Lundi 11 février, Thomas Legrand était l’invité de 24h Pujadas sur LCI. L’éditorialiste politique de France Inter y a livré une prestation d’une suffisance et d’une morgue sans pareilles. Son appréciation du mouvement des gilets jaunes ? « Incohérent », « débile », « abject » et bien sûr « violent ». Morceaux choisis.

Quelle mouche avait piqué Thomas Legrand ce jour-là ? Invité sur le plateau de l’émission de David Pujadas, l’éditorialiste politique a livré une prestation qui a plongé dans la perplexité les autres participants de l’émission de LCI – et sans doute de nombreux téléspectateurs. Et pourtant, à l’exception notable de Rokhaya Diallo, tout le monde semblait d’accord autour du plateau pour condamner doctement le mouvement des gilets jaunes : depuis Dominique Seux, qui sévit également sur France Inter, à Eugénie Bastié du Figaro en passant par l’animateur David Pujadas. Mais c’est bien Thomas Legrand qui s’est illustré par ses interventions pénibles et suffisantes, dont nous avons sélectionnés quelques extraits :

Première sortie fulgurante de l’éditorialiste : « Il y a dans le mouvement des gilets jaunes une incapacité à s’exprimer […] et quand on ne peut pas exprimer ce qu’on veut dire, on finit par taper. » Analyse subtile, qu’il étaye aussitôt par une comparaison pleine de tact : « Les enfants, c’est comme ça – je ne veux pas infantiliser les gilets jaunes – mais nous-mêmes, quand on engueule nos enfants et qu’on en a marre, qu’on n’arrive plus à exprimer, on se met… à donner une petite tape. »

Sourires gênés autour du plateau ; Dominique Seux rappelle tout de même à son collègue de France Inter qu’il « n’a pas le droit de donner des petites tapes ». Ce dernier fait la moue, visiblement pas convaincu. Il s’apprête à poursuivre quand David Pujadas lui fait remarquer qu’avec les réseaux sociaux, « jamais il n’y a eu autant de canaux pour s’exprimer ». Thomas Legrand corrige donc le tir : « pour s’exprimer, pour parler et faire du bruit, oui, mais pour dire quelque chose de cohérent »

On progresse : les gilets jaunes savent donc s’exprimer, mais pas pour dire « quelque chose de cohérent ». L’éditorialiste met au défi les invités de lui donner les revendications des gilets jaunes (« à part le referendum d’initiative citoyenne » précise-t-il, qui est tout de même une des principales revendications du mouvement). Flottement sur le plateau, Eugénie Bastié évoque « la dénonciation des violences policières ». Mais Thomas Legrand ne l’entend pas et conclut, triomphant : « Voilà : quand on n’arrive pas à s’exprimer, quand on n’arrive pas à parler, on tape ». Une conclusion « cohérente » s’il en est.

Puis David Pujadas s’interroge : « mais pourquoi on n’arrive pas à s’exprimer ? » L’éditorialiste de France Inter n’en démord pas : « A partir du moment où vous rejetez les élites, les intermédiaires, où vous ne voulez pas vous élire des représentants […] le mouvement est vain, et vous n’avez plus rien à dire et vous tapez ». Pour ceux qui n’auraient pas compris. « Vous dites simplement : regardez-moi j’ai un gilet jaune, je dois être reconnu pour ce que je suis… mais ils ne disent que du négatif, rien de positif. » A la différence des grands éditorialistes.

Thomas Legrand n’en reste pas là. Il se lance dans une seconde analyse d’une finesse tout aussi remarquable, et qui mérite d’être citée in extenso :

Les gilets jaunes savent dire non ensemble – et c’est pour ça qu’on retrouve l’extrême-droite et l’extrême-gauche. L’extrême-droite et l’extrême-gauche disent non ensemble, mais ils savent dire oui – l’extrême-gauche et l’extrême-droite – dans leur pré carré. Mais quand ils sont ensemble ils ne peuvent pas dire oui ; puisque oui ensemble, ce serait incohérent.

Mais oui c’est clair ! A ce stade, le téléspectateur doit s’accrocher car le long monologue de Thomas Legrand est loin d’être terminé :

Il y a en plus une instrumentalisation effectivement des groupes d’extrême-gauche et des groupes d’extrême-droite. L’extrême-droite et l’extrême-gauche rêvent de l’insurrection depuis très longtemps ; ils préfèrent d’ailleurs l’insurrection au contenu de l’insurrection – ils s’en foutent un peu du contenu de l’insurrection ; et comme ils rêvent de l’insurrection et qu’ils voient qu’il y a un ferment d’insurrection, ils vont dans ces manifestations, ils mettent des gilets jaunes, et ils essaient de coloniser pour eux-mêmes, pour l’extrême-droite et pour l’extrême-gauche, la manifestation. Il y a des mots d’ordre à l’extrême-gauche qui disent « il faut y aller » parce qu’il ne faut pas laisser ce mouvement, qui pouvait au début tomber vers l’extrême-droite ; et c’est pour ça qu’ils se réunissent, et ils se tapent dessus ; et en ce moment c’est l’extrême-gauche qui est plutôt en train de gagner sur l’extrême-droite.

Tout y est : le simplisme, les raccourcis, les généralités de café du commerce… Bref : l’analyse politique pour les nuls. Mais c’est dans un troisième temps que Thomas Legrand va révéler l’étendue de son mépris pour les gilets jaunes. Répondant à la question « peut-on critiquer les gilets jaunes ? », il s’en prend avec virulence à ceux qu’il identifie comme les « leaders » du mouvement, Eric Drouet et Maxime Nicolle :

Leurs propos sont absolument débiles. C’est-à-dire qu’ils sont incommentables. Moi je me penche sur leur texte, sur ce qu’ils disent, et là il ne s’agit pas d’orthographe, il s’agit du contenu : c’est débile. Ça n’a ni queue ni tête, ils ne finissent pas leur phrase et ça n’a aucun sens, c’est passablement conspirationniste, donc ils sont totalement critiquables, ils sont même méprisables. On devrait arrêter de les inviter, ceux-là en tout cas.

Et de conclure, un cran supplémentaire dans l’injure :

La gilet jaune, assistante sociale, qui arrive pas à joindre les deux bouts et qui est encore sur son rond-point, celle-là, il y a forcément une part de sympathie, et ces pourcentages de soutien qui vont vers elle… Mais sinon d’un point de vue politique c’est abject, ça devient abject. C’est violent et sans sens, donc voilà.

Et en la matière, c’est peu dire que Thomas Legrand s’y connaît.

***

La vacuité et la virulence de ces « analyses » n’illustrent pas seulement la morgue décompléxée des éditocrates à l’encontre des gilets jaunes, qui ne daignent toujours pas rentrer dans le rang après des mois de mobilisations. Elles témoignent également du niveau des éditorialistes auxquels France Inter, radio du service public qui se présente pourtant comme « différente », ouvre ses micros. Qui n’a rien à envier à celui des éditocrates habitués des plateaux de CNews, de BFM-TV ou de LCI.

Frédéric Lemaire


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Source: http://www.acrimed.org/Thomas-Legrand-France-Inter-se-lache-sur-les -