Juillet 16, 2021
Par CQFD
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Collage de 20100

« Foule qui pioche et pioche qui rompt / Y a de la terre sous le béton » (Hymne officieux des Soulèvements de la Terre)

5 heures du mat, jet des frissons : la douzaine de tracteurs qui patientaient dans la cour d’une ferme des environs de Saint-Colomban s’élancent en cahotant. Ils forment la majeure partie de la « colonne Sud », qui ne tardera pas à se renforcer de quelques retardataires en cours de route et retrouvera ceux de la « colonne Nord » aux abords de la cible. En tout, ils sont quarante à avaler en grondant le bitume et les chemins de Loire-Atlantique, certains massifs et modernes aux faux airs de dinosaures de métal, d’autres chétifs et dépouillés, à l’ancienne. De bric et de broc, certes, mais cette armée verte est clairement déter’.

Il fait encore nuit et, dans l’engin qui mène la marche de l’armée du Sud, garni de trois escogriffes rêvant de cafés et viennoiseries, on scrute l’obscurité trouée par les phares avec une légère angoisse : les pandores sont-ils au courant pour l’action ? Après quelques minutes, bim, on pile : des gendarmes nous font face. La consigne tourne vite : « Y a les flics, plan B  ! » Ballet des gros engins qui font demi-tour puis s’esquivent à l’anglaise vers un petit chemin de traverse serpentant dans le bocage. « Tu penses, depuis Notre-Dame-des-Landes on connaît tous les détours pour les leurrer », me dira plus tard en se marrant Benoît *, historique des luttes du coin et maître-stratège en matière de convois agricoles – « L’idéal, c’est de rouler à 16 ou 17  km/h, comme ça tu ne perds pas ceux qui plafonnent à 20 et n’ont aucune reprise. »

Une petite heure de route, des reins en miettes, et voilà le bâtiment ciblé par les boutefeux des Soulèvements de la Terre, en banlieue nantaise : la coopérative Océane, plateforme de fruits & légumes produits par des maraîchers industriels et desservant notamment les hypermarchés de la région. Quelques bottes de paille déposées, une banderole dressée – » Stop à l’extension de l’industrie maraîchère » – et le siège peut commencer, avec, au menu, brioche offerte par un camarade boulanger, jus de pomme bio et accordéon. Sont présents une centaine de motivés – des paysans, des militants sans étiquettes, mais aussi des syndicalistes de la CGT et de Solidaires, rameutés en minibus. L’objectif : bloquer quelques heures ce nœud commercial au service de l’agriculture dans ce qu’elle a de plus destructrice. Car les produits dispatchés ici sont pour la plupart issus d’une agriculture liée à l’exploitation de très polluantes carrières géantes de sable – matière dont les maraîchers font massivement usage pour optimiser leurs récoltes. Deux d’entre elles sont d’ailleurs situées à Saint-Colomban, lieu de départ de l’action.

Magie d’une organisation affûtée : là-bas aussi, ça crépite. À l’heure où les tracteurs et la centaine de personnes qui les accompagnent commencent à bloquer la coopérative Océane, un groupe d’environ 150 manifestants s’approche des grilles de ces carrières, exploitées par les monstres GSM et Lafarge [1]. Certains portent des chambres à air de tracteur, d’autres des crocodiles et cygnes gonflables, qu’ils comptent utiliser pour barboter dans les plans d’eau nécessaires à cette industrie particulière et ainsi bloquer les lieux. Ils n’y parviendront pas, faute de pouvoir blouser les flics rappliqués en nombre avec l’appui d’un hélicoptère, mais l’ensemble du site sera bien fermé tout ce lundi, victoire notable. Les messages sur les banderoles font référence au projet d’extension des carrières au profit de ces deux groupes qui ont fini d’essorer à sec les 115 hectares qu’ils se partageaient et visent à satisfaire leur morbide fringale, à rebours des recommandations environnementales [2]. On peut notamment lire : « Les carrières touchent le fond ».

Deux actions rondement menées, donc, dans l’enthousiasme et la détermination. Et qui, malgré des cibles différentes, dénoncent une même fuite en avant, balafrant aussi bien les terres agricoles que les humains vivant dans leurs environs.

