Décembre 6, 2021
Par Agitations
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À la suite du texte de Tobi Haslett que nous avions traduit ici, nous poursuivons notre série sur les émeutes suite au meurtre de George Floyd dans le contexte de Black Lives Matter, avec une analyse (article original) basée sur une relecture de « La Révolution américaine » de l’activiste noir James Boggs.
L’auteur montre comment la race façonne les luttes de classe aux États-Unis depuis la période de la guerre civile jusqu’au mouvement BLM, en passant par les soulèvements et grèves sauvages dans les secteurs racialisés et non qualifiés des industries automobile et métallurgique après la Seconde Guerre mondiale.
Restituant la singularité irréductible tant de la distribution spatiale que de la composition socio-raciale de cette rébellion eu égard les émeutes à Ferguson et Baltimore en 2014, Smith propose de lire cette séquence comme une « rébellion multiraciale » et ce à deux niveaux : d’une part, d’un point de vue immanent, il contient à la fois des segments noirs et blancs de la classe ouvrière appauvrie et d’autre part, d’un point de vue extérieur, la classe moyenne noire qui, depuis l’après-guerre, a fait son entrée dans les conseils municipaux et les commissariats de police – « 21 des 50 plus grandes villes américaines ont des chefs de police noirs » – a participé à la pacification intégratrice de la révolte au nom de la représentation communautaire. Son concept de « blancheur » est une articulation convaincante et non réductionniste de la domination de classe et de race.

Auteur : Jason Smith
Image de une : Romare Bearden, The Dove, 1964.

Le moment historique qui éclaire le mieux la destinée du prolétariat blanc contemporain n’est autre que la Guerre Civile. Cette histoire a laissé une empreinte indélébile sur le cours des événements qui ont suivi. La Guerre Civile et la Reconstruction sont des tâches inachevées dans ce pays.
Shemon et Arturo, « The Return of John Brown » 1

Le feu a été étouffé, pour cette fois.

Après un final pour le moins mouvementé, le cirque Trump a plié bagage à contrecœur. Il traverse ce qui pourrait n’être qu’un court hiver politique dans la douceur du sud de la Floride, achevant la tâche ingrate d’évider de l’intérieur le parti de Bush et de Cheney, de la guerre en Irak, de Guantanamo et de l’ouragan Katrina. Un personnel politique respectable sous tous rapports est de retour aux commandes et il s’attelle à la tâche pour laquelle il est payé, à savoir la foire d’empoigne concernant les récentes dépenses budgétaires afin de savoir si elles provoqueraient un « boom » Biden ou, plus trivialement, une inflation galopante (les plus honnêtes d’entre eux admettent qu’ils n’en ont pas la moindre idée). Les plus futés se demandent si par investissements d’infrastructure on entend l’extension du réseau ferroviaire ou le soutien aux services de soin à l’enfance. Les seringues pénètrent les bras des américains, les vaccins submergent le territoire, tandis que les corps s’entassent dans les crématoriums indiens et que les hôpitaux du sous-continent supplient pour obtenir plus d’oxygène ; les hommes d’État débattent des mérites de l’assouplissement des restrictions sur les brevets vaccinaux, tandis que les bûchers « brûlent dans la nuit ». L’UE, qui cherche désespérément à attirer les dollars des touristes, envisage un passe sanitaire numérique autorisant le déplacement libre, mais étroitement surveillé, vers et à l’intérieur du continent, alors que certains de ses « citoyens » sont toujours soumis à des couvre-feux – dans certains cas, il ne leur est pas permis de se déplacer au-delà de 10km de leur résidence. Les plus riches, et même les gens relativement aisés, n’ont pas manqué l’opportunité qui s’offrait à eux : les marchés boursiers ont atteint des niveaux historiques depuis le déclenchement de la pandémie. La classe politique, malgré son incapacité à gérer une crise mondiale de santé publique, a fait preuve d’une solidarité sans failles lorsqu’elle était nécessaire, se précipitant dès les premiers jours de marasme pour affermir la valeur des actifs boursiers (une routine si familière qu’ils s’en chargent dans leur sommeil). Pourtant, alors même que l’économie « rouvre », flottant sur un océan de dette fédérale toujours plus grand, le rapport d’avril sur le marché du travail révèle qu’aucun nouvel emploi ou presque n’a été créé, ou pas suffisamment en tout cas pour entraîner une reprise ; quelques 8 millions de jobs manquent toujours à l’appel, tandis que de nombreux travailleurs semblent avoir purement et simplement déserté le marché de l’emploi (une tendance lourde depuis l’an 2000, qui s’est accélérée à la suite des confinements successifs). Le salaire minimum de 15 dollars de l’heure a été la première disposition supprimée lorsqu’il a fallu alléger un projet de relance totalisant près de 2000 milliards de dollars, et le géant du commerce en ligne Amazon a célébré une année record en écrasant une campagne de syndicalisation en Alabama. L’industrie de la diversité et de l’inclusivité est florissante, les compagnies et les institutions qui regorgent de liquidités se sont offerts consultants, nouvelles embauches et séminaires de formation pour leurs employés. On nous a même accordé une condamnation pour le meurtrier de George Floyd, les flics ayant cette fois-ci rompu les rangs pour affirmer, contre toute évidence, que Derek Chauvin n’avait pas agi conformément à la « bonne conduite » policière. Il faut un travail minutieux pour retrouver le moindre tag « Fuck 12 » [Fuck the police, NdT] sur les remparts en ruines des grandes villes américaines assiégées.

Plus d’un an s’est maintenant écoulé depuis les évènements de mai et début juin 2020 – dont l’apothéose aura été la destruction par le feu du commissariat du Third Precinct à Minneapolis – il est donc nécessaire de dresser un bilan de ce qui s’est passé. Il ne s’agit pas seulement de rétablir la vérité, mais de redonner aux événements leur souffle, leur force vive » 2. Mais il faut également se garder de sombrer dans les mauvais travers de la commémoration, des rituels de muséification, qui ont pour effet de reléguer les événements à un passé révolu, de les dépeindre à même la fresque solennelle des douloureuses défaites. Il est urgent d’arracher la rébellion George Floyd – les émeutes et le reste – des mains des politiciens démocrates qui mettent un genou à terre et se parent de kenté [un tissu traditionnel ghanéen, NdT], de l’industrie du consulting et des libéraux qui émargent chez ces mêmes démocrates, mais également des socialistes « paternalistes » qui ne se sont montrés que pour déplorer des épisodes de pillage inévitables (et parfaitement logiques) ;  mais aussi des griffes de ceux qui ont passé toutes ces semaines à ignorer le plus grand mouvement de masse que les États-Unis aient connu en un demi-siècle pour se concentrer uniquement sur la primaire démocrate de Caroline du Sud qui aurait mal tourné. Nous devons reconsidérer ce qu’il y avait de nouveau, voire de sans précédent, dans ces évènements et le mouvement auquel ils ont donné naissance – ses contradictions internes, ses différentes phases, ses avancées et enfin sa récupération. Nous devons également les resituer dans un long cycle de luttes qui courre sur plusieurs décennies, remontant même, de manière non-linéaire, à ces scènes primitives américaines que sont la Guerre Civile et la Reconstruction » 3
. Bien qu’enfouie sous les décombres de la répression et de la récupération, on peut commencer à entrevoir la rébellion George Floyd pour ce qu’elle a eu d’inédit : elle s’est distingué par ses succès tactiques, son ampleur et sa composition interne, elle peut même être considérée comme le signe de la résurgence de la vieille taupe américaine » 4
, si longtemps endormie. Durant un bref instant, à la fin du printemps 2020, nous avons entrevu non seulement la forme que prendront les luttes à venir, mais aussi cette rupture annoncée par James Boggs, dès 1963, sous le nom de « révolution américaine ».

La rébellion George Floyd de la fin du printemps 2020 a été une révolte multiraciale dirigée par sa composante noire, chose qui n’était jamais arrivée dans l’histoire récente des États-Unis. La scène emblématique de la rébellion s’est déroulée, bien sûr, aux abords du Third Precinct de Minneapolis Sud, mais moins lors de la destruction par les flammes du poste de police que dans le spectacle diffusé en direct de véhicules de police abandonnant le bâtiment au pied levé, en déroute, humiliés et, pour une fois, effrayés. Ce qui distingue la rébellion du printemps dernier ce ne sont cependant pas ses exploits tactiques – une ville américaine de taille moyenne ressemblant du jour au lendemain à Athènes ou au Caire – mais surtout sa composition raciale et sa répartition spatiale. Contrairement à la vague d’émeutes urbaines du milieu et de la fin des années 1960, ou aux émeutes de Los Angeles de 1992, ce soulèvement a été remarquable par le large soutien exprimé par les manifestant·es blanc·hes, ainsi que par leur participation directe » 5
. Les contours géographiques de la rébellion sont tout aussi significatifs : elle a explosé simultanément dans tout le pays, dans des villes grandes et petites, et a ainsi redessiné la carte de la révolte urbaine. Alors que lors des émeutes de Watts en 1965 ou de celles de 1992, par exemple, l’action se déroulait principalement dans le South Central Los Angeles, dans les quartiers ouvriers noirs et latinos, les affrontements les plus violents dans la phase initiale des émeutes Floyd à Los Angeles – voitures de police brûlées, pillages – ont eu lieu dans le centre-ville en voie d’embourgeoisement et dans le district de Fairfax, très majoritairement blanc (et centre de la communauté juive de la ville), avant de s’étendre à Hollywood et à Long Beach, et même jusqu’à Santa Monica et Van Nuys, dans la vallée de San Fernando. Mais même cette litanie de toponymes ne peut rendre compte de l’omniprésence de la rébellion au cours de sa première semaine, ni du mélange d’exaltation et d’incertitude, d’anticipation et de menace, qui flottait dans l’air tandis que les autorités tentaient en vain de la contenir : par un couvre-feu qui était bafoué et ignoré de tous, des menaces qui ne pouvaient être mises à exécution, des appels qui tombaient dans l’oreille de sourds, et finalement au moyen des détachements de la Garde nationale, patrouillant dans les rues, sinistrement vêtus de vert et de gris » 6.

