Si les nouveaux livres ayant trait à l’utopie foisonnent, ce n’est pas toujours pour le meilleur, mille marmites !

Pas moyen, en l’occurrence, d’examiner le point de vue à ce sujet du grand expert suisse en littératures conjecturales Marc Atallah sans avoir froid dans le dos. Dans le somptueux ensemble qu’il dirige, Souvenirs du futur (éd. PPUR), l’auguste dirlo de la Maison d’Ailleurs part du principe que « les systèmes utopiques ne doivent pas être acceptés comme la description de ce qui nous attend dans l’avenir mais comme les miroirs déformés de nos insuffisances ».

Pour lui, l’utopie ne doit pas, en effet, être vue comme un de nos futurs mais comme un moyen servant à penser. Le modus operandi à l’oeuvre est net comme torchette : il s’agit de « conjecturer un Ailleurs, d’inciter les lecteurs à investir cet Ailleurs, de se laisser charmer par lui et de revenir, une fois le charme épuisé, à leur quotidien qu’ils peuvent alors percevoir différemment ». Et mieux encaisser. Autrement dit, affirme le professeur Atallah, derrière chaque utopie se présentant comme un projet de cité épanouissante à réaliser se dissimule une autre cité, une cité ultra-pragmatique qui « en constitue le “négatif photographique” et c’est cette cité-sousla- cité que la tradition a nommée “dystopie” ». Toute utopie ne serait donc par essence qu’une dystopie, la notion même de rêve révolutionnaire tour à tour enflammant et désenchantant s’avérant être une des ruses maîtresses du pouvoir pour ramollir ses opposants.

Le pire, c’est que le blablabla défaitiste de notre utopitologue émérite ne se repose pas sur rien, les utopies littéraires qu’il met en avant ont toutes quelque chose de rigoriste ou de tordu. La fameuse île nouvelle d’Utopia du lord Chancelier d’Henri VIII Thomas More, par exemple, séduit a priori les idéalistes parce que la justice sociale et la tolérance religieuse y règnent, parce que l’argent et la propriété privée y sont abolis, parce que l’or y est méprisé : il sert à fabriquer des pots de chambre. Mais il sert aussi à forger les chaînes des esclaves car dans ce mirifique éden, l’esclavage se pratique encore entre deux parties de chasse à l’hérétique.

Sur Thomas More, entre parenthèses, le docteur ès-lettres Marie-Claire Phélippeau sort ces jours-ci une bio très éclairante chez Folio. Des contradictions aussi ébouriffantes spitent chez les autres inventeurs d’utopies mentionnés par le prof Atallah : « Gabriel de Foigny, Johann Valentin, Pierre de Lesconvel ou Voltaire et son Eldorado (1759) et Morelly et son fort contraignant Code de la nature (1755) ». Même Tommaso Campanella, l’illustre fricasseur de La Cité du soleil (1623), que réédite Aden avec une préface inspirée de Paul Lafargue, ne peut passer à l’as que dans sa république philosophique totalement communiste, personne n’aura à vrai dire le loisir de choisir lui-même ses partenaires sexuels, il y aura des « officiers » pour ça.

Sombre tableau, certes, mais ce qui n’est à aucun moment précisé par le maître d’enseignement et de recherche de l’université de Lausanne Marc Atallah, qui croit s’en tirer comme ça, c’est que des chantres de nouveaux mondes enivrants et libérateurs sur tous les plans, il y en a eu quand même quelques-uns (Fourier, Dehoux, Wilde, Déjacque, Armand, Vaneigem, De Chousy, Coeurderoy, Pinot-Gallizio…) qui feraient bien de venir hanter ses nuits douillettes.

Source: http://cqfd-journal.org/Thomas-More-des-chaines-en-or-pour -