Haut foutage de gueule environnemental

La veille de ces deux actions, je me balade en Logan moribonde sur la D 178, le long des champs de mâche et de radis cultivés par les maraîchers industriels, pour constater l’étendue du désastre. Un détail attire mon attention, à la fois dérisoire et tellement parlant.

C’est un petit panneau sans prétention, dressé en bordure d’un immense champ.

S’il y avait un procès des massacreurs de la nature, nul doute que son cynique message pourrait être convoqué comme pièce à conviction, le procureur Triton haussant la voix : « Pollueurs de la terre, qu’avez-vous à dire pour votre défense  ? Était-ce une blague ou bien le comble du cynisme  ? »

Las : on n’en est pas encore là.

Pour l’instant, il est posé au-dessus de deux autres messages, l’un grognant que la propriété privée règne en maître ici, l’autre que des caméras filment tout individu susceptible de s’aventurer par là – la bonne ambiance.

Sur ce panneau s’étale un dessin de couleur rouge, sympa, presque champêtre, représentant une petite ferme épanouie au soleil, chouette, avec des arbres fruitiers opulents et un mignon papillon qui volète. Et cette mention officielle, décernée par l’Association nationale pour le développement : « Haute valeur environnementale » (HVE).

Si les yeux se lèvent et si le corps opère un 360 ° de type tour d’horizon, il est facile de résumer la gueule des environs : un grand désert de terre ingrate.

« Tu sauras quand tu seras au bon endroit : ça ressemble à tout sauf à des champs cultivés, plutôt à une autre planète », m’assurait un riverain impliqué dans l’association La Tête dans le sable, Xavier* [3], désolé par la progression de ce vide que d’aucuns appellent la « mer de plastique ». Et d’ajouter qu’il y a peu se trouvait autour de l’endroit d’où j’observe l’horizon macramé une ferme d’élevage à taille plus humaine.

Ce qui a dévoré cette ferme ? Une agro-industrie devenue folle, pratiquant un maraîchage industriel prédateur sans que les autorités – locales ou nationales – ne s’en émeuvent. Au contraire, les accapareurs destructeurs qui la gèrent ont même droit à leurs médailles, le label HVE permettant (notamment) de toucher des subventions étant tellement aisé à obtenir que le Mordor du Seigneur des anneaux le décrocherait aisément [4].

Pour les papillons, par contre, c’est mort : pas un camarade héliophile voletant à l’horizon.

Le retour du « temps des seigneurs »

Des champs comme celui-ci, il y en a beaucoup dans les environs des deux voraces carrières. Logique, en un sens, puisque ceux qui les cultivent utiliseraient à eux seuls 30 % du sable extrait sur place par GSM et Lafarge. « L’implantation des carrières attire les maraîchers industriels : les uns s’appuient sur les autres pour dévaster les environs de concert », explique Basile*, l’un des initiateurs des Soulèvements de la Terre. Immenses et secs, ces champs dénaturés ont envahi le dit « pays de Retz » et sont pour certains couverts d’un hideux plastique noir. D’autres sont saupoudrés de généreuses couches de sable [5]. Cela dépend de l’époque et des cultures pratiquées – avec une prédominance de mâche et de muguet.

Une constante : ces terres appartiennent à des agriculteurs usant d’une forme d’accaparement rendue possible par le biais de montages sociétaires alambiqués [voir l’encadré]. Disposant de moyens financiers conséquents, ils rachètent les terres à des prix plus élevés que celui du marché, rognant ensuite sur les salaires de leurs ouvriers, qui bossent dans des conditions infernales.

« Quand j’ai atterri dans le coin, je cherchais un travail et j’ai pris le premier qui se présentait », se souvient Hugo*, longs cheveux blonds, bobine de surfeur sympa et clopiaux à la chaîne. « C’est comme ça que je me suis retrouvé à bosser sur un champ immense, au beau milieu de la mer de plastique. J’ai tenu deux jours et demi avant de me casser. » Il poursuit : « Il n’y avait quasiment que des ouvriers agricoles étrangers, amenés spécialement de Roumanie ou du Maroc, et ils trimaient comme des beaux diables sous les invectives de petits chefs bourrés dès midi qui leur hurlaient dessus à chaque fois qu’ils ralentissaient la cadence. Et interdiction de parler aux autres employés. Un genre d’esclavage moderne. »

