Après la tentative du clan régional de La Meute et sa cheffe d’instrumentaliser l’action communautaire de la Soupe populaire de Chicoutimi (situation que le Collectif anarchiste Emma Goldman, ainsi que des militants et militantes antiracistes de la région et des travailleurs et travailleuses du mouvement communautaire avaient ouvertement dénoncé), il nous faut déplorer à nouveau la tolérance de bénévoles militants et militantes d’extrême-droite au sein de certains groupes citoyens de notre ville. Par ce texte, nous voulons apporter matière à réflexion. Nous incitons les milieux communautaires et citoyens à le partager s’il fait du sens pour eux.

Voici les faits : les animateurs et animatrices de certains groupes citoyens locaux acceptent dans les rangs de leur organisme la participation de militants et militantes qu’ils et elles savent d’extrême-droite. En faisant ainsi, ces personnes considèrent qu’ils et elles traitent ces idées de la même manière que les autres du spectre politique et invoquent leur position formelle de groupes « apolitiques ». À titre d’exemple, il nous a été rapporté l’implication d’Aryann Valade et de Jessyca (« Jessyca Pasdetesaffaires » sur Facebook), toutes deux militantes islamophobes supporteuses de l’ex-leader du groupuscule haineux Storm Alliance Dave Treg. Un de ces animateurs nous a d’ailleurs fait part de l’inquiétude de Jessyca, qui voit des tags « Fuck La Meute » se répandre dans son secteur. C’est pas mal absurde…

            Aryann Valade fait le salut de Storm Alliance. Son hoodie porte le logo de l’organisation.
                                                                Jessyca avec Dave Treg
Jessyca n’aime pas que son leader d’extrême-droite préféré se fasse dire qu’il a l’air d’une graine et en vient aux menaces !

Pourquoi faut-il refuser l’implication de bénévoles d’extrême-droite?

D’après nous, plusieurs raisons devraient être prises en compte dans le refus de l’implication de militants et militantes d’extrême-droite dans les groupes citoyens et communautaires. Tout d’abord, il faut réfléchir à l’impact de ces personnes dans la société québécoise et ne pas banaliser la violence de leurs discours et actions haineux, fondés sur la volonté d’exclure de la sphère publique des groupes sur la base de leur religion, de leur couleur de peau ou de leur origine. L’extrême-droite dans le Québec actuel c’est, autrement dit, des menaces d’exclusion et des incitations répétées à brimer les droits de ces groupes et commettre des gestes graves à leur endroit. Il nous semble d’une évidence criante que l’implication de militants et militantes aux idées racistes et islamophobes amène les personnes des groupes sociaux qu’elles ciblent à ne pas se sentir bienvenue au sein de ces organismes communautaires ou citoyens! Tolérer l’intolérance reviendrait à défendre la liberté du loup dans la bergerie : une liberté donnée à des oppresseurs qui attaque frontalement celle de groupes sociaux opprimés. Faut-il également rappeler que c’est de manière intéressée, dans la quête d’une nouvelle acceptabilité pour leurs idées, que les militants et militantes d’extrême-droite (même de manière individuelle) tentent de s’infiltrer dans les groupes d’action sociale : une forme d’instrumentalisation pernicieuse, dont le Collectif avait exposé au grand jour les préparations dans le cas de La Meute à la Soupe populaire. Refuser d’accepter cette participation à l’espace public (voir ce que les antiracistes états-uniens et états-uniennes appellent une « plateforme ») aux partisans de l’extrême-droite, c’est réaffirmer que leurs valeurs sont incompatibles avec celles du mouvement communautaire et de l’action citoyenne et que ce genre de groupes haineux n’a pas sa place dans une société que nous voulons inclusive et solidaire.