À travers l’ensemble du pays, les forces de police ont perdu le contrôle de villes qui étaient jusqu’à présent sous leur coupe. La nuit précédent la mise en place du couvre-feu à New York, les enseignes de part et d’autre de Madison et de la 5eme avenue ont été pillées ; quelques nuits auparavant le président Trump a été exfiltré jusqu’à son bunker souterrain, alors que les manifestant·es se tenaient aux portes de la Maison Blanche. Par la suite, ce sont les hélicoptères militaires qui ont toisé les foules de la capitale que les forces de police ne parvenaient pas à disperser autrement, usant de tactiques mises au point lors d’opérations hors du territoire national. L’appel de Tom Cotton au président (relayé comme il se doit par le journal officiel) l’implorant de recourir à la loi fédérale de l’Insurrection Act of 1807 n’était pas un simple effet de manche grandiloquent, un fantasme martial de petit garçon blanc : il exprimait une crainte palpable de la classe politique, de voir le maillage des forces de police locale et les détachements peu fiables et mal entraînés de la Garde Nationale incapables de faire régner l’ordre » 7

. Le spectacle de forces de police urbaine considérables, accaparant une part conséquente des budgets municipaux des grandes villes du pays (53% à Los Angeles) et toujours prêtes à dégainer de nouveaux gadgets issus des surplus militaires d’expéditions impériales passées, devenues incapables de contenir les forces insurrectionnelles n’a pas manqué de soulever les interrogations de ceux dont le pouvoir dépend directement de ces mêmes forces, et qui attendent un retour sur investissement. L’entrée dans la mêlée de détachements de la Garde nationale a été tout aussi déconcertante pour les rares personnes qui prennent l’histoire au sérieux. Longtemps un élément essentiel de la gestion des émeutes urbaines aux États-Unis, la Garde n’est en aucun cas un acteur prévisible. N’ayant pas été formés aux arcanes de l’exercice de la violence, nombre d’entre eux ont fait leur apparition dans les rues, désorientés, peu marqués des stigmates couramment attachés aux forces de police ; si les affrontements entre les flics et les insurgés s’étaient intensifiés, il n’est pas certain que ces unités se seraient rangées en masse du côté des polices locales. Enfin, même les commandants de police et les acteurs politiques les moins inspirés ont été contraints d’envisager les suites possibles, au-delà des inévitables pillages et des destructions matérielles. Dans des villes déjà en proie à une grave crise du logement et soudainement confrontées à une nouvelle vague de chômeurs incapables de payer leur loyer, certain·es « manifestant·es » plus audacieu·ses seraient-ils tentés d’occuper – d’abord de manière opportuniste, puis de façon plus concertée – des logements existants, des hôtels vides, voire des bureaux et des commerces inoccupés ?

Les meurtres d’hommes noirs entre les mains de la police sont un phénomène omniprésent et persistant du paysage américain, de même que la réponse des concerné·es, non seulement par l’émeute, mais également sous la forme de mouvements sociaux plus larges, donnant naissance à des mots d’ordre mobilisateurs (« Black Lives Matter ») ainsi qu’à des organisations militantes qui survivent à ces embrasements. Mais le printemps 2020 semble rompre avec ce scénario et dépasser ce modèle. En regardant aujourd’hui ces évènements, nous devons nous demander pourquoi tant de blancs – pour ne pas mentionner les latinos, les asiatiques, et d’autres – ont-ils décidé de rallier ces manifestations et ces actions ; pourquoi le mouvement s’est-il répandu à travers le pays aussi rapidement ; pourquoi a-t-il connu une telle intensité et un tel dynamisme ; et, surtout, pourquoi s’est-il répandu non seulement dans les quartiers ouvriers, les centres-villes populaires ou les banlieues pauvres (comme Ferguson, dans le Missouri), mais aussi dans les centres cosus, au plus près des concentrations de richesse et de pouvoir ? Il y a eu, c’est certain, un rejet évident du racisme sous sa forme la plus crue : les violences policières. Mais l’étendue de la réponse à l’assassinat de George Floyd a radicalement dépassé ce qui s’était passé après les meurtres de Freddie Gray, de Michael Brown et de tant d’autres.

Personne n’a manqué de remarquer que la rébellion Floyd s’est déroulée au milieu d’une crise sanitaire d’une ampleur inédite. « Il aura fallu 66 jours », comme l’écrit Joshua Clover « pour passer du premier confinement à la première émeute ». La réponse désordonnée, hasardeuse et souvent malveillante de l’État à la crise s’est déroulée dans un contexte d’instabilité sociale permanente. La hausse soudaine du nombre de chômeurs – de 4 à 20% dans la région de Los Angeles, et plus de 25% à Detroit ou dans les villes voisines – a été la conséquence directe d’un arrêt sans précédent de l’activité économique » 8
. Mais ce chômage imposé brutalement à des millions de travailleur·euses dont la survie dépend de la capacité à vendre leur force de travail en échange d’un salaire n’a fait que radicaliser une tendance à la paupérisation déjà à l’œuvre depuis l’effondrement de 2008. Dans la plupart des villes les plus riches et les plus importantes du pays, la crise du logement s’est faite sentir bien avant l’arrêt de 2020 ; la possibilité d’expulsions de masse menaçait déjà de grossir les campements et les bidonvilles qui poussaient dans les parcs de la ville, sous les échangeurs routiers et sur les trottoirs, parfois en bordure des quartiers aisés. Le taux de chômage relativement bas de la période précédente n’était lui-même qu’un paravent derrière lequel se tapissaient les véritables dimensions de la crise : des millions de travailleur·euses avaient tout simplement déserté le marché du travail après la perte de leur emploi lors de la crise, et la quasi-totalité de la création d’emplois depuis 2008 eut lieu dans les secteurs les moins qualifiés et rémunérés du marché du travail. Ces mêmes emplois se trouvant bien souvent dans des secteurs les plus touchés par les confinements successifs, comme la restauration, la vente ou le tourisme.

Les effets de ces confinements se sont évidemment fait sentir différemment en fonction des frontières de classes. Alors que la Réserve Fédérale a rapidement étendu ses opérations de « quantitative easing » à hauteur de 3 mille milliards de dollars dès les premiers jours de la crise, une classe politique supposément à couteaux tirés s’est précipitée pour ratifier un plan de relance bipartisan de plus de 2 mille milliards de dollars en seulement quelques semaines, déversant une pluie d’aides fédérales aux entreprises pour les maintenir à flot. Les riches ont été choyés : la chute libre des actifs financiers s’est inversée et leurs prix ont grimpé en flèche, tandis que les entreprises ont reçu des bouées de sauvetage pour surmonter la crise. La plupart des travailleur·euses de la classe moyenne tertiaire s’en sont sorti·es relativement confortablement, se réfugiant sur les plateformes en ligne pour travailler à distance et à l’abri du virus, alors que des employés de la restauration et du commerce au détail récemment licenciés livraient des denrées alimentaires et des repas chauds sur le pas de leurs portes. Pendant ce temps, les travailleur·euses se sont retrouvé·es divisés entre, d’un côté, ceux contraints au chômage par les arrêts de production et, de l’autre, ceux forcés de travailler – parfois sur ordre de l’État fédéral – afin de maintenir ce que l’administration considérait comme les services essentiels, définis comme « opérations d’infrastructures critiques » (production et distribution de nourriture, magasins alimentaires, santé, etc.). Les degrés d’exposition au virus étaient également répartis selon ces mêmes clivages de classe. Les lieux de travail comme les centres logistiques ont connu une diffusion rapide du virus, les travailleur·euses infecté·es regagnant ensuite leur quartier et leur domicile pour finir par contaminer leurs proches. Le résultat était pour le moins prévisible. Dans les plus grandes villes du pays, les taux d’infection était radicalement différent entre zones riches et pauvres, avec des quartiers (comme Corona dans le Queens), où se concentrent les travailleur·euses « essentiel·lles », qui ont été dévastés dès les premiers mois de la pandémie, tandis que les plus aisés à Manhattan sont restés blottis dans leurs appartements hors de prix, se débattant avec la fonction « mute » du logiciel Zoom. Entre-temps, les nouveau·elles chômeur·euses, habitués à vivre au jour le jour des bas salaires du secteur des services, attendaient la vague d’expulsion annoncée, une petite partie d’entre eux s’organisant en syndicats de locataires pour tenter de repousser l’échéance, les plus anxieux espérant une planche de salut venue d’en haut : des allocations de chômage et des aides d’urgence, si les dieux budgétaires voulaient bien répondre à leurs prières.

Il n’est donc pas étonnant que tant de personnes soient descendues dans la rue en réponse à un autre meurtre policier d’un homme noir, afin de réclamer la fin de ces assassinats et, pour certain·es la fin de ceux qui s’en rendent coupables – la police elle-même. Et ça a été, tout à coup, le déclic : toutes celles et ceux venus pour manifester avaient, semble-t-il, acquis le sens aigu que l’État si prompt à tuer dans ses rues était le même État qui s’était résolu à la perspective de laisser mourir des milliers de personnes (et peut-être davantage) pour sauver l’économie. L’incompétence apparente de l’État, en ce qui concerne la santé de sa population, apparaissait de plus en plus comme une décision, un calcul social. L’« économie » à sauver n’inclut pas les travailleur·euses qui la compose, mais seulement ceux qui possèdent capitaux et actifs financiers ; l’État se précipite, une fois de plus, au chevet du secteur privé, alors qu’il discute, dans le même souffle, du risque moral qu’il y pourrait y avoir à compenser les salaires perdus par les travailleur·euses.