Hugo n’est pas le seul à parler d’esclavage pour décrire ces conditions de travail, rappelant les immenses exploitations d’Andalousie, avec des ouvriers agricoles ramenés de pays pauvres, ne parlant pas français et logés dans de grands bâtiments tristes appartenant à leur employeur. « C’est un monde extrêmement opaque, mais on sait que les patrons paient ces travailleurs détachés au salaire le plus bas possible, avec retenue d’argent pour le logement et des contrats dérogatoires qui peuvent atteindre les 70 heures par semaine au moment de la récolte du muguet pour le 1er mai », détaille Ronan, de la CGT Sud-Loire, présent à l’action de blocage de la plateforme Océane.

Voisin de ces terres toxiques, Xavier résume la situation en convoquant le souvenir de feu son père agriculteur : « Je me souviens de ce jour où il était proche de la fin et où il m’a dit “Tu sais, j’aurais jamais cru vivre ça, mais avec ces usines à mâche et à muguet on revient à ce qui subsistait encore ici dans l’entre-deux-guerres, le temps des seigneurs et des serfs.” » Un terrible constat, partagé par la femme de Xavier, Caroline* : « Le pire, c’est que tout ça provoque un gaspillage énorme et a un impact considérable sur l’environnement. L’association La Tête dans le sable a bien montré à quel point ce type de culture est néfaste pour les nappes phréatiques. On est dans une agriculture de saccage de la nature. »

Face à ce tableau dantesque, grignotant aussi bien le bocage que les petites exploitations agricoles, c’est peu dire que les autorités ménagent ceux qui mènent le bal agro-industriel. À l’image d’un certain Jean-François Vimet, qui possède moult sociétés et se pose en tycoon du muguet, type qui selon des témoignages unanimes et remontés ne fait pas franchement figure de symbole d’une agriculture raisonnable. Et pourtant : quand le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, et le ministre délégué aux Petites et moyennes entreprises, Alain Griset, se déplacent en avril dernier dans le coin, c’est bien à l’exploitation de ce Vimet qu’ils rendent visite. « Le “savoir-faire français” a été mis en évidence par Alain Griset, qualifiant “d’impressionnante la capacité des professionnels à préparer le muguet pour le jour J” », écrivait pour l’occasion Le Courrier du pays de Retz [6].

Cocorico : le « savoir-faire » des seigneurs de la terre saccagée est ici reconnu à sa juste valeur. Parfait symbole d’un microcosme local mazouté par une agro-industrie aux airs de marée noire.

Au carrefour des bétonneurs

À première vue, Saint-Colomban ne paye pas de mine – même pas question débine. Une petite bourgade de Loire-Atlantique un peu moche, de type pavillonnaire-rural, ne se poussant pas du col. Trois gros milliers d’habitants, une mairie hideuse, des façades proprettes, l’ennui qui plane dans l’air, une vie associative municipale largement financée par GSM et Lafarge [7], voilà tracée la banale esquisse, aux gros pinceaux. Rien de bien notable.

Il doit pourtant y avoir quelque chose dans l’eau du robinet du coin ou dans le potentiel magouilleur des élus locaux qui attire les projets inutiles et saccageurs. Comme si les carrières de sable et l’invasion du maraîchage industriel ne suffisaient pas, deux autres monstruosités sont en effet dans les cartons. À quelques kilomètres au nord-est, à Montbert, c’est Amazon qui a des vues sur un gigantesque terrain. Impliquée dans le collectif Anina (Amazon ni ici ni ailleurs), Dominique explique que l’entreprise américaine tentaculaire souhaite construire un espace de stockage de 185 000 m2 et que cela impacterait fortement une région déjà abonnée à l’essor de zones d’activité aussi sordides que polluantes. Et de rappeler que « la Loire-Atlantique est une championne en matière de projets inutiles ».

Un autre candidat au podium de la dévastation vise, lui, à s’implanter au sud de Saint-Colomban, à Corcoué-sur-Logne. Sa spécialité : le méthane, soit l’exploitation des déjections des bêtes d’élevage. Le « méthaniseur XXL » et ses trois cheminées de 50 mètres de haut, censés être construits par une multinationale danoise, Nature Energy, présentent en effet un bilan écologique projeté des plus déplorables, avec, selon les opposants un risque majeur de pollution des nappes phréatiques. Il est prévu de transformer chaque année 700 000 tonnes de lisier et de fumier en biogaz [8].

