TIEMPO DESPUÉS, un film de JosĂ© Luis Cuerda (Espagne. 2019)
1h 35 – ComĂ©die futuriste
SORTIE EN FRANCE LE 22 JUILLET 2020

En 9177, le monde entier se retrouve rĂ©duit Ă  un seul bĂątiment officiel dans lequel vit « l’establishment » et des banlieues crasseuses, habitĂ©es par tous les chĂŽmeurs et tous les affamĂ©s du cosmos.
Parmi tous ces misĂ©rables, JosĂ© MarĂ­a dĂ©cide de prouver qu’en faisant face et en vendant dans le bĂątiment officiel une dĂ©licieuse limo­nade de sa fabrication, un autre monde est possible


Enfin, le dernier film du regrettĂ© rĂ©alisateur espagnol JosĂ© Luis Cuerda arrive sur nos Ă©crans  : Tiempo despuĂ©s, une adaptation cinĂ©matographique de son roman portant le mĂȘme titre.
En Espagne, le film est sorti en dĂ©cembre 2018, en l’absence de son auteur alors malade. En fĂ©vrier dernier, le cinĂ©aste d’Albacete est dĂ©cĂ©dĂ© en nous laissant ce film en guise de testament, non sans nous prĂ©ciser qu’il Ă©tait le favori de sa filmographie, l’expression de sa colĂšre et de son mauvais caractĂšre, face Ă  l’évolution de la situation politique et sociale en Espagne et dans le monde.

Tiempo despuĂ©s est un film futuriste, typiquement espagnol, une satire cinglante et absurde de ce que le monde pourrait ĂȘtre aprĂšs… comme dans la littĂ©rature de Kafka, ou dans celle d’Orwell. Ce film qui se dĂ©roule dans la lointaine annĂ©e 9117, nous parle d’un monde divisĂ© en deux : le bĂątiment reprĂ©sentatif et institutionnel, et le bidonville crasseux des chĂŽmeurs. Ce bĂątiment soignĂ©, aseptisĂ©, oĂč tout est rĂ©glementĂ© et dominĂ© par le pouvoir absolu d’un monarque grotesque : le roi de trĂšfle. Le bĂątiment est une haute tour dans laquelle ceux qui veulent entrer doivent crier « cocorico ! ». Ils doivent auparavant monter un immense escalier qui marque la distance qui sĂ©pare cet espace privilĂ©giĂ© et les autres : les damnĂ©s de la terre.
Dans la tour nous trouvons tous les symboles de la société de consommation capitaliste, ils rendent hommage à un roi fantoche qui, comme certains de ses fidÚles militaires, a également un accent anglais ou américain.
Des personnages divers et grotesques : un couple d’hommes faisant parti de la Guardia Civil qui dorment ensemble. L’un d’eux porte un kilt Ă©cossais et parle avec un accent anglo-saxon. Entrent aussi en scĂšne un concierge zĂ©lĂ©, un amiral de la marine d’origine argentine, un prĂȘtre fasciste qui prĂȘche pour une nouvelle croisade (comme le font l’extrĂȘme droite et ses pouvoirs factuels dans l’Espagne d’aujourd’hui), un prĂȘtre meurtrier qui n’hĂ©site pas Ă  tirer dans la foule. Viennent ensuite des gardes municipaux, un maire qui incarne la seule personne Ă©lue dans ce systĂšme despotique et une chef de cabinet symbole de la beautĂ© fĂ©minine que le roi souhaite conquĂ©rir. Tous sont les reprĂ©sentants d’un systĂšme de consommation et de libre concurrence qui limite les activitĂ©s Ă  trois Ă©chantillons dans chaque catĂ©gorie : trois coiffeurs, trois religions, etc. Un univers peuplĂ© de moutons et d’un couple de tricornes de la Guardia Civil omniprĂ©sents, dans ce monde oĂč le mensonge officiel fait loi.
À l’opposĂ© de ce monde dĂ©solĂ©, nous trouvons le village des chiffonniers, des damnĂ©s de la terre, Ă  l’entrĂ©e duquel domine une immense banniĂšre : « ChĂŽmeurs du monde entier unissez-vous ! Â». Un cri de dĂ©sespoir qui, Ă  travers la farce, l’humour et l’absurde Ă©voque une triste rĂ©alitĂ©. Cette armĂ©e de chĂŽmeurs que l’on retrouve dans notre monde trĂšs rĂ©el, cette armĂ©e dont l’existence est imposĂ©e Ă  tous les pays du monde afin de rĂ©duire le mal nommĂ© « coĂ»t du travail Â».
Dans ce monde des opprimĂ©s, vivent JosĂ© MarĂ­a et Galvarriato qui vont mener la rĂ©bellion des « citrons Â» pour obtenir le droit de vendre leurs agrumes et abandonner leur condition de chĂŽmeurs rejetĂ©s.