Romare Bearden, Pittsburgh Memory, 1964

Le mouvement de masse qui a pris corps dans les rues au printemps dernier, particulièrement lors de la première semaine, doit donc être compris comme un mouvement ouvrier et multiracial centré autour de, et né en réponse à, la violence d’État anti-noir. Le décrire comme une lutte de la classe ouvrière menée par sa composante noire, c’est insister à la fois sur les objectifs du mouvement (en finir avec la violence d’État contre les populations noires, démanteler purement et simplement une institution raciste) et plus important encore, attirer l’attention sur les acteurs qui articulent ces objectifs et élaborent les tactiques à même de les atteindre. Décrire le mouvement dans ce sens ne signifie pas minimiser le rôle joué par les autres travailleur·euses ; il s’agit seulement de saisir la structuration qui a donné forme au mouvement lui-même et à ses actions. Que le mouvement soit dirigé et conduit par des prolétaires noirs ne signifie pas, non plus, qu’il ait été organisé par les groupes qui prétendent s’en réclamer. L’une des caractéristiques du mouvement a précisément été l’émergence d’une tension manifeste en son sein – particulièrement au cours des premières semaines de juin – entre ses composantes les plus actives et une masse plus large dont la composition sociale était plus complexe, motivée par des divisions souvent irréconciliables. C’est cette extension du mouvement qui a fait entrer dans la danse les blancs de la classe moyenne, les ONGs, la gauche, les politiciens et souvent des groupes militants noirs et qui explique qu’il ait pris l’ampleur d’un véritable mouvement de « masse ». Cette croissance du mouvement représentait en même temps un danger mortel.

Nous ne devrions nous faire aucune illusion concernant le rôle de la répression politique la plus féroce dans la défaite du mouvement. Celle-ci a été pensée et appliquée à l’échelle locale, étatique comme nationale. Si le recours à l’armée a été évité, il ne faut cependant pas oublier que la menace d’une telle intervention a présidé aux calculs et aux actions de toutes les forces en présence, de part et d’autre de l’affrontement. Lorsque le secrétaire d’État à la défense a souligné la nécessité de « maîtriser le champ de bataille », nous nous sommes amusés de voir un petit chef de plus jouer les « durs », tout en faisant preuve d’une totale ignorance de la nature du conflit en cours. Car ces mots trahissaient l’intention du gouvernement fédéral : il allait vaincre le mouvement en militarisant sa réponse. Et c’est, d’une certaine manière, ce qu’il a fait. Nous n’avons qu’à nous rappeler du large éventail d’agences fédérales qui ont été convoquées – Department of Homeland Security, Bureau of Prisons, etc. – pour écraser le mouvement alors à son apogée à Washington, DC, ou, plus tard, à Portland. Mais limiter notre analyse aux aspects purement répressifs de la réponse au mouvement, c’est se méprendre sur la nature de la « contre-insurrection » à l’œuvre.

Les moyens les plus efficaces pour saper le mouvement n’ont pas été sa répression mais sa reprise en main et sa déformation par une multitude d’acteurs – une nébuleuse d’« alliés » et de représentants auto-désignés – qui se sont frayés un chemin une semaine ou deux plus tard. La simple présence (massive) de blancs de classes moyennes a tout à la fois transformé la composition de la lutte et la manière dont elle a été perçue et traitée par les médias et la classe politique. Le rôle joué par les ONGs, les différents groupes militants et l’aile gauche du Parti démocrate (et, plus tard, les institutions scolaires, les entreprises « éclairées » et même, curieusement, certaines parties de l’appareil de sécurité américain) a été plus important encore. Leur adhésion au mouvement a été étouffante et le prix à payer pour leur participation, élevé et paralysant. Leur premier geste a été de couper le mouvement de ses propres origines, les confrontations directes avec la police de la fin mai et du début juin. Ils ont, pour se faire, commencé par séparer les « bons » et les « mauvais » manifestants, en distinguant qui était autorisé à parler et à agir, et en prescrivant à l’avance les formes d’action acceptables : ils ont introduit des divisions qui reflétaient, pour la plupart, les clivages sociaux existants (en particulier raciaux) » 9

. La technique la plus efficace, mais usée par le temps, consistait à postuler l’existence d’agents « extérieurs » responsables de tout ce qui était jugé illégitime, ces intrus étant caractérisés comme blancs, à la solde de la police ou de fascistes cherchant à attiser le feu. Une fois que la tendance à l’action directe du mouvement a été effectivement contenue, l’énergie s’est déplacée de la rue vers les procès-verbaux des conseils municipaux, avec la prolifération soudaine de groupes prétendant représenter le mouvement et présentant un large éventail de propositions politiques à mettre à l’ordre du jour : nouvelles procédures de formation, « dégraissage » des services de police, nouvelles dépenses sociales, etc. La plupart de ces propositions ont été élaborées par des ONGs, des groupes d’activistes et des personnalités politiques de gauche bien avant que le mouvement ne fasse son apparition, et n’étaient pas issues de celui-ci. L’appel de ces groupes aux autorités locales existantes a avant tout donné l’illusion que ce qui se passait dans le pays était un processus politique plutôt qu’un affrontement social, un dialogue parfois conflictuel entre les représentants légitimes de groupes d’intérêt existants, ou entre gouvernés et ceux qui les représentent.

Ces caractéristiques du mouvement et de sa trajectoire – du soulèvement sans précédent à l’endiguement et à la défaite en l’espace d’un mois environ – exigent que nous réfléchissions à nouveau à ce que signifie de décrire cette rébellion comme une révolte multiraciale « dirigée par sa composante noire ». De telles considérations sont particulièrement urgentes dès lors que nous constatons le rôle joué par les « leaders » noirs dans l’affaiblissement et l’élimination des aspects les plus dynamiques de la révolte. Dans de nombreux cas, ces leaders sanctifiés représentaient, malgré leurs appels à une « communauté » noire supposément indivisible, une partie de celle-ci en opposition à une autre : la classe moyenne noire » 10. Ce qui distingue ces leaders et le rôle qu’ils jouent dans les révoltes contemporaines, c’est qu’ils ne sont pas simplement issus des rangs des églises, des associations à but non lucratif ou du petit commerce, comme cela pouvait être le cas il y a quelques décennies. Aujourd’hui, ils occupent des postes politiques clés dans de nombreuses villes touchées par les émeutes et les actions de masse de la première semaine du mouvement, exerçant les fonctions de maires et de chefs de police dans des villes comme Atlanta, Chicago et Washington, DC (21 des 50 plus grandes villes américaines ont des chefs de police noirs) » 11
. Dans de trop nombreux cas, il revenait à ces élus de faire la distinction entre ce qu’ils prétendaient représenter – « Black Lives Matter ou les membres de notre communauté qui ont souffert du racisme et de l’oppression systématiques » – et les actions (« pillage et violence ») qu’ils ne pouvaient que désavouer. Ils l’ont fait en les attribuant en termes codés (« anarchistes ») à des blancs étrangers à la communauté et désireux de saper le mouvement, ou même à ce que Marqueece Harris-Dawson, membre du conseil municipal de Los Angeles, a appelé des « terroristes domestiques » qu’il fallait mater, avec, vraisemblablement, l’absence de pitié qu’une telle catégorisation impose » 12.

*

Toute considération portant sur les causes et les conséquences de la rébellion George Floyd doit soulever, tout en y répondant, une longue série de questions. Qu’est-ce qui distingue, en premier lieu, ce soulèvement de ses plus récents prédécesseurs : les émeutes de 2014 et 2015, à Ferguson et Baltimore, auxquels on doit le slogan « Black Lives Matter », mais également l’explosion quasiment oubliée de Los Angeles de 1992 ou la grande vague, plus lointaine encore, d’émeutes urbaines des années 1960 ? Comment la crise environnementale, les effets combinés des confinements sanitaires, et les effets toujours ressentis de la crise de 2008, ont participé à dessiner les contours de cette révolte, de son rayon d’action et de sa composition sociale ? Dans quel sens peut-on dire que, bien que multiraciale par nature, elle a été « menée par sa composante noire » ? En quoi cette prépondérance des prolétaires noirs dans la révolte la différencie des schémas de protestation du passé, planifiés et dirigés par des groupes – des ONGs aux organisations militantes en passant par les échelons locaux du Parti démocrate – prétendant représenter au mieux les intérêts d’une « communauté » noire indivisible ? Pourquoi les travailleur·euses blanc·hes, ainsi qu’une fraction non négligeable de la classe moyenne blanche progressiste, ont rejoint ces manifestations et quels effets ont eu leur participation ? Dans quel sens la révolte a-t-elle été mise à mal non seulement par une répression brutale, mais également sous l’étreinte et la déformation que lui ont fait subir ces mêmes forces progressistes ? Et finalement, comment, malgré leur nouveauté, les événements de mai et début juin entrent dans une séquence plus longue de luttes remontant non seulement aux années 1960 mais aussi aux déchirements et à la violence spécifiquement américaine de la Guerre Civile et de la Reconstruction ? J’ai déjà essayé d’aborder un certain nombre de ces questions (et j’y reviendrai vers la fin). Je voudrais maintenant me tourner, pour l’instant, vers la question de la résonance historique de cette rébellion.

