Mai 4, 2021
Par Lundi matin
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Ce samedi 1er mai, mĂȘlĂ© Ă  la foule compacte des premiers manifestants, un jeune perdreau de l’annĂ©e, finement rasĂ© et recouvert d’un uniforme repassĂ© par maman, abhorre un fusil d’assaut face Ă  la foule compacte. C’est la nouvelle « philosophie Â» policiĂšre : « -Aller au contact ! Â». Et pourquoi pas jusqu’à trouer des peaux Ă  bout portant ?

En ce dĂ©but de manifestation, quelques gilets jaunes du premier rang crient un peu trop fort au goĂ»t de la prĂ©fecture de police. RĂ©plique immĂ©diate du poste de commandement : l’avant-garde du cortĂšge est immĂ©diatement nassĂ©e. Un cordon de pandores ne pense plus qu’à faire patienter la foule qui voulait s’élancer sur le boulevard. Certains s’impatientent et viennent aux nouvelles, ce qui a pour effet de densifier la cohue et de former un bouchon compact Ă  l’avant du rassemblement.

C’est ce moment qu’attendaient les gendarmes. Car il s’agit d’empĂȘcher par tous les moyens « la formation d’un black bloc Â» comme ils le rĂ©pĂštent aux mĂ©dias. Mais voilĂ  que ce bloc, ils viennent justement de le mettre en place par leurs manƓuvres. À ce moment prĂ©cis personne n’a l’habit noir, mais peu importe la foule fait dĂ©jĂ  bloc et c’est pour eux suffisant pour que la boucherie commence. On annonçait le matin mĂȘme cinq mille manifestants dans toute la France (sans compter l’hĂ©roĂŻque mobilisation de la CFDT sur Zoom), mais la plĂšbe est simplement venue beaucoup plus nombreuse que prĂ©vue. La troupe panique un peu parce que visiblement le dispositif semble sous-dimensionnĂ© pour quatre kilomĂštres de parcours. Il faut dire que ce samedi ça pĂšte un peu partout en France, d’oĂč une arithmĂ©tique de rĂ©partition des forces difficile Ă  calculer. Il va donc falloir frapper trĂšs fort dĂšs le dĂ©but, que le bloc soit « black Â» ou pas « black Â».

Aussi pour prĂ©venir de maniĂšre plus Ă©tanche encore tout dĂ©bordement, en plus du cordon de gendarmes qui empĂȘche toute avancĂ©e de l’avant-garde jaune, le commencement de cette manifestation se voit immĂ©diatement flanquĂ© d’une triple rangĂ©e de gardes mobiles qui protĂšgent en rangs serrĂ©s les murs du boulevard Voltaire. Histoire d’empĂȘcher la foule de renverser les immeubles. C’est la fameuse technique du flanquement. «  Les seigneurs fĂ©odaux flanquaient leurs chĂąteaux de remparts et de fossĂ©s Â» disent les historiens. La philosophie profonde du flanquage c’est d’exhiber l’écart qui se creuse entre dominants et dominĂ©s, elle permet de mesurer la profondeur d’un fossĂ© autour d’un rempart de bastille, douve dont on ne sait plus maintenant quelle est la profondeur exacte.

Pour celleux qui n’auraient pas bien compris le dispositif, la prĂ©fecture a annoncĂ© qu’elle allait faire Ɠuvre de pĂ©dagogie. Pour l’occasion elle innove avec une toute nouvelle technique autour de laquelle les journaux ont fait grand bruit. Il s’agit d’envoyer des « informateurs de liaison Â» : « La manifestation est comme une casserole de lait bouillant. Notre objectif est de faire en sorte que le lait ne dĂ©borde jamais de la casserole. Â» explique sur France-Inter un de ces soldats de la guerre psychologique. Vous les immatures, vous les soupes au lait Ă  sang chaud, vous qui ne suivez que la loi de votre dĂ©sir, l’immĂ©diatetĂ© de vos pulsions et de vos rĂȘves, ces Ă©ducateurs vont vous expliquer les propriĂ©tĂ©s anticonvulsivantes du bromure sur vos humeurs. Une fois les rĂ©calcitrants reconfinĂ©s dans la nasse, ne reste plus qu’à les rĂ©Ă©duquer avec doigtĂ©.

HĂ©las, contrairement aux annonces publicitaires, les « informateurs de liaison Â» semblent en vacances en dĂ©but mai, et du coup le lait monte gravement dans la casserole. Pour y remĂ©dier les Brav, Bac, Bri, et je ne sais quelles autres milices dont le sigle justifie la « lĂ©gitime Â» brutalitĂ© commencent leur intense travail de percussion du cortĂšge. Il s’agit de frapper les corps et les esprits par des charges rĂ©guliĂšres, autant de bonds trĂšs agressifs afin d’attendrir la viande. Mais le problĂšme c’est qu’il y a un os ce samedi, la carcasse sociale se rebiffe, ses nerfs rĂ©sistent et renvoient chaque fois de maniĂšre rĂ©flexe mais dangereuse les coups qu’on lui porte plutĂŽt que d’entrer tranquillement dans l’abattoir de la nasse.

