Le rappeur TíoBad lutta pour la langue mixe-popoluca, celle de son village Sayula de Alemán, et dénonça à travers l’art la dépossession de son territoire par le fracking, le narco-État de Veracruz, les assassinats de journalistes et l’éradication de sa langue. Mardi denier, il fut retrouvé, assassiné.

Josué Bernardo Marcial Santos, TíoBad, faisait du rap en sayultèque, langue qui, comme toutes les langues originaires du Mexique, a été minorisée, étouffée, rejetée. Il se rendit compte que seuls « les anciens » la parlaient encore, les jeunes non. Il vit tout ce que sa communauté était en train de perdre avec l’éradication de la langue.

Qui a entendu parler de la langue sayultèque, mixe-popoluca, popoluca de Sayula ou Tɨkmay ? Lui la fit résonner autant de fois qu’il le put.

Il récupéra le style de jeu à la jarana propre aux indigènes de Sayula de Alemán, que seuls les grand-pères maitrisaient. Tío Bad réussit à constituer un groupe consistant d’enfants et de jeunes motivés pour apprendre et reproduire à travers la jarana la culture popoluca de Sayula.

Rap de Sayula avec la jarana, par le Collectif Altepee ; TíoBad est celui qui chante à partir de 2’25’’.

Son rap militait pour la régénération de la langue sayulteca ou mixe-popoluca. Lui-même commença a la parler en demandant à ses grands-parents.

Il passait des heures assis dans le patio plein d’arbres et de fleurs, leur demandant des paroles pour composer ses raps, qui ensuite se traduisaient en vers. Il apprit à parler la langue qui lui avait été refusée pour que les gens qui l’écoutaient réalisent que son peuple existe.

Josué Marcial Santos, TíoBad, dont le surnom de rappeur sayultéque exprimait l’amour qu’il vouait à ses trois nièces, se considérait indigène. Il le portait tatoué sur sa peau.

Il portait des blousons bouffants, des équipes de base-ball. Son préféré portait le logo des Yankees, l’équipe du Bronx de New-York : bleu marine et il l’acheta lors d’une tournée jaranera aux USA. A Sayula ça le protégeait du soleil. Mais ça lui servait aussi pour s’identifier parmi les différents groupes de jeunes. Avec ses pantalons larges, il s’identifiait à la culture hip-hop et avec elle au rap.

TíoBad se consacra a transmettre la musique traditionnelle de Sayula dans un groupe qu’il forma avec d’autres amis, appelé Tzump tuuj (gouttes de pluie, en sayultèque).




Durant les derniers mois, la municipalité insistait pour que ce groupe aille se présenter aux fêtes patronales. Il devint un référent du retour et de la transmission populaire de la jarana, laquelle était liée aux formes d’organisation traditionnelles des peuples indigènes de la région sur la base de la majordomie.

« Le fandango est l’organisation la plus ancienne du peuple pour remercier ou demander la pluie pour les semailles. De celui qui tue le cochon, qui installe le chapiteau, qui fait les tamales, qui installe les chaises… tout ça c’est du fandango, la forme d’organisation d’un peuple. Chose que maintenant les peuples ont perdu » dit-il lors d’une exposition devant des jeunes qui participaient au Congrès National Indigène.

Il participa activement au Collectif Altepe, dont l’axe est la musique traditionnelle à cordes, comme mode de participation politique, sociale et communautaire auprès des jeunes. Qui intégrait le collectif donne et reçoit des cours de musique à cordes, de fabrication d’instruments, de radio, de video, et de rap, lequel s’imposa comme une option pour les jeunes dans une zone violente.

TíoBad fut délégué de son peuple au Congrès National Indigène. Ce fut sa proximité avec ces formes organisées qui lui firent prendre conscience de tout ce qui avait été imposé au peuple popoluca durant des siècle, et de la violence dans laquelle il avait vécu.

En plus, le Tío connaissait la technique millénaire du nixtamal, à laquelle il travailla durant de nombreuses années, laquelle consiste à transformer le maïs en boule. Il en distribuait plus de 60 kilos par jour dans son village. Il était révolté par le taux d’émigration des jeunes de Sayula. Pour cela il travaillait avec ce que la région offrait, plus impliqué les dernières années dans la plantation et la récolte du cacao. Il vivait de ça.

Sayula est un village en voie de désintégration sociale, due à l’attrait de la vie citadine et à la marginalisation. Cette dernière est liée à la concentration d’activité économique du port pétrolier de Coatzacoalcos. Sayula est coupée en deux par la route transisthmique par laquelle passe le trafic de port à port (Salina Cruz). En plus, c’est un pueblo gravement frappé par le narcotrafic, où depuis 2013 s’est développée la lutte entre cartels pour le territoire. Aux jeunes de cette région il semblerait qu’ils n’aient d’autres issues que d’émigrer ou de s’enrôler dans les organisations criminelles.

