permettant le retour de la libertĂ© rĂ©publicaine. Alors, la dialectique dont parle Deleuze se radicalise – un peu comme au temps des sorciĂšres lorsque le pouvoir religieux se sentait menacĂ© – la science impĂ©riale veut s’imposer partout, les sciences nomades sont traquĂ©es et dĂ©truites. Lorsque le prestige des sciences itinĂ©rantes est trop important, des ersatz farfelus et inoffensifs viennent Ă©galement les remplacer et servir de fausses alternatives aux crĂ©tins.

Les savoirs nomades sont pris entre deux feux, celui des savants d’État et des faux prophĂštes. Car « il y a un type de savant ambulant que les savants d’État ne cessent de combattre ou d’intĂ©grer, ou de s’allier, quitte Ă  lui proposer une place mineure dans le systĂšme lĂ©gal de la science et de la technique. Â» Il y a surtout l’intĂ©gration des faux prophĂštes au systĂšme de valeurs de la science impĂ©riale comme acte de rĂ©cupĂ©ration classique : un Raoult ou un FouchĂ© disant « si vous croyez en moi, vous ne tomberez pas malade, je vous soignerai, vous survivrez Â» rĂ©pĂšte Ă©videment le mantra biopolitique du gouvernement, « dans sa mineure Â».

Il n’ y a pas d’intĂ©rĂȘt pour notre camp Ă  valoriser une telle position mensongĂšre, l’enjeu de cette crise est ailleurs, il est dans la capacitĂ© que nous avons de nous soigner et prendre soin les uns des autres en dehors du capitalisme. Mais il n’y a pas d’intĂ©rĂȘt non plus Ă  dĂ©fendre les technologies vaccinales. Car le vaccin est indissociable du rapport Ă  la science, de l’économie et des dispositifs qui le permettent. Le vaccin n’est pas une solution Ă  la crise du coronavirus, il ne soigne pas nos communautĂ©s du coronavirus et des raisons de son apparition (par exemple de la biopolitique elle-mĂȘme s’il s’avĂšre que le covid19 vienne bien d’un laboratoire) – il nous en protĂšge seulement.

« Chaque fois que l’on maintient un primat lĂ©gislatif et constituant de la science royale on prend parti pour l’État et on fait de la science nomade une instance prĂ©-scientifique, parascientifique ou subscientifique. Et surtout on ne peut plus comprendre les rapports science-technique, science-pratique, puisque la science nomade n’est pas une simple pratique ou technique, mais un champ scientifique dans lequel le problĂšme de ses rapports se pose et se rĂ©sout autrement que du point de vue de la science royale. L’État ne cesse de produire et de reproduire des cercles idĂ©aux, mais il faut une machine de guerre pour faire un rond. C’est donc les caractĂšres propres de la science nomade qu’il faudrait dĂ©terminer pour comprendre Ă  la fois la rĂ©pression qu’elle subit et l’intĂ©raction dans laquelle elle se tient. Â»

On se retrouve avec d’un cĂŽtĂ© une rĂ©ponse impĂ©riale Ă  la pandĂ©mie, de l’autre des sciences nomades inaudibles et invisibilisĂ©es par la rĂ©pression et une seule vraie alternative liĂ©e Ă  une machine de guerre : l’autogestion de la crise sanitaire au Chiapas dont nous ne savons pas grand chose.

Mais cette alternative rĂ©ellement existante n’est pas du tout reproductible dans nos sociĂ©tĂ©s et les gauchistes en France qui singent l’autogestion sanitaire en Ă©tant simplement plus paranoĂŻaque que les gouvernements sont aussi ridicules qu’inefficaces. C’est comme ça qu’on a pu voir des collectifs organiser des Ă©vĂ©nements avec des rĂšgles plus strictes que celles du gouvernement puis faire la fĂȘte sans aucune prĂ©caution par la suite.

Car enfin, nous assistons bien Ă  une instrumentalisation de la science par les forces capitalistes technologiques qui ont pour ambition de fabriquer notre rĂ©el. Tout en faisant advenir les moyens qui permettront de dĂ©truire ces monstres nous sommes bien « condamnĂ©s Ă  bricoler notre rapport critique Ă  la connaissance instituĂ©e. Â» Pour nous qui vivons Ă  l’intĂ©rieur du capitalisme et de la biopolitique, il n’y a pas d’en dehors, les « alternatives Â» sans EZLN sont vouĂ©es Ă  la rĂ©cupĂ©ration ou Ă  l’écrasement. Sans machine de guerre il n’y a pas de sciences nomades, alors il n’ y a pas d’autres façons de gĂ©rer la pandĂ©mie que celle de l’Empire.