Bref, n’en jetez plus, la coupe dégueule, tant il apparaît que sont condensés dans les environs de Saint-Colomban nombre de calamités frappant aussi bien les tenants d’une agriculture paysanne maîtrisée que les pourfendeurs de la bétonisation du monde. Une exception ? Pas forcément. Plutôt : un condensé de ce désert avide que les amoureux du béton concoctent dans les campagnes.

Du côté de ceux qui disent non, la mayonnaise n’a pas pris immédiatement. « Au début, on avait clairement l’impression que tout le monde s’en foutait, que pour les gens des environs c’était normal de voir notre environnement dévasté en mode accéléré », explique Hector *, un militant du coin. Il rappelle aussi que les pressions n’ont pas tardé, venues aussi bien des flics que des maraîchers ou des exploitants de la carrière. Quant au maire de Saint-Colomban, il les accuse d’encourager les zadistes à venir sur place. Nul doute qu’il a apprécié ce week-end militant et sa dynamique, que résume bien Hector : « Comme on ne ne nous écoutait pas, on a voulu monter d’un cran. C’est pour ça qu’on est allés à la rencontre des camarades des Soulèvements de la Terre, pour leur proposer d’organiser ensemble ce temps de résistance. Il fallait donner plus de résonance à nos luttes locales. »

La vérité si je soulèvements

Un spectre hante ce week-end de luttes : celui de Notre-Dame-des-Landes (NDDL). Pour rappel : après des années de combat acharné et de rassemblements pyrotechniques, et malgré une répression relevant parfois de l’occupation militaire, le projet d’aéroport est définitivement enterré en janvier 2018. Une victoire porteuse d’horizons réjouissants, mais qui ne se passe alors pas sans prises de tête et de bec, entre ceux qui optent pour la régularisation des terres agricoles (360 hectares au total) et d’autres se considérant comme les dindons de la farce. Une période complexe, parfois moche, avec des plaies toujours pas refermées. Quoi qu’il en soit, le lieu reste depuis un territoire d’expérimentation et un symbole fort, brassant initiatives et militants. Et c’est sur place qu’à l’été 2020 est lancé un premier rassemblement visant à organiser ces « Soulèvements de la Terre ». Le principe : mettre en branle une campagne de lutte visant à fédérer le plus largement possible, incluant, outre les franges les plus autonomes, des acteurs moins attendus, comme la Confédération paysanne ou Youth For Climate. En janvier, un appel est rédigé, qui donne le ton : « Nous ne nous résoudrons pas à contempler la fin du monde, impuissant.es, isolé.es et enfermé.es chez nous. Nous avons besoin d’air, d’eau, de terre et d’espaces libérés pour explorer de nouvelles relations entre humains comme avec le reste du vivant. »

Pour Nicolu, historique de la lutte anti-aéroport, tout cela est né d’un constat concret : « Dans les moments forts du combat, des gens débarquaient sur la Zad par milliers. Et on se disait toujours qu’il faudrait réussir à fédérer ces gens au-delà de NDDL une fois la victoire entérinée. C’est l’un des objectifs des Soulèvements. »

Si les rassemblements organisés sont pour l’instant moins « massifs » que ceux de l’emblématique Zad, ils ont par contre vite suscité un élan de propositions concrètes, qui a poussé les personnes aux manettes à faire feu de tout bois, ambition au taquet. Sont désormais prévues trois « saisons », chacune composée de plusieurs « actes ».

Consacrée à la dénonciation de l’artificialisation des terres, la première est en cours et a déjà été jalonnée d’étapes importantes : en mars à Besançon, aux Vaîtes, pour défendre 34 hectares de terres menacées par un écoquartier ; en avril vers Rennes contre l’extension des installations du club de foot local ; en mai au « Pays de Suc » (Haute-Loire) contre la déviation de la RN 88 voulue par un certain Laurent fucking Wauquiez ; et en juin, donc, autour de Saint-Colomban (épisode faisant office de transition avec la saison 2, davantage consacrée à une thématique plus spécifiquement agricole – l’accaparement des terres). Quant à la saison 3, il se murmure qu’elle pourrait être consacrée à l’invasion du champ agricole par d’aliénantes technologies high-tech – l’agriculture sans humains ? No pasarán.