Un apolitisme à questionner

Il est pour ces mêmes raisons difficile de croire que la tolérance de l’extrême-droite puisse être associée à une forme d’apolitisme – cela reviendrait plutôt à banaliser cette mouvance haineuse selon nous. Faut-il rappeler que le Collectif Emma Goldman a maintes fois été la cible de la mouvance au cours de son existence ; la tentative d’attaque d’un campement contre l’embourgeoisement par une dizaine de membres de Storm Alliance et La Meute, dont certains étaient cagoulés et armés, le 4 août dernier en est un exemple récent. À travers sa propagande, l’extrême-droite cherche constamment à attribuer les problématiques sociales aux « étrangers », aux musulmans et musulmanes et même à des « complots juifs » fantasmés. Il s’agit d’opinions trompeuses et manipulatrices qui répandent les réactions haineuses et ne servent en rien le progrès social. On peut se le dire : casser du sucre sur le dos des minorités opprimées tandis que les grands boss s’enrichissent de la misère des masses, c’est cave en crisse. Ce n’est certainement pas des discours souhaitables au sein d’un groupe citoyen.

Enfin, au nom de l’apolitisme, il y aurait un risque à isoler les problématiques sociales de leurs racines politico-économiques (et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous rejetons la philanthropie). Les problématiques et les besoins sont à notre avis interreliés à travers les conditions sociales et économiques existantes. Qualifier d’apolitique la misère et la souffrance qu’ont pratiquement internalisées les classes sociales exploitées et opprimées relève de l’incompréhension ou de l’aveuglement volontaire. Pour bien comprendre les problématiques ciblées par un organisme, une analyse partagée des problématiques sociales et locales est nécessaire. Une analyse doit permettre de prendre en considération les impacts convergents de différents éléments du système qui accentuent les problématiques, tout en tenant compte de la diversité des membres qui composent la communauté. Plutôt que de se limiter à offrir un service, c’est une question d’amener des changements individuels, collectifs et sociaux, de favoriser une reprise du pouvoir individuelle et collective par les « sans-voix » et de penser un moment à ce que pourrait être une société plus libre et égalitaire. Plus encore, à partir d’une lunette intersectionnelle, il s’agit de rejoindre des membres de la communauté qui subissent simultanément plusieurs formes de domination et se retrouvent dans l’extrême précarité et insécurité. Même si cela se voit dans les demandes de subvention des organismes communautaires, les problématiques sociales ne peuvent être compartimentées en des champs d’action restreints. Ainsi, les groupes de défense du droit au logement ne font pas que soutenir la création de coops et de logements à prix modique, ils dénoncent aussi les politiques d’austérité des partis au pouvoir et les abus des propriétaires envers les couches de la population les plus opprimées. Les regroupements écologistes ne se limitent pas au ramassage des déchets et à l’éducation sur le recyclage, ils véhiculent une vision d’un nouveau monde et s’opposent au saccage environnemental entériné par les parlementaires. Tout comme que les groupes d’aide alimentaire s’organisent pour reprendre et distribuer des produits nécessaires ET dénoncent un système et son industrie qui préfèrent le gaspillage de masse à la satisfaction des besoins des masses (voir par exemple la philosophie à la base du Freeganisme).

Plutôt que de parler d’apolitisme, nous préférons défendre le principe d’autonomie des mouvements sociaux. Il s’agit de l’autonomie et de l’imperméabilité de ces mouvements face aux partis politiques ; les gens s’unissent et s’organisent pour et par eux et elles-mêmes sur la base d’intérêts sociaux et économiques partagés. Face au système qui appauvrie, affame, endette, exploite, opprime et perpétue la souffrance, ces mouvements forment des « contre-pouvoirs ».

Tel que présenté dans l’introduction, ce texte n’avait pas pour but de vous convaincre de suivre une ligne politique quelconque, mais plutôt d’amener matière à réflexion dans les groupes citoyens et communautaires. Au plaisir de poursuivre la discussion.

Collectif anarchiste Emma Goldman


Article publié le 07 Mai 2019 sur Ucl-saguenay.blogspot.com