Novembre 13, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Le documentaire Tilo Koto jette un coup de projecteur sur ces migrants dont le rĂȘve d’Europe s’échoue sur les cĂŽtes libyennes. L’un d’eux, Yancouba Badji, incarne ce terrible rĂ©cit qu’il sublime avec sa peinture. Tilo Koto est issu d’une tentative de capter la parole d’émigrĂ©s en transit en Tunisie et de la rencontre avec l’un d’entre eux, Yancouba Badji, qui se rĂ©vĂ©lera un artiste peintre. Le film parle d’errance, d’immigration, d’exil, de trace.

Pour Yancouba Badji, le rĂȘve d’Europe s’est arrĂȘtĂ© brutalement dans le Sud tunisien, aprĂšs quatre tentatives de traversĂ©e de la MĂ©diterranĂ©e depuis les cĂŽtes libyennes. Originaire de Casamance dans le sud du SĂ©nĂ©gal, il vivait en Gambie oĂč il possĂ©dait un atelier d’installation frigorifique. MenacĂ© par la dictature du dirigeant de l’époque Yahya Jammeh, il prit la route de l’exil Ă  partir de Tambacounda, au SĂ©nĂ©gal. Commença alors pour lui un an et demi d’aventures sur les routes clandestines. Des routes et des traversĂ©es oĂč il a manquĂ© plusieurs fois de perdre la vie. Il a tentĂ© Ă  quatre reprises de traverser clandestinement la MĂ©diterranĂ©e.

Lui et ses compagnons sont restĂ©s trois jours en mer, entassĂ©s et debout, sans boire ni manger. Il a rejoint en bus Bamako, au Mali, puis traversĂ© le Burkina Faso jusqu’à Agadez au Niger. Dans ce contexte, les États membres de l’Union europĂ©enne continuent d’aider les garde-cĂŽtes libyens, alors qu’ils ont parfaitement connaissance des horreurs que les migrants interceptĂ©s en mer subissent une fois envoyĂ©s dans les prisons libyennes. En route, il n’échappa pas aux multiples rackets et aux tortures. Depuis Agadez, il a traversĂ© le dĂ©sert. AprĂšs quatre tentatives sur les cĂŽtes libyennes, le voilĂ  au dĂ©but du tournage en transit en Tunisie, sonnĂ© par ces expĂ©riences terribles. Pour se reconstruire, mais aussi pour alerter, il se procure des pinceaux et retrace ainsi ce qu’il a vĂ©cu.

Los d’une rencontre en France, Mongi Slim, le directeur du Croissant-Rouge de la rĂ©gion de MĂ©denine en Tunisie, alerta Sophie Bachelier, la co-rĂ©alisatrice sur la situation des migrants au centre d’accueil Al Hamdi et lui proposa de recueillir les tĂ©moignages de ceux qui rentrent de Libye.

En aoĂ»t 2017, c’est Ă  Al Hamdani, que Sophie Bachelier et sa co-rĂ©alisatrice ValĂ©rie Malek rencontrĂšrent Yancouba Badji, parmi d’autres hommes et femmes qui eux aussi ont tentĂ© la traversĂ©e de la MĂ©diterranĂ©e. Yancouba et ses compagnons ont Ă©tĂ© rĂ©cupĂ©rĂ©s par la Marine nationale tunisienne dans les eaux internationales : au lieu de se retrouver en Italie, ils sont coincĂ©s Ă  la case dĂ©part, au Maghreb.

En rĂ©alisant une sĂ©rie d’entretiens dans le centre d’accueil oĂč Yancouba Badji s’est rĂ©fugiĂ©, les rĂ©alisatrices comprirent qu’il concentrait par son expĂ©rience et son incidence sur ses compagnons une vision Ă  transmettre. Elles dĂ©cidĂšrent de centrer le film sur lui.

« Mes premiĂšres Ɠuvres, tĂ©moigne Yancouba Badji, je les peins dans une prison en Libye. Je laisse des messages sur les murs, des avertissements, des conseils notamment sur les passeports qu’on doit cacher Ă  nos geĂŽliers afin qu’ils ne retournent pas contre nous les informations que ces documents contiennent. »

Se posa dĂšs lors la question d’articuler ce destin individuel au destin collectif. Les peintures de Yancouba facilitĂšrent cette ouverture : elles semblaient dire « nous » plutĂŽt que « je ». À cela, s’ajouta l’esthĂ©tique du respect qui caractĂ©rise le travail de Sophie Bachelier : en rendant familiers les plus vulnĂ©rables, elle en appelle Ă  notre conscience de notre responsabilitĂ© pour faciliter leur appartenance Ă  l’humanitĂ©.