Illustration de Marine Summercity

Tectonique des luttes

De tout ce joyeux chambard militant, on peut retenir quelques pans particulièrement encourageants. La volonté de fédérer largement, donc, mais aussi le fait de mêler luttes urbaines et rurales. Et cette impression largement partagée que, face à l’infinie sinistrose politique du moment, les luttes écolos locales sont l’un des rares horizons porteurs d’espoir. « Ces combats sont souvent vus comme légitimes, avec, en face, des gens qui ont de plus en plus de mal à justifier le saccage de l’environnement, rappelle Nicolu. Et c’est en partie pour cela qu’on a obtenu plusieurs victoires importantes. Outre celle de Notre-Dame-des-Landes, il y a eu par exemple l’abandon du projet d’écoquartier menaçant le “Quartier libre des Lentillères”, à Dijon. Ou bien celui du Center Parcs de Roybon, dans la forêt de Chambaran, en Isère, à l’été 2020. Et aussi la déconfiture du projet EuropaCity, dans le Triangle de Gonesse, près de Paris, fin 2019. Des luttes ayant mobilisé beaucoup de monde et qui ont été influencées par l’exemple de la Zad, qui a montré qu’à condition d’être ancré et déterminé tu peux faire reculer les bulldozers, ouvrir des brèches. »

Même son de cloche chez les agriculteurs venus participer en tracteurs à l’action contre la coopérative Océane, à l’image de Dominique, la cinquantaine joviale : « La lutte de Notre-Dame-des-Landes nous a profondément changés. Tous ces gens que tu vois débouler en tracteur, il y a eu pour eux un avant et un après. Et je suis vraiment heureux d’avoir vécu ça, parce que ça m’a ouvert à d’autres horizons, malgré les difficultés et les engueulades. Je n’aurais par exemple jamais compris les jeunes qui brisent des vitrines en manif sans cette expérience. Et on n’attend qu’une chose : relancer un mouvement de masse. »

Quant à Christian, qui ne boude pas son plaisir au moment de défiler dans Saint-Colomban tous klaxons hurlant après l’action de blocage, avec pause prolongée devant la mairie si timide face à l’agro-industrie, il estime avoir vécu « quelque chose d’exceptionnel avec la lutte de Notre-Dame-des-Landes », victorieuse selon lui grâce à « l’alliance entre agriculteurs locaux, qui avaient besoin d’autres horizons pour donner plus de consistance à la lutte, et militants extérieurs ».

D’autres horizons.

C’est bien ça.

À l’heure de plier bagage après trois jours d’actions, manifs, ateliers et rencontres, le sourire est donc de mise. Comme si chacun avait en tête que, malgré des forces vives encore limitées, quelque chose se tisse peu à peu, de bric et de broc, grondant dans l’ombre des saccageurs, se préparant à bondir. Sans doute en raison d’un foisonnement difficilement descriptible, lumineux et foutraque, dont certains éléments méritent d’être mentionnés :

- La manif du samedi en bordure de carrières, derrière un char à la sono taquine, oscillant entre Internationale version soviétique et tube punk bramant « Si c’est vous le futur nous serons la guérilla ».

- La participation impromptue d’un collectif grenoblois nommé Les Rallumeurs d’étoiles, spécialisé dans la confection de ballons géants, envoyant haut dans le ciel de Loire-Atlantique des banderoles antifascistes (« Le fascisme c’est comme la gangrène, on l’élimine ou on en crève ») et des jeux de mots pourraves (« On mâche sur la tête »).

- Le pétage de durite d’un maraîcher industriel, débarqué vrombissant en Audi grand luxe, alpaguant les bloqueurs de la plateforme logistique d’un furieux « Mais vous m’empêchez de travailler  ! » puis remballé par un vieux de la vieille couturé de cicatrices : « Oui, c’est bien pour ça qu’on est là  ! »

- une « danse de l’ours » collective improvisée sur la route passant devant la plateforme, bloquant voitures et camions dans un grand n’importe quoi chorégraphique et suscitant pourtant l’enthousiasme klaxonneur de certains routiers – pôôôôônnnn.