C’est donc tout Ă  fait logique que l’on ne trouve pas d’alternatives au vaccin pour justifier son refus. L’équation en face de nous n’est pas vaccin vs tisane au miel mais vaccin vs rĂ©volution. C’est seulement dans la rĂ©volution que l’on trouvera les moyens de se passer de l’Empire et donc des technologies vaccinales. À mon sens, la stratĂ©gie destituante n’est pas remise en question par la pandĂ©mie, au contraire. Selon Levi Strauss, « les petits groupes humains ont une capacitĂ© spontanĂ©e pour Ă©liminer de leur sein les maladies infectieuses Â», les indigĂšnes d’Afrique tropicale vĂ©curent en Ă©quilibre dans leur milieu Ă©cologique complexe avec le virus du SIDA. Se passer du vaccin pourrait vouloir dire fragmenter le monde, vivre dans des communautĂ©s humaines rĂ©duites en lien avec leur milieu Ă©cologique, vider le capitalisme et niquer la police. « La rĂ©volution consiste moins Ă  dĂ©truire le capitalisme qu’à refuser de le fabriquer. Â»

Se passer du vaccin peut aussi vouloir dire pleins d’autres choses dont les exemples manquent et pour lesquelles il faudrait ĂȘtre curieux et passer au-dessus de certains prĂ©jugĂ©s tenaces issus d’une longue tradition progressiste et scientiste. « Il y a toujours un courant par lequel les sciences ambulantes ou itinĂ©rantes ne se laissent pas complĂštement intĂ©rioriser dans les sciences royales reproductives. Â» Dans nos vies et nos communautĂ©s ou dans celles des autres trainent quelques bribes de sciences vernaculaires qui devraient attirer notre attention. Comme pour le reste de la rĂ©volution, entre le refus du monde dĂ©testable et la construction de mondes vivables, existent de nombreuses mais marginales rĂ©sistances, la force des discours complotistes tient sur ce que Wu Ming 1 appelle des « noyaux de vĂ©ritĂ© Â». Nous pourrions envisager qu’il existe des noyaux de vĂ©ritĂ© « scientifiques Â» dans les discours et les recherches fantastiques dĂ©veloppĂ©es par ceux qu’on appelle complotistes.

Comme avec la peur, on ne peut pas se rĂ©fugier derriĂšre l’argument que seuls les complotistes sont atteint par des affects : complotistes et anticomplotistes, pro ou antivax, tout le monde dialogue aujourd’hui contre la pandĂ©mie avec la magie. Peut-ĂȘtre que la magie des antivax est plus inventive, plus folklorique mais elle n’est pas plus absurde que ceux qui portent un masque seuls dans leur voiture ou que la croyance en un vaccin qui ferait immĂ©diatement disparaĂźtre la pandĂ©mie.

« Ce n’est pas que les sciences ambulantes soient plus pĂ©nĂ©trĂ©es de dĂ©marches irrationnelles, mystĂšre, magie. Elles ne deviennent ainsi que lorsqu’elles tombent en dĂ©suĂ©tude. Et d’autres part, les sciences royales s’entourent aussi de beaucoup de prĂȘtrise et de magie. Ce qui apparaĂźt dans la rivalitĂ© des deux modĂšles, c’est que les sciences ambulantes ou nomades ne destinent pas la science Ă  prendre un pouvoir, ni mĂȘme un dĂ©veloppement autonome. Elles n’en ont pas les moyens, parce qu’elles subordonnent toutes leurs opĂ©rations aux conditions sensibles de l’intuition et de la construction [
] quelle que soit sa finesse, sa rigueur, la « connaissance approchĂ© Â» reste soumise Ă  des Ă©valuations sensibles et sensitives qui lui font poser plus de problĂšmes qu’elle n’en rĂ©sout : le problĂ©matique reste son seul mode. Â»

Si nous sommes assez honnĂȘtes c’est bien lĂ  oĂč nous en sommes : Ă  devoir construire une connaissance approchĂ©e de la catastrophe en cours. Et dans ces temps de redĂ©finition une question que l’on se pose est celle que toute politique suppose : quels ennemis, quels amis ? Au delĂ  des choix individuels de se faire ou non vacciner : avec qui pouvons nous construire une santĂ© communiste ?