Dans un chapitre extraordinaire (« Des rebelles qui ont une cause ») de son livre sur l’histoire de la lutte des classes aux Etats-Unis et sur la place paradoxale des travailleur·euses noir·es en son sein, James Boggs reconnaît un « schéma » initialement « tracé par le capitalisme américain au temps de la guerre civile », qui a été rejoué sans cesse au cours du siècle suivant. L’histoire qu’il esquisse est organisée autour de trois épisodes majeurs : la Reconstruction, le mouvement ouvrier durant la Seconde Guerre Mondiale et les luttes de libération noire alors en cours dans les années 1950 et 1960. Au sein de ce schéma, les travailleur·euses noir·es sont, dans les moments de crise profonde, appelés à sauver ce que Boggs appelle « l’Union », jouant à la fois sur la signification politique que ce terme a dans l’histoire des États-Unis (« le Nord ») et sur le sens qu’il prend dans le mouvement ouvrier américain au milieu du 20e siècle (« union syndicale »). Sauver l’Union signifie intégrer les travailleurs noirs à une cause ou un mouvement particulier, qu’il s’agisse de la défaite militaire du Sud, ou de la lutte du travail contre le capital toujours plus intense lors de la Dépression et de la Guerre mondiale. Que ce soit sous la figure d’ancien·nes esclaves fuyant le Sud, rejoignant l’armée de l’Union et transformant le conflit en une guerre pour l’abolition plutôt que pour la simple survie du Nord, ou sous les traits de l’ouvrier noir émigrant vers le Nord pour rejoindre l’industrie et le mouvement ouvrier, afin d’y déclencher une vague sans précédents de grèves sauvages, les travailleurs noirs n’ont « sauvé l’union » que pour y introduire de nouvelles dissensions et de nouveaux antagonismes.

Romare Bearden, River Mist, 1962

L’émancipation des travailleur·euses noir·es du Sud, provoquée non par la proclamation de Lincoln mais par la guerre sans merci livrée par l’armée de l’Union, sera définitivement balayée après ce que Boggs appelle « le marchandage de 1877 » , au cours duquel les ennemis de la veille, industriels du Nord et propriétaires terriens du Sud, s’accordent pour céder le contrôle politique du Sud et le contrôle social sur les travailleur·euses noir·es aux planteurs vaincus, le capital nordiste se réservant le mainmise sur l’économie américaine dans son ensemble. W.E.B. Du Bois a appelé ce tournant la « contre-révolution de la propriété » ; mais Boggs comme Du Bois avant lui, souligne que c’est le mouvement ouvrier américain naissant qui a, en fin de compte, ratifié cet accord. Parmi les conditions historiques qui ont donné naissance au mouvement ouvrier américain, l’abandon des travailleur·euses noir·es récemment émancipé·es a été décisif. Leur retour à un état de servitude, sous l’égide d’un « système de caste qui ne les opprimait pas de façon moins inhumaine […] que le système esclavagiste lui-même », a jeté les bases d’un mouvement ouvrier ségrégué, au sein duquel des millions de travailleurs américains n’étaient pas reconnus en tant que tels, leurs luttes étant toujours considérées, par nature, comme raciales. Boggs décrit cette trahison de la part du mouvement ouvrier américain, en solidarité avec le capital nordiste comme « [l]a première grande défaite [de la lutte des classes] aux Etats-Unis »” (c’est moi qui souligne). Les luttes ouvrières se sont déplacées vers les industries qui ont prospéré dans la boue et le sang de la guerre, l’acier et les chemins de fer, ouvrant la voie aux grèves de masse de 1877 et du début des années 1880 ; les syndicats, American Federation of Labor en tête, se sont formés selon la ligne de partage de la ségrégation. Jim Crow régnait non seulement dans le Sud, mais aussi dans les industries du Nord et dans le mouvement ouvrier dans sa totalité. Les luttes des Noir·es, qui avant la guerre étaient décrites comme des « rébellion[s] », étaient désormais invariablement comprises comme des « émeute[s] raciale[s] », sans rapport avec la lutte des classes dans son ensemble. « Les marxistes des Etats-Unis », observe Boggs, « ont toujours conçu la classe ouvrière comme blanche et […] ont eux-mêmes pratiqué la discrimination raciale en hésitant à reconnaître les Noir·es comme ouvriers. »

Des décennies plus tard, en 1941 il aura fallu la menace de la Marche sur Washington organisée par les travailleur·euses noir·es sous l’impulsion d’A. Philip Randolph, pour contraindre FDR [Franklin Delano Roosevelt, président des États-Unis entre 1933 et 1945, NdT] à publier un décret ordonnant l’intégration des Noir·es aux industries de défense américaines, désormais sur le pied de guerre. Quelques années plus tôt, à peine, les ouvrier·ères noir·es ont intégré l’industrie de l’acier (occupant les pires postes), et ont rejoint les chaînes de montage de Ford, une concession de la part du syndicat visant principalement à éviter que les travailleur·euses noir·es ne deviennent des briseurs de grève. Il aura fallu la perspective d’une déflagration mondiale, note Boggs, pour briser Jim Crow dans les usines et dans le mouvement ouvrier américain dans son ensemble. À partir du moment où ils intègrent l’industrie américaine, les ouvrier·ères noir·es ont commencé, comme l’écrit Boggs, à « mettre à profit toutes les faiblesses du capitalisme américain » au sein des forces armées et des industries de défense. Tout au long du conflit, « des centaines de révoltes ont éclaté […] dans les rangs des soldats et des marins noirs », la plupart d’entre elles ont été passées sous silence ; malgré l’engagement pris par les directions syndicales de ne pas faire grève [no-strike pledge], les industries de l’armement du Nord ont connu des centaines de grèves sauvages, souvent menées par des ouvriers noirs récemment embauchés. Ayant été intégrés à la production pour « sauver l’Union », ces ouvriers ont mené leur propre guerre sur deux fronts, prenant « l’offensive à la fois contre le patronat et contre les ouvriers blancs » et provoquant « souvent des scissions […] au sein du syndicat et des dissensions entre ouvriers ». Ces actions ont perduré tout au long de la décennie d’après-guerre, tandis que les ouvriers de l’industrie automobile, souvent menés par un noyau militant de travailleur·euses noir·es désormais aguerri·es, provoquaient de nouvelles grèves sauvages dans le but de s’emparer ou de maintenir leur contrôle sur le processus de production. Ce n’est qu’avec l’introduction à grande échelle de l’automation dans l’industrie automobile, soutenue par les bureaucrates syndicaux, que ces initiatives seront vaincues. L’automation, qui permet aux cadres des usines de réorganiser le processus de production et d’expulser de la chaîne de montage une fraction conséquente d’une main d’œuvre noire devenue superflue, a représenté une occasion pour les entreprises de reprendre le contrôle dans les ateliers de production, et pour les bureaucraties syndicales de récupérer la mainmise sur leurs organisations.

Ce n’est pas une coincidence si La Révolution Americaine de Boggs est paru un siècle exactement après l’émancipation des travailleurs noirs du joug de l’esclavage. L’histoire de la lutte des classes aux Etats-Unis qu’il décrit s’ouvre alors que la classe exploitée est majoritairement agraire et dans le cas des travailleurs noirs, sujette à de nouvelles formes de servitude qu’ils ne parviendront à briser qu’avec les grandes migrations vers le Nord industriel, des décennies plus tard (un exode pour fuir Jim Crow qui n’est pas sans rappeler la fuite antérieure du Sud et de sa servitude, en pleine Guerre de Sécession.) L’épisode exemplaire de la formation et de l’activité du CIO [Congress of Industrial Organizations], et le rôle particulier joué par les ouvriers noirs en son sein, marque un temps fort de l’arc historique qu’il dessine. Mais dès 1963, Boggs pouvait déjà entrevoir la vaste transformation en cours, qui aura de profondes répercussions sur la nature de la lutte des classes aux Etats-Unis. Boggs écrivait, un an seulement avant le programme de Great Society de Johnson, depuis le seuil d’une période de crise et de déclin prolongé qui suivrait de près le boom de l’après-guerre. Une vague d’émeutes urbaines donnerait le coup d’envoi de ce processus, d’abord à Watts, puis dans les villes industrialisées du Nord (Detroit, Newark) et, après l’assassinat de MLK, dans de très nombreuses villes du pays (selon un motif qui fait écho à la rébellion Floyd). De là, 1968 et l’offensive du Têt suivraient, mais aussi la crise pétrolière de 1973 et une quasi-décennie de crise économique (« stagflation » » 13).

Lorsque Boggs décrit les effets de l’automation dans l’industrie automobile des années 1950, il insiste sur l’objectif principal et la conséquence primordiale de cette révolution dans la production : la reprise en main par le capital, en collaboration avec la direction syndicale, des ateliers et de la base militante. Ce processus signifie la fin de l’« Union » elle-même, comme il l’écrit, une mort scellée par la fusion de la CIO avec l’AFL en 1955. Mais Boggs est également conscient de l’impact de l’automation sur les militant·es de base et sur la classe ouvrière plus largement. Ces effets se sont fait sentir de manière inégale et, essentiellement, selon la ligne de couleur. Les gains de productivité considérables ont entraîné l’adoption de nouveaux procès de production qui ont rendu nombre de travailleurs de l’industrie automobile superflus, les ouvrier·ères noir·es ont été parmi les premiers à être expulsés des usines et du syndicat lui-même. Pour les ouvriers noirs, la désindustrialisation, ce processus de diminution de la part d’emplois industriels par rapport aux autres secteurs, a été accélérée, et s’est fait sentir bien plus soudainement et dramatiquement que pour leurs collègues blancs. Dans la seconde moitié de La Révolution américaine, Boggs appelle ces travailleurs noirs éjectés de l’industrie et du mouvement ouvrier les « chômeurs » et les « hors-la-société ».

Romare Bearden, Jazz II, 1979

Ces termes désignent moins un ensemble sociologique qu’un processus social et matériel plus large qui fait porter aux travailleur·euses noir·es les effets d’une économie capitaliste toujours plus soumise à la crise. Au cours des cinquante années qui ont suivi, et même au-delà, le taux de chômage des Noir·es sera en moyenne le double de celui des ouvriers blancs, et, en temps de crise aggravée, près du triple. Lorsque l’on parle de « chômeurs » au sens large, il faut également tenir compte de ce que les économistes appellent le « taux de sous-utilisation de la main-d’œuvre », une catégorie qui permet de saisir la tendance persistante au sous-emploi pour certains groupes de travailleurs, ainsi que la proportion dans laquelle ces travailleurs, incapables de trouver un emploi stable (ou un emploi correspondant à leurs « qualifications »), abandonnent purement et simplement le marché du travail. Au cours des deux ou trois dernières décennies, les commentateurs ont décrit ces emplois comme « précaires », c’est-à-dire sans aucun des avantages ou des sécurités accordés aux ouvrier·ères d’industrie syndiqués du milieu du siècle dernier.