Le pueblo de TíoBad se trouve dans la partie la plus étroite du pays, dans la partie de l’Isthme veracruzano adjacente à l’Isthme de Tehuantepec de Oaxaca. Son pueblo se trouve sur la ligne frontière avec Oaxaca, mais du côté de Veracruz.

L’atmosphère d’insécurité s’aggrave chaque jour dans la région. Cela avec le journal qui vend ses exemplaires de rue en rue. Les annonces sont faite au moyen d’un haut-parleur puissant installé sur une moto ; le conducteur circule cagoulé. Ainsi, il va dans tous les quartiers annonçant les assassinats, les morts, les vols.

Dans ce contexte se produisit son propre assassinat. TíoBad fut d’abord enlevé, et une demande de rançon fut envoyée. Puis ils l’assassinèrent et abandonnèrent son corps dans la rue.

Avec le collectif Altepee, TíoBad se rapprocha de son identité indigène, qui a renforcé la musique de cordes et l’usage des jaranas dans les célébrations traditionnelles des pueblos du sud de Veracruz où il était très sollicité pour aller interpréter hommages et fandangos à de nombreuses fêtes et réunions. Il connut ainsi toute la région istmeña.

Il aimait partager et apprendre les accords et les vers. Il fut une personne qui tendit toujours la main à qui en avait besoin.

TíoBad commença à chanter du rap sur la place publique centrale de Sayula. Il était le rappeur le plus jeune. La majorité avait plus de 15 ans, lui avait à peine 12 ans. Ils formèrent un crew, un groupe de rap nommé Secteur 145. C’est ainsi qu’il connut le Collectif Altepee, après un atelir de rap assuré par Mare Advertencia Lírika à Acayucan, la ville la plus proche de Sayula, avec qui il partagea ses créations et ses projets. Avec ce collectif, dédié à la récupération de la musique de cordes traditionnelle du sud de Veracruz, il voyagea au Mexique et aux Etats-Unis. Il disait que « le Hip-Hop a changé ma vie, et m’a sauvé de la délinquance ».

Dans son pueblo il fut toujours stigmatisé comme le « pacheco », à cause du fait qu’il consommait de la marijuana pour approfondir sa créativité.

Avec ses façons de raconter et de partager la lutte pour l’émancipation, avec la simplicité d’un beat qui mène le rythme, le rap de TíoBad commença à investir l’espace public. C’est ainsi qu’il rencontra les goûts de la jeunesse dans son pueblo et jusque chez les métis. Avec le message de ses chansons, le Tío rendait possible la reconstitution des peuples indigènes, tant dans le sien que partout ailleurs où il lui arrivait de chanter. Il avait présent à l’esprit les exigences de l’EZLN, du CNI ; il fut toujours intéressé par ces thèmes. Il lut en entier les Accords de San Andrés et les communiqués dérivés du zapatisme. Dans la vie de TíoBad il y eut d’abord le rap, faire des rimes, faire un crew, et après donner voix à la protestation. Comme aux origines du Hip Hop dans le Bronx.

Il circulait toujours en chantant à voix haute dans les rues sinueuses de son pueblo. « Nous autres avec la musique nous essayons de garder ces valeurs, unir les gens plus que tout, pour qu’à partir de là nous arrivions à être la défense du territoire, informer les gens, c’est ça notre tâche ».

TíoBad, ressentait de l’inquiétude quand à l’existence des peuples indigènes du Mexique, il lui incombait de participer au débat, et pour cela il se présentait comme popoluca de Sayula. Comment faire pour que notre langue ne se perde pas, se demandait-il.




Le Tío développait des thèmes qui concernaient les communautés impliquées, comme celui du fracking, ce qui résonne fortement chez les jeunes car le rap se transmet facilement, vu qu’il n’est pas fastidieux. Dans ces espaces, le thème de la langue sayulteca était toujours présent.

« Ici dans le Veracruz la violence est en train de nous détruire, tout comme les mégaprojets, nous disons : comment nous y faisons face avec la musique ?… c’est là qu’arrive le rap, il te le décrit de façon directe et comme disait le camarade, avec la propriété privée l’ejido se désintègre et ils achètent le terrain aux gens pour faire du fracking, 224 puits, et d’autres encore à venir, c’est préoccupant parce que les gens ne savent pas, la télévision, le journal, la radio ne parlent jamais de ça et nous disons, il faut dresser un état des lieux du fracking pour que les gens sachent de quoi il s’agit » disait-il lors d’une rencontre du CNI à Chilpancingo.