DĂšs lors les pandores, fiers de leurs primes et de leurs Ă©tats de service ont eu le loisir de crĂąner en dĂ©but de manifestation, maniĂšre de dire : « -Les « islamo-gauchistes Â» vous n’ĂȘtes plus rien aprĂšs le Covid, la fascisation est actĂ©e, la classe des prĂ©dateurs a gagnĂ© Â», mais toute cette marĂ©chaussĂ©e qui aide les dominants Ă  dominer sent obscurĂ©ment que ce samedi, il se passe quand mĂȘme un truc, on les sent nerveux, il y a quelque chose qui branle dans le manche.

Le harcĂšlement agressif sur une foule la soude parfois. En bordure d’asphyxie il s’agit souvent de rester vivant d’une vie partagĂ©e. Ceci aide Ă  comprendre l’autre dans sa douleur. C’est alors que le sĂ©rum et le malox antilacrymogĂšne circulent, une solidaritĂ© de rĂ©confort se rĂ©pand comme un gaz, quand de dangereuses poussĂ©es traversent la masse compactĂ©e des corps, et ce samedi chaque percussion policiĂšre donne lieu Ă  des rĂ©pliques de plus en plus efficaces des manifestant.es.

Est-ce parce que les radios avaient par avance rĂ©pĂ©tĂ© sur les ondes la modestie des rassemblements de ce jour ? Tout le monde est venu pour venger la faussetĂ© d’une telle annonce. Ielles sont donc toustes lĂ  : un Pink Block enjoyĂ©, des fĂ©ministes complĂštement non Ă©quipĂ©es mais magnifiques de courage dans les gaz, des militants CGT religieusement amassĂ©s autour d’un gros camion qui leur sert pour eux d’autel et pour les autres de bouclier, des anars en noirs qui portent le deuil de la Commune, des mĂ©dics casquĂ©s de blanc Ă  l’image du chevalier du mĂȘme nom, des giletjaunĂ©s de tous bords, des autonomes masquĂ©s Ă  cause de l’épidĂ©mie qui fait rage, des Ă©colos vĂ©gĂ©tariens-flexitariens parfois vegans, des militants sans gluten, des solidaires de tous Ăąges, de mangeurs et mangeuses de brocoli trĂšs Ă©maciĂ©.es, d’anciens vĂ©tĂ©ran.tes du Larzac, de Plogoff ou d’autres luttes plus rĂ©centes, des teuffers dansant sous les grenades etc…

Commence un jeu du chat et de la souris, mais lĂ  toute une bande de souris s’en donne Ă  cƓur joie pour poursuivre un chat qui perd le contrĂŽle du jeu au cours de la partie. Le bond provoque le rebond, flux et refus, et ensuite tout se termine Ă  sauts et Ă  gambades. Pour les boulevardier.es, c’est un jeu que de lancer de grandes poubelles vertes sur le poulet pour jouer Ă  chat. Le poursuivant se fait aussitĂŽt poursuivi sous une pluie d’amabilitĂ©s choisies. On peut voir un jeune damoiseau utiliser une grosse pierre pour essayer d’ouvrir un compte en passant par la vitrine de la SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale du boulevard Voltaire. Car selon leurs slogans c’est « La banque qui accompagne les jeunes Â», « PrĂ©parons l’avenir Â» disent-ils aussi. Les banques c’est 1000 % de frais bancaires en plus sur dix ans quand mĂȘme et ça le « jeune Â» le sent, impossible de lui cacher l’arnaque.

Que fait la police ? Au tiers de la manifestation, bien avant Nation, elle a dĂ©sertĂ© le trottoir et ne flanque plus grand chose. Tout le monde se demande oĂč est passĂ©e leur cĂ©lĂšbre technique de bonds et de rebonds, de bordage et d’abordage, toute cette piraterie si spectaculaire. Quelques gendarmes ne font plus dĂšs lors qu’acte de prĂ©sence sur le boulevard. Leur seule activitĂ© consiste Ă  barrer de temps Ă  autre la rue sur seulement trois mĂštres de large afin donner le change. Les boucliers et les carapaces des robocops sont trop lourds Ă  porter, on sent la fatigue sous les casques et une furieuse envie de rentrer Ă  la maison. Les bleus ne se donnent mĂȘme plus la contenance d’avancer Ă  reculons pour faire face Ă  la foule. On ne voit plus que des dos tournĂ©s face Ă  l’adversaire. Évidemment qu’il faudrait les Ă©quiper de tenues en kevlar pense l’amoureux de l’ordre, mais tout cela a un prix qu’il lui faudra aussi payer. Les riches peuvent gagner la guerre sociale mais ils ne mesurent pas encore combien va leur coĂ»ter la paix civile, car tout a un prix dans leur monde de disettes. Aussi calculateur soit-on, on ne va jamais faire ses courses plus loin que chez l’épicier du coin.