Alors que de nombreux·euses travailleur·euses expulsé·es du cœur industriel resteront sous-employés ou au chômage, et donc aux marges du mouvement ouvrier organisé, d’autres seront absorbés dans un secteur des services en rapide expansion, particulièrement en ce début des années 1970. Au moment même où ce secteur commençait à employer une partie des personnes mises au rencart par l’automation des usines de production, il a également accueilli les femmes qui affluaient alors sur le marché du travail. Ce qui distingue le secteur des soi-disant services du centre industriel de l’économie est la fragmentation de la force du travail qu’il engendre et, avec elle, sa réorganisation selon des frontières de race et de genre. La relative convergence des procès de travail à travers différentes industries auparavant spécifiques et, avec elle, la convergence des qualifications (les ouvriers deviennent des opérateurs de la machinerie) et des salaires entre les différentes lignes de production (l’acier et l’automobile, par exemple), constituent certaines des tendances saillantes du processus d’industrialisation. Comme le montre clairement le récit de Boggs sur l’ascension et la chute de la CIO, ces conditions matérielles au niveau du procès de travail permettent l’intégration des travailleur·euses noir·es au sein d’une force de travail toujours plus large et plus cohérente. L’intégration pleine et entière des ouvriers noirs n’a bien sûr jamais été accomplie : ils ont le plus souvent été affectés aux pires emplois de ces industries et ils étaient moins bien payés que leurs collègues blancs. De plus, ils ont été les premiers à être licenciés lors des suppressions d’emplois induites par l’automation. Cependant, ces divisions étaient par moments dépassées ; en effet, les conditions spécifiques de l’emploi dans l’industrie automobile permettait aux ouvriers noirs d’occuper une place de premier plan, non seulement dans le procès de production, mais également au sein du syndicat et des luttes. Le résultat, écrit Boggs, a parfois été de « [soulever] des problèmes que les ouvriers blancs et le syndicat n’avaient jamais eu à se poser jusqu’alors » entraînant « souvent des scissions […] au sein du syndicat et des dissensions entre ouvriers ». Mais ces « scissions » avait pour effet non d’affaiblir le syndicat mais de le renforcer, comme le montre la vague de grèves sauvages déclenchée par les militant·es de base pendant la guerre et la décennie qui a suivi.

La tendance à la convergence et à l’intégration – des procès de travail, des salaires et des qualifications, mais également des ouvrier·ères noir·es et blanc·ches –, caractéristique de l’arc historique de l’industrialisation, semble s’inverser avec l’explosion du secteur des services. Ici la tendance est à la fragmentation et à la segmentation. De vastes disparités s’ouvrent entre qualifications et salaires, tandis que les procès de travail sont radicalement différenciés, comme ils pouvaient l’être à l’ère pré-industrielle. Ces disparités entraînent une polarisation du marché du travail, dans lequel une petite fraction d’emplois bien payés fait face à une étendue d’emplois peu qualifiés et peu rémunérés en perpétuelle expansion » 14
. Cette polarisation dépend à son tour de la segmentation de la force de travail, de la codification de certains types d’emplois comme spécifiquement féminins ou associés aux travailleurs noirs (et, plus particulièrement, aux travailleuses noires). Les travailleurs noirs ne sont pas seulement soumis à de plus forts taux de chômage et de sous-emploi que les travailleurs blancs – particulièrement lors des récessions, rappelons-le – mais ils sont également concentrés, lorsqu’ils sont embauchés, dans des segments spécifiques du marché du travail, souvent les plus mal payés. Sous-représentés dans ce qui perdure du secteur industriel, ou dans la construction, ils sont relégués dans ce que l’on appelle les professions du « care », dans la santé et l’éducation, où ils se retrouvent souvent au plus bas de l’échelle des salaires.

Cette tendance au chômage et au sous-emploi, par comparaison aux travailleurs blancs, ainsi que la segmentation plus large du marché du travail selon la ligne de couleur – les travailleurs noirs étant affectés de manière disproportionnée à des professions de service faiblement rémunérées – produisent bien souvent des fractures insurmontables au sein de la classe ouvrière, les travailleurs étant divisés par industries, lieux de travail, qualifications, etc. Ces divisions, ainsi que la tendance générale à la fragmentation et à la divergence soulignée plus haut, rendent particulièrement difficiles l’organisation de travailleur·euses dans de puissants collectifs sur le lieu de travail à la manière de ceux qui ont émergé lors de l’industrialisation rapide des Etats-Unis (un phénomène qui a pris place – il est important d’insister là-dessus – sur fond de dépression économique et de guerre mondiale). Ces divisions permettent et encouragent avant tout les ouvriers blancs à se distinguer de leurs homologues noirs, avec lesquels ils partagent par ailleurs beaucoup. C’est le marché du travail qui différencie les ouvriers blancs des travailleurs noirs, plus particulièrement lorsqu’ils doivent entrer en concurrence avec ces mêmes travailleurs pour des emplois spécifiques dans le secteur des services. Le racisme anti-noir est une caractéristique constante de la vie américaine. Mais il est indéniable que la forme particulièrement virulente de racisme de ces 30 dernières années, y compris le racisme explicite et avoué des anciens libéraux de la classe dirigeante (pensez au rôle joué par le trope du « superprédateur » dans le parti démocrate des années 1990) trouve ses racines dans ces profondes transformations structurelles.

Le processus que je décris recouvre une profonde transformation du marché du travail et de la division sociale du travail et, par conséquent, de la composition de la classe ouvrière américaine. Ces nouvelles segmentations, ces fractures toujours plus importantes au sein du marché du travail en termes de niveaux de salaire et de redéfinition du travail « qualifié », sont renforcées par la dispersion géographique et la taille réduite des lieux de travail. La re-racialisation du marché de l’emploi nécessite ces articulations, qui viennent codifier certains emplois – particulièrement dans le secteur du care peu qualifié – comme spécifiquement « noirs ». Il ne s’agit pas de dire que les travailleur·euses noir·es ont le monopole des emplois peu qualifiés et peu rémunérés du secteur des services. Il est tout à fait possible que les travailleurs blancs se trouvent réaffectés à ces emplois, renforçant paradoxalement le stigmate racial associé et contribuant ainsi, à l’essor d’un racisme et d’un ressentiment toujours plus répandu et socialement généralisé à l’encontre des travailleurs noirs. La place des travailleuses noires dans l’économie des services contemporaine est d’ailleurs tout particulièrement importante. Depuis la fin de la Guerre Civile, les femmes noires ont historiquement connu des taux d’emploi bien plus importants que les femmes blanches (ou que les hommes noirs) ; mais elles ont également été exclues des industries ou des bureaux (généralement réservés aux femmes blanches). Il ne leur restait plus pour source de revenu que le travail dans les fermes et, plus spécifiquement, le travail de domestique au sein des familles blanches. Le travail domestique salarié de ce type a non seulement était codifié comme spécifiquement noir et féminin, mais il a également été délibéremment exclu des dispositions sociales de la période du New Deal (la Loi sur la sécurité sociale de 1935 ne couvrait pas les travailleurs agricoles et les travailleurs employés comme domestiques » 15 ). Aujourd’hui les femmes noires sont surreprésentées dans les emplois à bas salaires, plus particulièrement dans le secteur du « care », comparativement à leurs homologues blanches. L’héritage historique de cette exclusion des femmes noires du travail d’usine ou de bureau explique leur surreprésentation dans des professions telles qu’auxiliaires de vie, aides-soignantes, infirmières et gardes d’enfants, qui figurent parmi les catégories professionnelles à forte croissance de la dernière décennie et les moins bien rémunérées.

Romare Bearden, Hometime, 1970

Cette désagrégation et cette recomposition du marché du travail et de la classe ouvrière étasunienne depuis les années 1960 – une recomposition intensifiant les clivages de race et de genre en son sein – s’inscrit dans le cadre d’une crise et d’un désordre beaucoup plus vastes qui ont saisi l’économie américaine à partir de la fin des années 1960 et qui n’ont pas cessé depuis. Lorsque Boggs rédige La Révolution américaine en 1963, les Etats-Unis sont non seulement sur le point de connaître les mesures Johnson pour la Great Society – baroud d’honneur de la stratégie de New Deal mise en place dans les années 1930 – mais également de faire face aux explosions sociales des années 1960 : les émeutes dans les villes noires d’une part, les mouvements étudiants et anti-guerre de l’autre. Ces ruptures sociales se sont accompagnées d’un lent essoufflement de la rentabilité du secteur privé, une crise systémique qui prendra toute son ampleur avec la crise « pétrolière » de 1973. Au début des années 1970, un nouvel édifice politique se construit pour faire face à ces difficultés. Ce n’est pas un hasard si les crises de la fin des années 1960 et du début des années 1970 ont coïncidé avec l’émergence d’une nouvelle classe politique noire, qui a pris les rênes du pouvoir dans les grandes villes américaines (Maynard Jackson à Atlanta et Tom Bradley à Los Angeles). Ce personnel politique représentait la montée en puissance d’une classe moyenne noire nouvellement consolidée et élargie, principale bénéficiaire des luttes pour les droits civiques de la génération précédente. Mais le pouvoir politique noir constituait un cadeau empoisonné, le gouvernail du navire municipal ayant été cédé au moment même où les ravages de la désindustrialisation commençaient à balayer les grandes villes. L’effondrement de la main-d’œuvre industrielle, combinée à un impôt foncier diminué de façon spectaculaire en raison de la fuite de la classe ouvrière blanche vers les banlieues résidentielles (white flight), ont contraint les gouvernements municipaux – quels que soient leurs engagements politiques déclarés – à réduire considérablement les dépenses d’aide sociale et à imposer l’austérité budgétaire. Ces conditions se sont poursuivies sans relâche tout au long de la décennie, alors qu’une crise prolongée de « stagflation » s’abattait sur le pays, combinant chômage et inflation galopante. Les centres-villes délabrés sont négligés et laissés à l’abandon.