Dans cette fable grotesque, JosĂ© Luis Cuerda nous montre sa vision de la sociĂ©tĂ© de consommation et des espoirs perdus de tant de rĂ©volutions trahies. Toutes ces idĂ©es abandonnĂ©es au fil du temps par des dirigeants qui se disaient « de gauche Â» et qui sont maintenant en communion avec le libĂ©ralisme Ă©conomique le plus abject.
Entre dialogues et situations comiques, l’auteur nous offre un bel hommage aux grands maĂźtres de la poĂ©sie et de la littĂ©rature espagnoles comme Federico Garcia ou Miguel de CervantĂšs.
Ce monde des dĂ©shĂ©ritĂ©s de la planĂšte est une ode Ă  l’amour, Ă  la gĂ©nĂ©rositĂ©, Ă  la poĂ©sie, Ă  la nostalgie des batailles perdues, Ă  un monde dans lequel avant de se battre, ces combattants dĂ©penaillĂ©s prient Don Quichotte, dans une trĂšs belle sĂ©quence nocturne oĂč ils s’apprĂȘtent Ă  livrer bataille face aux tyrans.

José Luis Cuerda
ScĂ©nariste, rĂ©alisateur et producteur espagnol, il est dĂ©cĂ©dĂ© en fĂ©vrier 2020 des suites d’un AVC Ă  l’hĂŽpital de la Princesa de Madrid.
Par son humour unique et sa sensibilité remarquable, il était une figure clé dans la cinématographie de son pays et du monde entier.
NĂ© Ă  Albacete en 1947, il commença des Ă©tudes de droit, mais les abandonna pour se consacrer Ă  l’audiovisuel. En 1969, il commença Ă  travailler Ă  TelevisiĂłn Española, oĂč il rĂ©alisa des reportages et des documentaires, de mĂȘme que le programme Cultura 2 .
En 1982, il rĂ©alise son premier long-mĂ©trage, Paires et numĂ©ros, qui s’inscrit dans le courant de la « comĂ©die madrilĂšne Â». En 1987, il dirige La forĂȘt animĂ©e, un film oĂč il explore l’humour absurde, l’une des caractĂ©ristiques rĂ©currentes de ses Ɠuvres de l’époque.
Cet humour se retrouve dans L’Aube se lĂšve, ce n’est pas rien, un autre de ses grands succĂšs. Il rĂ©alisa ensuite La Langue des papillons, une adaptation d’un roman de Manuel Rivas rendant hommage aux enseignants libertaires de 1936, et Les Tournesols aveugles, deux des films les plus durs qui ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s sur la Guerre civile espagnole.
Écrivain, irrĂ©vĂ©rencieux et amateur de bon vin, ceux qui ont travaillĂ© avec lui affirment qu’il Ă©tait d’une grande sincĂ©ritĂ© et d’une grande simplicitĂ©. Son approche des plus humbles a crĂ©Ă© une esthĂ©tique trĂšs spĂ©cifique qui a mĂȘme donnĂ© naissance Ă  un courant intellectuel en Espagne : los amanecistas, les Â« gens de l’aube Â» faisant rĂ©fĂ©rence Ă  son film probablement le plus important : L’Aube se lĂšve, ce n’est pas rien.

En tant que producteur, il a obtenu deux fois le prix Goya pour les films Tesis et Les autres d’Alejandro AmenĂĄbar.

Daniel PinĂłs
À l’aube du jour d’aprùs


Article publié le 15 Juil 2020 sur Monde-libertaire.fr