Parler d’une « galaxie des boulets Â» qui serait un obstacle au dĂ©collage du mouvement c’est vraiment ĂȘtre Ă  cĂŽtĂ© de la plaque. Oui il faut renvoyer dos Ă  dos les pro et les anti mais pas pour finalement se renfermer dans le camp des anticomplotistes en se fermant aux mondes complotistes ; car c’est en refusant toute apprĂ©hension des sciences nomades et du refus radical – que peut ĂȘtre le refus du vaccin – en refusant d’articuler la lutte Ă  partir des expĂ©riences sensibles de la catastrophe que l’on se renferme dans une dĂ©nonciation sans communautĂ©s de l’ordre. C’est se priver de sol pour la destitution et manquer d’intelligence politique. Cela ce voit d’ailleurs dans le texte oĂč le fameux « dĂ©collage du mouvement contre le despotisme sanitaire Â», une fois dĂ©barrassĂ© des boulets, se retrouve Ă  rĂ©clamer le partage en dehors des frontiĂšres de la technologie vaccinale, quel dĂ©collage ! Cela veut dire se retrouver dans le champ d’action du PCF : dĂ©nonciations et revendications sĂ©niles. Pendant ce temps lĂ , chez des camarades en Picardie, les complotistes farfelus tiennent le rĂ©seau des supermarchĂ©s coopĂ©ratifs.

Ce n’est pas avec une position bien pensante qui se placerait entre l’anticomplotisme et le complotisme que l’on pourra tisser des liens avec « 80% de Russes qui prĂ©fĂšrent utiliser de faux passes sanitaires plutĂŽt que de faire confiance Ă  l’État et le magnifique mouvement guadeloupĂ©en. Â» Il faut tenir le cap de la destitution au milieu des dualismes. « Car c’est bien Ă  cet endroit que nous nous retrouvons coincĂ©s : l’inventivitĂ©, la recherche, le soin, l’expĂ©rimentation, toutes ces caractĂ©ristiques du monde vivant, ont Ă©tĂ© colonisĂ©es, Ă©crasĂ©es, reconfigurĂ©es et calibrĂ©es par le monde de l’économie. Â» Et c’est bien dans le geste de la rĂ©volte destituante que nous allons pouvoir nous rĂ©approprier la santĂ© et le soin.

« Si les conspirationnistes font une erreur c’est de rĂ©server aux seuls puissants le privilĂšge de conspirer Â» disait le comitĂ© invisible. Cela tient toujours : il s’agit de trouver qui sont nos ennemis et qui sont nos amis dans les mouvements conspirationnistes et surtout de continuer Ă  conspirer. Qui tire une puissance destituante et matĂ©rielle de la conspiration, qui en fait une forme-de-vie, qui au contraire s’acharne Ă  dĂ©noncer une toute puissance derriĂšre son ordi et a besoin d’inventer des lĂ©zards gĂ©ants pour combler sa faiblesse d’analyse.

« Ce qui a fait la rigueur, la justesse et la sincĂ©ritĂ© politique de notre parti, Â» c’est peut-ĂȘtre de refuser de se compromettre avec le mensonge mais c’est aussi de savoir recomposer des mondes Ă  l’intĂ©rieur de la catastrophe. Le risque des alliances regrettable penche d’un cĂŽtĂ© comme de l’autre de l’axe des pro et des anti. La force de notre parti fut de construire une thĂ©orie au-delĂ  des « bandes rackets Â» pour redĂ©finir la politique dans les limbes de l’époque. Soyons intransigeants avec le pouvoir et ses fausses critiques mais soyons fins dans notre analyse, Ă  quoi nous condamne un refus des mondes complotistes ? Ne faut-il pas mieux prendre parti en soin sein ?