Dans un processus qui allait s’étendre sur des décennies, un ralentissement économique inexorable a contraint les collectivités locales à court d’argent à réaffecter ce qui restait de leurs budgets municipaux à la mise au pas des populations appauvries, tout comme, au niveau de l’État et au niveau fédéral, les conditions de crise ont donné lieu à une frénésie de construction carcérale. Alors que les villes étaient abandonnées à la rouille à l’image du destin de la rustbelt ou, dans certains cas, grimées en vue de leur gentrification, que les marchés immobiliers s’effondraient et que les spéculateurs et les promoteurs s’engouffraient dans la brèche, le visage de l’État a changé de façon spectaculaire. Au cours du mitan du 20e siècle, l’État a eu pour rôle d’assurer la reproduction du rapport capital-travail en régulant les marchés du travail et en garantissant un salaire social qui assurait l’entente des intérêts du travail et du capital, encourageant principalement le partage des gains de productivité du travail obtenus grâce à l’élargissement de l’industrie. Lorsque la crise de rentabilité de la fin des années 1960 s’est transformée en un effondrement économique et social généralisé dans les années 1970, la diminution de la part de la plus-value allouée à l’État en vue de dépenses sociales a signifié que son rôle d’administrateur de la paix sociale a cédé la place à celui plus directement coercitif, de résolution des conflits par l’usage de la force directe, rôle contraint dans le même temps par l’émergence de nouveaux antagonismes sociaux » 16

.

Au cours de ces transformations tectoniques massives du paysage social américain et alors que la dislocation de la classe ouvrière selon de nouvelles lignes renforçait ou réactivait les divisions raciales en son sein, de nouvelles ruptures parmi la « communauté » ou de l’ « identité » noire ont émergées. La classe moyenne noire élargie, qui allait s’emparer du pouvoir politique dans de nombreuses villes américaines et même nommer des chefs de police noirs, a non seulement obtenu l’accès aux meilleures écoles et, dans de nombreux cas, à des perspectives professionnelles (dans le secteur public comme privé), mais s’est souvent retrouvée en opposition avec le sous-prolétariat noir qu’elle prétendait représenter. Séparée de ce dernier non seulement par ses résultats scolaires et ses revenus, mais aussi spatialement, l’assouplissement de la discrimination en matière de logement à l’époque de Jim Crow ayant permis aux familles noires aisées de quitter leurs anciens quartiers, cette classe a vu sa prétention à « représenter » la communauté noire compromise par son rôle dans la gestion des antagonismes sociaux qui traversent ces villes. Positionnée entre les élites blanches et une classe ouvrière noire appauvrie, et largement absorbée par l’appareil du Parti démocrate, cette classe a été chargée du rôle de médiation entre les centres traditionnels du pouvoir économique et politique et une population noire subalterne de plus en plus éloignée du « coeur » économique en déclin, qui s’est lui-même déplacé de façon spectaculaire vers les entreprises de service, la spéculation immobilière et d’autres activités qui ne contribuent pas à la croissance de la production réelle. Cette tâche d’intermédiaire entre une élite de plus en plus multiraciale et ce que Boggs appelait les « hors-la-société » noirs exigeait souvent, de manière paradoxale, l’invocation ou l’application de divisions raciales qu’elle-même transcendait.

*

La Révolution Américaine, écrit depuis la queue de comète du boom économique d’après-guerre ne pouvait pas entièrement anticiper l’histoire que j’ai brièvement esquissé ici : désindustrialisation rapide conduisant à l’émergence d’un marché du travail racialisé et segmenté ; par la suite, longue crise de profitabilité étalée sur plusieurs décennies ; et recomposition politique profonde assimilant les vainqueurs du Mouvement des droits civiques au sein d’une administration post-New Deal chargée de gérer cette crise économique et sociale par des moyens punitifs (prisons, violence policière). Mais Boggs avait vu clair en ce qui concerne au moins une chose : le compromis du New Deal s’effondrait sous ses yeux. Dès 1955, en réalité, sous l’effet de la défaite de l’« Union », Boggs a compris que l’histoire de la lutte des classes aux États-Unis avait franchi un seuil. Dans La Révolution Américaine, Boggs fait le récit détaillé des luttes de l’UAW [United Auto Workers] et de la CIO, ainsi que du rôle décisif joué par les ouvrier·ères noir·es en leur sein, mais sans jamais sombrer dans la nostalgie. Les victoires sont importantes : les grèves sauvages, l’initiative à la base des militants syndicaux, la maîtrise du procès de production, la volonté des travailleurs noirs d’affronter sans attendre le racisme dans les ateliers et les syndicats. La faiblesse du mouvement, selon Boggs, ne saurait être retenu contre lui : l’incapacité de « l’Union » à combattre la société capitaliste dans son ensemble, en lieu et place des seuls patrons d’usine au niveau de la production, était moins un échec de sa part qu’une limite inscrite à même sa structure organisationnelle. Plus important encore, Biggs a vu que les conditions qui ont rendu possibles ces avancées – dépression, guerre et division technique du travail vieillissante – s’effritaient complètement pour être remplacées par l’expansion économique d’après-guerre, la paix nucléarisée et l’automation des principales industries. Il a écrit La Revolution Americaine comme une polémique contre ceux (« les représentants du gouvernement et des syndicats et professeurs d’université », pour ne pas mentionner les « libéraux bien intentionnés ») qui soutenait que la solution au chômage, et plus particulièrement à celui des travailleur·euses noir·es, résidait dans tel ou tel programme de « plein emploi », un accès garanti au travail, etc. Au contraire, disait-il, ce que l’automation et l’abondance sans précédent de l’industrie américaine rendait possible grâce à la productivité du travail n’était pas le « droit au travail » mais bien, plutôt, la rupture du lien entre droit de vivre et nécessité de travailler, entre survie et système salarial.

Romare Bearden, Ritual Bayou, 1971

On a tendance à oublier que la marche sur Washington de mars 1963 a été organisée non seulement autour des droits civiques (« fin » des discriminations dans le logement, l’éducation et le marché du travail) mais aussi du droit au travail (sous la forme d’emplois pour les chômeurs, financés par le gouvernement fédéral) » 17. La liste des intervenants ce jour-là incluait non seulement MLK et Roy Wilkins mais également Walter Reuther, que Boggs accuse d’avoir exclu les radicaux et les communistes de l’AFL-CIO récemment fusionnée. À la liste de revendications proposée par un groupe de dirigeants du mouvement des droits civiques, syndicaux ou religieux, Boggs opposait la lutte en cours des Noir·es dans le Sud telle qu’il la comprenait et il a proposé une analogie étonnante pour en clarifier le sens. Ce qu’il y voyait, alors que le conflit s’intensifiait en ce début des années 1960, était moins le mythe toujours répandu d’un mouvement de masse non-violent exerçant une pression morale sur la classe politique en place, entraînant l’adoption du Civil Rights Act l’année suivante, que le conflit toujours plus violent opposant non seulement les différents acteurs les uns contre les autres mais aussi en leur sein. Tout en soulignant les succès évidents de la tactique non-violente de King (le boycott des bus de Birmingham, par exemple), il insiste également sur la violence de la réponse des citoyens blancs et des autorités étatiques : les Noir·es du Sud ont répondu à ces « atrocités perpétrées » par les « civils blancs du Sud » – n’oublions pas que l’attentat de la 16e rue en septembre 1963 n’était qu’un parmi les dizaines d’attentats à la bombe contre des civils noirs à Birmingham entre la fin des années 1940 et 1963, ce qui a lui a d’ailleurs valu le nom de « Bombingham » – en prenant dans certains cas les armes pour leur auto-défense » 18
. Ce que Boggs a vu dans la lutte des Noir·es du Sud des Etats-Unis n’était pas seulement un mouvement de masse non-violent dont les objectifs se cantonnaient à l’acquisition de droits civiques pour les Noir·es, mais une véritable mutation des luttes menées par les travailleurs noirs dans les bastions industriels du Nord : un déplacement des grèves sauvages dans les usines vers la confrontation ouverte dans les rues. Ces luttes représentaient pour lui un saut qualitatif dans l’antagonisme, les travailleurs noirs n’affrontant plus seulement le patronat, les directions syndicales et leurs collègues racistes, mais prenant « l’offensive contre la société blanche ».