Une belle respiration, donc. Et l’impression sans doute un chouïa naïve mais tellement bienvenue que ces Soulèvements, à Saint-Colomban comme ailleurs, ne sont que le début d’une longue longue lutte. Qui finira, c’est écrit, par renverser la table des zombies saccageurs et ouvrir un nouveau chapitre. Son titre : « Adieu les cons, adieu béton ».

Émilien Bernard

La question foncière, nerf de la guerre agricole

C’est une question centrale des Soulèvements de la Terre and co, mais moins connue que celle de l’artificialisation des territoires : l’accaparement des terres agricoles par une petite frange d’agriculteurs, davantage branchés FNSEA [9] productiviste que paysannerie maîtrisée – à l’image des maraîchers industriels de Saint-Colomban. Il est pourtant fondamental de la creuser, d’autant plus au regard de ces chiffres que la Confédération paysanne (Conf’) s’échine à répéter : dans dix ans, la moitié des paysans en activité seront partis en retraite. Il faut donc tout faire pour que ceux qui les remplacent n’appartiennent pas au camp des grosses exploitations au bilan écologique et social déplorable.

Au vrai, cette évolution s’inscrit dans un paysage éminemment complexe. Pour essayer d’y voir plus clair, j’ai discuté avec Morgane, spécialiste des questions foncières à la Conf’. Elle m’a conté une histoire peu connue. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, des outils visant à assurer une juste répartition des terres ont été mis en place, avec protection des agriculteurs et loyers des terres encadrés. Dans les années 1960, deux autres outils sont venus appuyer cette base : le contrôle étatique des structures agricoles, visant à favoriser l’installation de jeunes agriculteurs et éviter l’agrandissement disproportionné ; et la création des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), chargées de contrôler la vente du foncier.

Longtemps, la France est donc restée plutôt « progressiste » en la matière, posant quelques barrières à la logique capitaliste d’accaparement effréné. Mais progressivement ces outils ont perdu leur sens. De même que les labels de type « Haute valeur environnementale » ne signifient plus grand-chose, que les aides de la PAC (Politique agricole commune) pleuvent sur l’agriculture industrielle, que les Safer sont sous influence FNSEA, la régulation étatique de la répartition des terres est devenue une vaste blague. « Ils ont rendu impuissants des outils qui avaient fait leurs preuves », explique Morgane. S’il est impossible d’entrer ici dans tous les détails techniques, il convient de mentionner la généralisation des « montages sociétaires » chez les agriculteurs visant à s’étendre, soit la matérialisation d’une financiarisation du secteur, permettant de déjouer les cadres régulateurs. Et Morgane de mentionner le cas d’un agriculteur de Loire-Atlantique possédant une soixantaine de sociétés. « Le contrôle des structures ne s’applique plus et cela se fait au bénéfice des grands propriétaires et de l’agriculture financiarisée », dénonce-t-elle. Avant de nuancer le constat : « Cela concerne aussi les exploitants de taille normale, poussés à s’étendre toujours plus. »

Le chantier est immense. Ce que rappelle Manon*, paysanne du coin impliquée dans un groupe de jeunes agriculteurs cherchant des solutions à cette tendance de fond : « Il y a plein de manières de faire ce métier en évitant l’agrandissement. Mais les investisseurs sont aux aguets, prêts à sauter sur tout agriculteur partant à la retraite. Nous ce qu’on voudrait c’est trouver des manières de convaincre ces derniers qu’il vaut mieux transmettre à des jeunes souhaitant s’installer, qu’on sera là pour les accompagner dans ce moment difficile. »

« C’est compliqué de combattre l’accaparement, car c’est moins spectaculaire que l’artificialisation », explique Thomas, jeune paysan affilié à la Conf’ de Haute-Vienne, décidé à ruer dans les brancards ruraux. Et Ben, son camarade, de compléter le propos : « Tout pousse les agriculteurs à s’agrandir, des subventions de la PAC au discours ambiant. On ne veut pas pointer du doigt ceux qui tombent dedans, mais simplement rappeler que, comme l’usage des pesticides, c’est une question systémique. Qui appelle une réponse de fond. » •



La une en PDF

- Ce reportage a été publié dans le dossier du numéro 200 de CQFD, en kiosque du 2 juillet au 2 septembre. Il est consacré aux insurrections de la terre et piétine allégrement les bétonneurs et leurs vassaux. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org