Certes le chaos de l’époque nous dĂ©soriente mais c’est aussi lĂ  selon Tiqqun que se construit le parti, lorsque des forces irreprésentables voient le jour : « du point de vue de l’homogène, le Parti Imaginaire sera simplement ’l’hétérogène’, le pur irreprésentable. Â» Il est frappant que la plupart des complotistes s’inventent des mondes et des rĂ©alitĂ©s irrĂ©ductibles, dĂ©veloppent des formes de vies irrĂ©cupĂ©rables, aux formes parfois complĂštement farfelues – c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui nous fait tant rire – et fragmentent le monde. Toujours selon Tiqqun, « construire le Parti ne se pose plus en termes d’organisation mais en terme de circulation Â», pour construire un véritable parti, il s’agit « d’établir les formes- de-vie dans leurs différences, intensifier, complexifier les rapports entre elles, élaborer le plus finement possible la guerre civile parmi nous. Â»

Il faut donc prendre parti au sein mĂȘme du complotisme et de l’anticomplotisme afin de dessiner un nouvel axe Ă©thique auquel nous rattacher par rapport Ă  la catastrophe, la pandĂ©mie et les technologies vaccinales, faisant d’un cĂŽtĂ© barrage aux thĂ©ories impuissantes ou fascistes et de l’autres permettant la circulation des sciences nomades et ambulantes jusque chez les rationalistes. Pour sortir d’une science industrielle et impĂ©riale il faudra certes faire « sortir des savoirs des institutions Â» mais peut-ĂȘtre Ă©galement s’en remettre Ă  certaines inventions farfelues qui s’avĂ©reront efficaces. C’est seulement ainsi – en couplant des savoirs volĂ©s Ă  l’Empire par ses ingĂ©nieurs et ses savants au profit de la rĂ©volution avec d’autres savoirs venant de communautĂ©s extĂ©rieures Ă  lui – que l’on trouvera un chemin vers la construction d’une santĂ© communiste permettant la sortie de la biopolitique. Cet horizon pourrait-ĂȘtre une boussole pour ceux qui travailleront Ă  cartographier les lignes de fuite de l’époque, elle pose d’ores et dĂ©jĂ  un certain nombre de questions :

— Il est inacceptable que le monde de l’économie poursuive son exploitation en temps de pandĂ©mie mondiale alors mĂȘme qu’il en est Ă  l’origine. Comment en tĂ©moigner ?

— Il est assez Ă©vident que la crise du coronavirus est une rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale de la fin du monde, que les catastrophes vont continuer Ă  s’enchainer, la question Ă©tant comment tenir une position communiste dans cette Ă©poque, en quoi la pandĂ©mie aura-t-elle ou pas remis en question les thĂ©ories de la destitution et ses prĂ©supposĂ©s ?

— Que veut dire matĂ©riellement, Ă©conomiquement et Ă©nergĂ©tiquement cette ultime alliance technocratique opportuniste de la crise : sommes nous en train d’assister Ă  une transformation profonde du capitalisme ? Quels en sont les contradictions et les faiblesses ?

— StratĂ©giquement, faut-il appuyer la gravitĂ© de la pandĂ©mie en dĂ©montrant les manques de l’État – au risque d’ĂȘtre dans une demande d’État contre-productive et pris au piĂšge dans les rĂšgles du jeu sĂ©mantique des dirigeants – ou bien refuser la PandĂ©mie comme nouveau paradigme et, sans nier l’existence d’une Ă©pidĂ©mie de covid 19, s’opposer Ă  l’instrumentalisation par l’État de la crise sanitaire ?

Rendons cette rĂ©flexion collective, car nous aurons besoin de toutes les ressources radicales pour parvenir Ă  une thĂ©orie digne de l’époque.

Signé X

Bibliographie :

Thomas Frank, Aux États-Unis, le complotisme des progressistes, 2021, https://www.monde-diplomatique.fr/2021/08/FRANK/63420

LĂ©nine, Bilan d’une discussion sur le droit des nations Ă  disposer d’elles-mĂȘmes, 1916.

Josep Rafanell i Orra, Fragmenter le monde, 2020.

Wu ming, Passe Sanitaire, conspirationnisme et luttes sociales, 2021.

Adrian Wohlleben, MĂšmes sans fins->https://lundi.am/Memes-sans-fin-2-2], 2021

Anonyme, « Dimanche 9 Janvier 2022, Ă  10h30, je me suis fait vacciner et je pleure Â», 2022.

Isabelle Stengers et Philippe Pignarre, La sorcellerie capitaliste, 2005.

Gilles Deleuze et Felix Guattari, Milles plateaux, 1980, p.448-462.

Claude Levi-Strauss, L’anthropologie face aux problùmes du monde moderne, 1986.

Comité Invisible, A nos amis, 2014.

Jacques Camatte, De l’organisation, 1972.

Tiqqun, Tout a failli, vive le communisme, 2009.




Source: Lundi.am