Au milieu de ces campagnes de terreur menées par les civils blancs de concert avec les pouvoirs locaux, étatiques et les forces de police racistes, Boggs a décrit ce qui se passait dans le Sud au début des années 1960 non pas comme un simple mouvement pour les droits civils – y compris le droit au travail – mais comme une guerre civile en devenir, selon une analogie avec un conflit contemporain de la rédaction du texte et situé en Afrique du Nord. C’est dans la dynamique complexe de la guerre contre l’occupation coloniale française en Algérie – une guerre qui venait de se « conclure » récemment (en 1962) – que Boggs a vu le futur de l’affrontement au Sud des Etats-Unis. Ce conflit n’opposerait pas seulement, en écho à la première Reconstruction, les autorités étatiques, déterminées à préserver Jim Crow et la ségrégation, aux forces fédérales, ou les troupes fédérales aux « civils blancs », y compris ceux organisés en organisations terroristes secrètes (que Boggs a comparées, de manière frappante, à l’Organisation de l’Armée Secrète en Algérie française). Il ne s’agirait pas non plus d’une confrontation parfois violente, mais encore essentiellement frontale, entre civils noirs et autorités locales (« Il ne s’agit pas seulement de la probabilité d’une révolte ouverte et armée des noirs contre le pouvoir d’Etat dans le Sud » [mes italiques]). Le terrain de lutte esquissé par Boggs est bien plus complexe, opposant non seulement noirs et blancs aux autorités étatiques et aux ouvriers blancs racistes mais aussi à toutes les institutions de la société américaine, « et en particulier celles d’entre elles qui sont censées se trouver du côté des noirs (syndicats ouvriers, libéraux, organisations traditionnelles, marxistes) » :

« De même que, pendant la révolution algérienne, les Algériens se sont battus contre les Français, contre d’autres Algériens, que des Français représentant le gouvernement national ont fini par avoir à combattre les Français d’Algérie, que les Algériens ont dû s’emparer du pouvoir politique et qu’il leur faut maintenant exproprier les français, de même, aux États-Unis, la révolte noire mènera à la lutte armée entre noirs et blancs, noirs et noirs, troupes fédérales et civils en armes, et devra s’en prendre au pouvoir politique et au pouvoir économique. C’est déjà de justesse qu’il a été possible d’éviter des affrontements entre troupes fédérales et civils blancs. Il se peut que, dans le Sud, la contre-révolution ne soit pas aussi bien organisée que l’O.A.S. en Algérie et en France, mais il n’y a pas de différences entre les civils blancs du Sud et l’O.A.S. pour ce qui est des attitudes, des actions et des atrocités perpétrées sur la personne des noirs. »

En suggérant cette analogie, Boggs a souligné le fait que si l’Algérie représentait pour l’État français une colonie extérieure » 19
, le Sud des États-Unis – ou plus précisément la population noire qui y vit – peut être considéré comme une colonie intérieure. Mais le but de la comparaison n’est pas simplement de faire correspondre les différents acteurs (nationalistes, officiers fascistes, et autres) et leurs rôles dans les conflits qui les opposent. Le but de l’analogie était d’explorer le théâtre d’opérations particulièrement fragmenté dans lequel les deux conflits se sont déroulés. Il s’agissait surtout d’envisager la possibilité que « la lutte des Noirs » ne soit pas simplement menée contre les autorités locales (police et politiciens) et les civils blancs (certains organisés en groupes terroristes qui tuaient en toute impunité). Elle n’opposerait pas seulement un groupe de civils blancs à un autre dans une lutte contre Jim Crow, en écho à la guerre menée contre l’institution de l’esclavage un siècle auparavant. Elle donnerait également lieu à des divisions au sein de la communauté noire elle-même (« noirs et noirs »), une lutte des travailleur·euses noir·es qui se sont mis·es en mouvement de manière inédite contre « les anciennes organisations noires du genre de la N.A.A.C.P. » qui – là encore, Boggs propose une autre analogie frappante – « à ce stade de la lutte », « tout comme le syndicat [c’est-à-dire le mouvement ouvrier] [sont] dépassé[s] par les dures réalités. »

Le scénario envisagé par Boggs au début des années 1960 a trouvé un écho, semble-t-il, lors des évènements du printemps 2020. Le conflit n’a pas seulement mis aux prises une minorité militante noire contre une société blanche inchangée, mais il a mis en lumière les profondes divisions parmi ces identités mêmes que la classe politique et médiatique considérées comme monolithiques. La lutte contre la violence anti-noir·es, et contre les meurtres policiers d’hommes, de femmes et d’enfants noirs a été menée contre des services de police bien souvent composés et dirigés par des officiers noirs, dans des villes sous la tutelle de maires noirs. Au sein du mouvement lui-même, un fossé s’est creusé entre émeutiers noirs et organisations noires qui cherchaient à neutraliser ces émeutes et à empêcher d’autres soulèvements de se produire. Les émeutes ne se composaient pas seulement de partisan·es noir·es, bien que c’est souvent eux qui les déclenchaient : elles incluaient également, dans les villes comme Los Angels, nombre de Latinos. Cependant, la participation de travailleurs blancs – nombre d’entre eux étant au chômage en raison du « confinement »– lors de ces actions, affrontant côte à côte avec leurs camarades noirs et latinos des flics blancs, noirs et latinos, était tout aussi significative. Ces divisions entre identités « noires » et « blanches » s’articulaient principalement à une ligne de classe. La rébellion George Floyd a révélé au grand jour le combat de prolétaires noir·es sur de multiples fronts : non seulement contre les flics violents et les citoyens blancs racistes mais également contre une forme de domination raciale (appelons-la « blancheur ») dans laquelle la classe moyenne noire est appelée à jouer le rôle de médiatrice entre les travailleur·euses noir·es et la société de classe en général. De nombreux membres de la classe moyenne noire, notamment les étudiant·es, refusent de jouer ce rôle qui leur est assigné. La classe moyenne blanche, en contrepartie, a été scindée entre ceux qui ont choisi purement et simplement d’ignorer les évènements, ceux qui les ont soutenus tout en condamnant les « violences » (c’est-à-dire les dommages matériels et les pillages) et se sont appropriés le cours des évènements à leurs propres fins, et enfin ceux qui se sont lancés à corps perdu dans la bataille, comprenant au moins implicitement que « l’espoir d’une société sans classes qui a toujours été au cœur de la lutte des noirs. »

Détournement illustrant l’article traitant des émeutes de Watts, « Le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande », paru dans le numéro 10 de l’Internationale Situationniste, 1966

Les travailleurs blancs américains se trouvent dans une situation historique nouvelle qui explique le fossé qui s’ouvre entre eux. Le marché du travail aux Etats-Unis demeure segmenté selon une ligne de couleur et, de la sorte, les divisions raciales au sein de la classe ouvrière s’incarnent sous une forme objective, et ne sauraient être réduites aux attitudes et aux comportements des ouvriers eux-mêmes. Mais cette fragmentation du marché du travail est inscrite dans un arc historique plus large de paupérisation qui touche les travailleur·euses blanc·ches comme noir·es, et les exposent ensemble à de nombreuses formes de violence directe (meurtres policiers) et indirecte (la baisse de l’espérance de vie des travailleurs blancs, par exemple) autrefois considérées comme majoritairement réservées aux travailleur·euses noir·es. Ce processus de paupérisation, caractérisé par des salaires stagnants, une participation en déclin à la population active, l’augmentation du taux de « sous-utilisation de la force de travail », etc., a lentement réduit les avantages accordés aux travailleur·euses blanc·ches sur le marché du travail. Cette convergence apparente du destin des travailleurs blancs et noirs n’est pas sans avoir des effets contradictoires. D’une part, elle explique probablement en grande partie le nombre conséquent de travailleurs blancs qui ont participé à la rébellion George Floyd au cours de cette première semaine d’émeutes. L’érosion du « privilège blanc » dans un contexte de paupérisation mondiale, ouvre la voie à de nouvelles formes de solidarité entre travailleur·euses. Mais elle entraîne également la réponse inverse : la résorption de la différence entre travailleurs blancs et noirs incite tout autant à des formes nouvelles et virulentes de racisme, les travailleurs blancs s’accrochant à d’illusoires figures de distinction et de hiérarchie au sein de la classe. C’est cette dynamique contradictoire qui est susceptible d’éclater sous des formes plus dramatiques dans les révoltes à venir : certains travailleur·euses blanc·ches rejoindront leurs camarades noirs dans un assaut contre la blancheur, tandis que d’autres s’accrocheront désespérément à ses ruines.

Il faut souligner, dans un contexte de fractures au sein de la classe ouvrière – entre blancs et noirs, et entre travailleurs blancs dans leur ensemble – que la rébellion Floyd s’est tenue à bonne distance des lieux de production, là où les formes traditionnelles de la lutte des classes sont supposées se produire. Ce qui fait en partie sens : les émeutes ont, après tout, eu lieu au beau milieu d’un pic massif et soudain de chômage. Nombreux sont ceux qui ont imaginé que les travailleurs « essentiels », contraints de se présenter dans les entrepôts, les plateformes de distribution et les abattoirs en pleine pandémie prendraient les choses en main, stoppant net ce qui restait de « l’économie ». Des affrontements ont éclaté dans tout le pays, mais de manière décousue et peu durable. Nous ne savons pas quel cours aurait pu prendre les évènements si les manifestations de rue avaient été accompagnées d’actions dans les usines ou dans le secteur de la logistique. En ce sens, cette révolte entre en résonance avec les faiblesses des soulèvements de la première phase de la crise de 2008 – en Grèce, en Égypte – dont la fureur et la puissance ont laissé l’infrastructure de production largement intacte.

Les luttes sur les lieux de travail à venir – nous pouvons parier qu’elles sont à nos portes – prendront très probablement les formes spontanées et sauvages que Boggs décrit dans son histoire de la CIO et du rôle des travailleur·euses noir·es militant·es en son sein. Mais les conditions qui ont rendu ces luttes si décisives, à savoir la convergence de la guerre et de la dépression, dans un contexte d’industrialisation rapide, ne sont plus les nôtres. Nous pouvons supposer que les travailleurs noirs joueront un rôle crucial dans ces luttes ; mais nous pouvons également considérer que bien des affrontements qui éclateront sur les lieux de travail reproduiront la dynamique raciale de la société américaine dans son ensemble, les travailleur·euses blanc·ches rejoignant ou attaquant tour à tour les travailleur·euses noir·es, et s’affrontant également entre eux.

1 Shemon and Arturo, “The Return of John Brown: White Race-Traitors in the 2020 Uprising,” Ill Will, September 4, 2020, https://illwill.com/the-return-of-john-brown-white-race-traitors-in-the-2020-uprising. J’ai beaucoup appris de la série d’articles consacrée à la rébellion publiés par Shemon et Arturo sur le site de Ill Will.