La prĂ©fecture sait que les journalistes ne viennent qu’en dĂ©but de manifestation et c’est la raison pour laquelle elle a organisĂ© ce show d’un retour Ă  l’ordre ce 1er mai dĂšs la sortie de la place de la RĂ©publique ce 1er mai. Paris, ville-boulevard, est une urbanisation calculĂ©e pour mettre en scĂšne les charges de police, comme la machinerie de l’opĂ©ra crache ses danseuses devant le bourgeois Ă©patĂ©. C’est lĂ  l’accomplissement de l’Ɠuvre napolĂ©onienne. NapolĂ©on disait « -ni droite, ni gauche. La rĂ©volution est terminĂ©e Â». C’est la raison pour laquelle on peut interroger ce programme sous le rĂšgne d’un nĂ©o-NapolĂ©on d’opĂ©rette.

L’épisode de ce samedi a de quoi faire rĂ©flĂ©chir sur le dogme d’une disparition annoncĂ©e de toute contestation au pays du cĂ©sarisme. La montĂ©e en puissance des rĂ©actionnaires, le nouveau hold-up dans les urnes avec choix obligatoire de cocher la case Macron ou Marine Lepen, les rĂȘves de gloire militaire de certain gĂ©nĂ©raux putschistes sur fond de gĂątisme nĂ©ocolonial, l’arrivĂ©e imminente d’une bourgeoisie hallucinĂ©e de pouvoir, d’argent et d’ordre façon Rastignac, l’ambiance vieille France qui se dĂ©gage d’un Blanquer ou d’un Darmanin, toute cette fantasmagorie prĂ©-Ă©lectorale, du point de vue du ressenti de cette manifestation de 1er mai ressemble Ă  un cortĂšge de fantĂŽmes. Car une fois au pouvoir, il est fort probable que rien ne se passe comme prĂ©vu.

Les prĂ©dateurs ont gagnĂ©, les nantis veulent le pouvoir et l’intĂ©gralitĂ© du gĂąteau ? Qu’ils le prennent et qu’ils se bĂąfrent, mais attention aux lendemains d’orgies rĂ©actionnaires. La vague qui monte descend. Faire confiance au cĂ©sarisme a dĂ©jĂ  ravivĂ© les cendres d’une RĂ©volution dont les convulsions n’ont pas de fin. Le destin de la RĂ©volution française comme celui de la Commune de Paris, c’est de ne se terminer qu’en Ă©ternels retours. Toute une clique de fantĂŽmes rĂ©pĂšte donc une histoire avec laquelle ils jouent comme avec le feu, mais la piĂšce a Ă©tĂ© mille fois rejouĂ©e. Faisons leur confiance pour allumer le brasier qui les brĂ»lera Ă  nouveau.

La bĂȘtise d’une bourgeoisie bien-pensante et inĂ©galitaire active toute rĂ©volte depuis plusieurs siĂšcles en France. Depuis trĂšs longtemps, la rue, le pavĂ© qui se dĂ©fait, la confrontation avec la marĂ©chaussĂ©e, les yeux crevĂ©s, les courses Ă©perdues sur les boulevards, la fraternisation de tous ceux qui sont Ă  la ramasse, cette odeur de poivre, de fumĂ©e, de grenade, et de lacrymo mĂȘlĂ©s accompagne l’extase de l’émeute. Toute cette incandescence et cette dĂ©sespĂ©rance au goĂ»t de tabac froid, ces vies grillĂ©es, dĂ©truites et perdues mais rĂ©dimĂ©es par les coups rendus, toute cette foule qui dĂ©borde de nulle part, qui rend l’avenir plus imprĂ©visible qu’un tsunami, c’est Ă  cette bourgeoisie Ă©triquĂ©e que nous devons ce sublime vertige. C’est pourquoi : brĂ»lons toutes nos espĂ©rances. Ce qui restera, c’est la chaleur d’une immense passion qui dĂ©vore tout, qui s’y frotte s’aveugle et s’y brĂ»le pour renaĂźtre Dionysos crucifiĂ©. C’est l’éternel cycle qui recommence quand refait surface le muguet de chaque printemps.

Olivier Long

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Source: Lundi.am