Il composa cette chanson contre le fracking, pour laquelle il fut censuré et expulsé de l’École Technique Secondaire de Sayula :

Fracking, palabra que va a conocer el pueblo
Fracking es abrir la tierra para acercarnos al infierno
y si no me equivoco un proyecto de gringos locos
y si no me equivoco un proyecto de gringos locos
que ya tienen al planeta tan caliente como un foco
No te lo dijeron, no te lo comentaron
quieren nuestro petróleo porque el suyo se lo acabaron,
consumen tanto, pues nunca se imaginaron
que se les iba a acabar, solo porque tienen el baro
2010, geofísica, tucu tu tu tum tum, se que escuchan explosiones
estaban empezando, eran exploraciones,
tres meses después y ¡que se vienen los temblores !
Pónganse a pensar, eso apenas es el comienzo
no somos mensos y nos pusimos a investigar y vimos que…
al pueblo nunca se le ha hecho un consenso y
en México esta práctica la están por licitar,
El Estado involucrado dispuestos a tratar
unas tierras a las cual no las habido el trabajo
para enamorar gran dinero te han de dar
pero no quieren tu terreno, quieren lo que hay debajo
debajo
hay oro negro, y lo quieren a costa de todo
no importa que nos vean revolcados en el lodo
o que todititos nuestros paisanos quedemos muertos
Fracking es fractura hidráulica y quieren fracturar la tierra
es por eso que con gráfica decidimos hacerles la guerra
gases que se fugan por las grietas nos contaminan el aire,
es por eso que con métrica explicamos lo que no te explica nadie
750 sustancias químicas contaminan el agua,
es por eso que con lírica defendemos lo que más hace falta
Fracking es fractura hidráulica y quieren fracturar la tierra
es por eso que mediante el Hip Hop venimos a ponerte alerta
Analizando nos preguntamos ¿Cómo carajo
van a perforar la tierra 3 mil metros para abajo ?
11 mil pozos asignados a Veracruz,
esa cifra la hizo decir ¡Jesús !
Y es que por pozo, se necesitan dos hectáreas,
¿acaso todas esas tierras serán necesarias ?
llevando la vida diaria, poquito a poquito
pues por pozo se ocuparán 29 millones de litros
de agua y de agua sufrimos un desbasto
los ríos se están secando, no creas que es un mito,
todos debajo se contaminarán los mantos friáticos
y por arriba se prenderá el agua que sale por tu grifo,
Compañero te soy sincero, la verdad no sé si me explico…
lo único seguro es que nuestro futuro está en manos de unos cuantos ricos…
pero todo eso cambia si nos informamos,
pero todo eso cambia si nos organizamos,
pero todo eso cambia si como pueblos nos juntamos.

Traduction :

Fracking, parole que le pueblo va connaître

Fracking c’est ouvrir la terre pour nous rapprocher de l’enfer

Et si je ne m’abuse un projet de gringos fous

Et si je ne m’abuse un projet de gringos fous

Qui tiennent la planète aussi chaude qu’un feu

Ils ne te le dirent pas, ils ne te l’expliquèrent pas

Ils veulent notre pétrole après avoir épuisé le leur

Ils consument tellement, et puis jamais ils s’imaginèrent

Que ça allait se terminer, vu qu’ils ont le fric

2010, géophysique, tucu tu tu tum tum, qu’on écoute les explosions

Ils commençaient, c’étaient des explorations,

Trois mois après, bonjour les secousses !

Qu’on se le dise, c’est seulement le début

Nous ne sommes pas débiles, nous avons commencé à enquêter et nous avons vu que…

Au pueblo on ne lui a jamais demandé son avis et

Au Mexique ils sont sur le point de légaliser cette pratique

L’État impliqué prêt à négocier

Des terres non cultivées

Pour te séduire ils vont te donner pas mal de fric

Mais ce n’est pas ton terrain qu’ils veulent, ils veulent ce qu’il y a dessous

Dessous

Il y a de l’or noir, et ils le veulent à tout prix

Qu’importe s’ils nous voient patauger dans la boue

Ou que tous nos paysans se meurent

Fracking c’est fracture hydraulique et ils veulent fracturer la terre

Et pour ça nous avons décidé de leur faire la guerre avec les mots

Gaz qui s’échappent par les crevasses nous contaminent l’air

Pour cela avec le rythme nous expliquons ce que personne ne t’explique

750 substances chimiques contaminent l’eau,

Pour cela avec des lyrics nous défendons ce dont nous avons le plus besoin

Fracking c’est fracture hydraulique et ils veulent fracturer la terre

Pour cela au moyen du Hip Hop nous venons lancer l’alerte

Analysant nous demandons : comment merde

Vont-ils perforer la terre jusqu’à 3000 mètres de profondeur ,

11 000 puits imposés à Veracruz,

ce chiffre te fais crier : Jésus !

Et c’est que pour chaque puits il leur faut deux hectares,

Toutes ces terres leur seront vraiment nécessaires ?

Jour après jour, peu à peu,

Chaque puits utilisera 29 millions de litres

D’eau alors que nous souffrons du manque d’eau

Les rivières se dessèchent, ne crois pas que c’est une fable,

En-dessous les nappes phréatiques vont être contaminées

Et au-dessus ils prendront l’eau qui sort de ton robinet

Camarade je suis sincère avec toi, en vérité je ne sais pas si je m’explique…

La seule certitude est que notre futur est aux mains de quelques riches…

Mais tout ça change si nous informons,

Mais tout ça change si nous nous organisons,

Mais tout ça change si comme pueblos nous nous associons.


Article publié le 23 Déc 2019 sur Lundi.am