« Ma peinture raconte ma vie en Libye. Je ne suis pas musicien, sinon j’aurais pu le chanter. C’est une forme d’alerte, de partage avec la jeunesse concernĂ©e. Parfois, on n’arrive pas Ă  tout dire avec des mots. La guerre en Libye, c’est le chaos. Il n’y a plus de lois, des gens profitent de la situation pour semer la terreur, se faire de l’argent. En Tunisie, on a aucune dignitĂ© non plus. Je laisse ma colĂšre sur la toile. »

Les tĂ©moignages sont des intimitĂ©s partagĂ©es sur les raisons du dĂ©part, la douleur. La mise en scĂšne est Ă©laborĂ©e avec les personnes filmĂ©es. C’est ainsi que le film nous emmĂšne au cimetiĂšre des inconnus, oĂč ceux que la mer a rejetĂ©s sont enterrĂ©s sans discrimination de religion Ă  l’initiative d’un « juste », Chamseddine Marzoug, qui tient Ă  leur offrir un lieu de sĂ©pulture. Car si Yancouba a eu de la chance, ce n’est pas le cas de tous et de toutes


De retour en Casamance, Yancouba retrouve sa mĂšre, qui craint de perdre son fils dans ces migrations mortifĂšres, alors qu’elle a dĂ©jĂ  perdu deux frĂšres. Le moment, saisi avec des images combinant Ă©pure et beautĂ©, est d’une grande Ă©motion : « Si je ne meurs pas, je deviendrai folle ».

Yancouba ne voulait plus rester au Maghreb. Il ne voulait pas devenir passeur, ĂȘtre complice, faire espĂ©rer Ă  ses frĂšres et sƓurs d’arriver en Europe, prendre leur argent et le partager avec la mafia Libyenne. Il a toujours Ă©tĂ© opposĂ© Ă  cette hiĂ©rarchie de l’exploitation, qu’il considĂšre comme une chose horrible.

L’OIM (Organisation internationale pour les migrations) a donnĂ© Ă  Yancouba Badji 1400 euros pour son projet de retour. Son but a Ă©tĂ© alors d’informer les jeunes de son pays, leur raconter sa traversĂ©e, l’esclavage, les gens assassinĂ©s, les bateaux entiers coulĂ©s en MĂ©diterranĂ©e. La peinture pour transmettre aux plus jeunes l’expĂ©rience du voyage.
Les jeunes du village de Yancouba Badji on crĂ©Ă© un projet culturel Ă  Goudomp : Tilo Koto – Diamoral (Sous le soleil, la paix, respectivement en diola et en mandingue). L’association porte le mĂȘme nom que le film. Yancouba a construit les murs en parpaing de son centre sur un terrain familial. Ensuite, grĂące Ă  la fondation la FerthĂ©, et Ă  l’atelier d’architecture VMCF, les jeunes ont construit le toit. Le centre est un lieu d’information pour la jeunesse pour y partager ses expĂ©riences. Ce sont des bĂ©nĂ©voles qui ont mis en place des espaces de discussion.

Yancouba tĂ©moigne : « On ne leur dit pas de ne pas partir, on les encourage Ă  voyager dans de bonnes conditions, dans la mesure du possible. Voyager dans des citernes de gasoil pour rentrer Ă  Tripoli ou dans des bennes Ă  ordures pour se retrouver mort Ă  Sabratha en Libye n’a aucun sens, Ă  part celui de nourrir les rĂ©seaux mafieux. » Il a une colĂšre qu’on ressent trĂšs fortement vis-Ă -vis des passeurs (sĂ©nĂ©galais, maliens, guinĂ©ens
) qui collaborent avec un vaste systĂšme international de traite humaine. La colĂšre, l’indignation sont palpables dans son tĂ©moignage.

Tilo Koto documente le traumatisme des migrants et construit ainsi une mĂ©moire, Ă  la faveur des peintures de Yancouba qui opĂšre lui-mĂȘme le parallĂšle entre son vĂ©cu et les bateaux nĂ©griers, il ancre la comprĂ©hension de l’exil et de l’errance. Tilo Koto, c’est l’histoire d’un homme brĂ»lĂ© dans sa chair et son Ăąme par la traversĂ©e d’un enfer qu’il sublime par la peinture. Un film sensible et marquant Ă  diffuser largement.

Daniel PinĂłs

Tilo Koto. Un film de Sophie Bachelier et Valérie Malek
En sortie dans les salles françaises le 15 décembre 2021




Source: Monde-libertaire.fr