2 Ce que parvient à faire, admirablement, « Magic Actions » de Tobi Haslett, l’une des meilleures analyses de la rébellion (cf. Agitations https://agitations.net/2021/10/30/magic-actions-a-propos-du-mouvement-black-lives-matter/, pour la traduction française). Dans son essai, “Qu’est-ce qu’il pourrait devoir être fait”, Idris Robinson insiste sur ce caractère massif de la rébellion ainsi que sur la fonction de déni (au sens freudien du terme : Verneinung) joué par la récupération ultérieure du soulèvement : “Nous avons bel et bien assisté à une insurrection militante à l’échelle de tout le pays. L’aile progressive de la contre-insurrection cherche à nier et à désarticuler cet événement.” (voir https://www.stoff.fr/au-fil/qu-est-ce-quil-pourrait-devoir-etre-fait).

3 NdT : La Reconstruction est la période de l’histoire des États-Unis ayant succédé à la guerre de Sécession (1861-1865). De 1865 à 1877, elle voit la fin du régime esclavagiste de la Confédération, le retour des États du Sud dans l’Union et l’échec de l’intégration des affranchis afro-américains dans les anciens États du Sud, que ce soit du point de vue juridique, politique, économique ou social. Jason Smith se place ici, à la suite de W.E.B. Du Bois ou de James Boggs, dans une certaine tradition radicale noire qui voit dans la Reconstruction non un simple épisode tumultueux de l’histoire américaine, mais une situation pré-révolutionnaire qui a mis aux prises anciens esclaves noirs devenus citoyens et paysans blancs appauvris contre les propriétaires terriens et les planteurs du Sud, autour de la répartition des terres et de l’accès au pouvoir politique et judiciaire. Ce cycle de lutte ne se refermera qu’avec l’alliance des classes dirigeantes du Nord et du Sud contre les sans-réserves, et la mise au pas des travailleurs noirs (lois Jim Crow, terreur blanche du Ku Klux Klan).

4 NdT : Métaphore du processus révolutionnaire sous-jacent, Marx emploie la figure de la « vieille taupe » dans le 18 Brumaire et un discours (https://www.marxists.org/francais/marx/works/1856/04/km18560414.htm ) datant de 1856 : « Dans les symptômes qui déconcertent la bourgeoisie, l’aristocratie et les piètres prophètes de la régression, nous retrouvons notre brave ami, Robin Goodfellow, la vieille taupe capable de travailler si vite sous terre, l´excellent mineur – la révolution. » Marx reprend cette trope aux Leçons sur l’histoire de la philosophie de Hegel qui, citant lui-même le dialogue de Hamlet à propos du spectre de son père, désignait par là l’auto-manifestation de l’Esprit à travers l’histoire.

5 Les registres d’arrestation suggèrent que les Latinos constituaient très probablement la majorité des personnes impliquées dans les émeutes de 1992 à Los Angeles. Nous pouvons raisonnablement supposer que le même schéma s’est reproduit au printemps 2020 dans cette même ville.

6 Pour un compte rendu détaillé des émeutes à travers le pays, voir Jarrod Shanahan et Zhandarka Kurti, « Prelude to a Hot American Summer », Brooklyn Rail, juillet/août 2020, https://brooklynrail.org/2020/07/field-notes/Prelude-to-a-Hot-American-Summer.

7 « Le rythme des pillages et des désordres fluctue d’une nuit à l’autre, mais il est plus que temps que l’autorité fédérale soutienne les forces de l’ordre locales. Certains gouverneurs ont mobilisé la Garde nationale, d’autres refusent, dans certains cas, les émeutiers sont malgré tout plus nombreux que la police et la Garde combinées. » (Tom Cotton, « Send in the Troops », The New York Times, 3 juin 2020, https://www.nytimes.com/2020/06/03/opinion/tom-cotton-protests-military.html).

8 Pour les données sur l’évolution des taux de chômage dans certaines zones métropolitaines à la suite des différents confinements, voir : https://www.bls.gov/opub/ted/2020/unemployment-rates-were-higher-in-may-than-a-year-earlier-in-all-389-metropolitan-areas.htm. NdT : voir également notre traduction de l’analyse d’Aaron Benanav : https://agitations.net/2020/04/07/crise-et-reprise-le-coronavirus-et-leconomie/.

9 Idris Robinson expose cet aspect avec une grande clarté dans son importante contribution « Qu’est-ce qu’il pourrait devoir être fait » : « Bien qu’aiguillée par une avant-garde noire, cette rébellion largement multiethnique est spontanément parvenue à dépasser les divisions raciales codifiées. Le but de l’endiguement de la révolte est la réinstauration de ces lignes de démarcation strictes et leur maintien par la police. » De la même manière, l’une des caractéristiques remarquables du mouvement de masse en Égypte en 2011 a été sa capacité à neutraliser, au moins en partie, au sein même du mouvement, les nombreuses divisions qui organisent la société égyptienne (entre musulmans et chrétiens, mais aussi différentes couches sociales – ouvriers, jeunes de la rue, classes moyennes éduquées, etc.), même si de nouvelles contradictions ont fait leur apparition. C’est dans la « traduction » politique du mouvement que ces divisions ont été réimposées. Cette dynamique peut être considérée comme une caractéristique constitutive des mouvements de masse.

10 NdT : Sur la question de la classe moyenne noire américaine, on lira avec intérêt l’article d’Endnotes consacré aux émeutes de Ferguson et de Baltimore et à la naissance du mouvement BLM (https://endnotes.org.uk/issues/4/en/endnotes-brown-v-ferguson), paru dans le numéro 4 de la revue, et dont voici un extrait : « Nous savons qu’il y a eu un entrée massive des Noirs, et de femmes en particulier, dans les professions de type « cols blancs », mais ceci s’est produit au moment même où le statut social associé à ces emplois disparaissait. Nous savons que bien plus de Noirs ont aujourd’hui une formation universitaire, mais également que la valeur de ces diplômes a grandement diminué au cours des dernières décennies. La transformation de la répartition des revenus, entre Noirs et Blancs comme entre Noirs, est donc plus révélatrice que cette comptabilité strictement wébérienne. De plus, l’augmentation des revenus que connaissent certaines familles depuis les années 1960 n’a pas toujours été durable. La transmission intergénérationnelle des richesses est moins certaine pour les Afro-Américains : l’exclusion historique des marchés immobiliers a en effet conduit à une situation dans laquelle les personnes à revenu moyen possèdent généralement beaucoup moins de patrimoine que les ménages blancs dans la même tranche de revenu. Par conséquent, les personnes nées dans des familles de revenu moyen sont plus susceptibles que les Blancs de gagner moins d’argent que leurs parents. La mobilité descendante a été renforcée par la récente crise, qui a eu un impact bien plus négatif sur la richesse des Noirs que sur celle des Blancs.

Comme les mesures disponibles de la structure sociale sont grandement façonnées par cette notion, et qu’il existe en effet des strates dont le trait structurel saillant est de se situer – aussi imprécisément soit-il – entre les véritables élites et ceux que l’on peut identifier sans ambiguïté comme pauvres, il est impossible de se débarrasser complètement du concept de « classe moyenne ». Ici, et dans ce qui suit, nous utiliserons le terme « classe moyenne » dans son sens courant, c’est-à-dire pour désigner les personnes disposant d’un revenu moyen. Mais il faut rester vigilant quant aux ambiguïtés et aux chausse-trapes que ce terme recèle. En ce qui concerne la « classe moyenne noire », le problème fondamental est qu’elle tend à confondre deux couches différentes : (1) ceux qui ont réussi à accéder à des professions stables de cols bleus ou du secteur public, et qui ont ainsi obtenu un peu d’équité en matière de logement, mais qui vivent généralement près du ghetto, sont à un chèque de salaire de la faillite, et se sont fait avoir par la crise des subprimes ; et (2) une couche plus petite de petits-bourgeois et de bourgeois qui ont réussi à accéder à des postes de cadres moyens ou à gérer leurs propres entreprises, qui ont déménagé dans leurs propres banlieues d’élite, et qui sont maintenant capables de reproduire leur position de classe. »

11 Sur cet aspect de l’affrontement, voir « The Rise of the Black Counter-Insurgency », Ill Will, 30 juillet 2020, https://illwill.com/the-rise-of-black-counter-insurgency. En particulier son exposé de la « triple dynamique » à l’oeuvre dans la contre-insurrection : (i) la classe moyenne noire s’efforce d’accumuler une fortune et un pouvoir semblable à ceux de la classe moyenne blanche, (ii) mais cela exige qu’elle accepte de discipliner le prolétariat noir, (iii) avec lequel elle partage néanmoins un sentiment de destin lié, motivé par l’incapacité de la police et des autres Blancs à distinguer les Noirs pauvres de banlieues de ceux qui vivent dans les quartiers résidentiels périphériques.

12 Harris-Dawson : « Les anarchistes profitent de notre douleur pour piller et s’adonner à la violence – il ne s’agit pas de Black Lives Matter ou de membres de notre communauté qui ont souffert du racisme systémique et de l’oppression – ce sont des terroristes domestiques » ; https://www.latimes.com/california/story/2020-05-30/hundreds-arrested-after-looting-vandalism-sweep-downtown-la.

13 NdT : Apparu au cours des années 70, le concept de stagflation désigne le phénomène de la co-présence de « l’accélération de l’inflation et simultanément [du] ralentissement économique » (Robert Boyer). Suite à la crise pétrolière due au quadruplement du prix du baril, les coûts de production ont augmenté, ce qui a mené à une baisse du volume de production. A demande effective égale, cela entraîne une augmentation des prix tout en favorisant le chômage en raison de la contraction économique.

14 J’aborde la question de cette fragmentation et de cette polarisation du marché du travail liées à la  « désindustrialisation », ainsi que de leurs effets sur la composition de classe et sur les difficultés que ces processus posent pour l’organisation de classe selon des lignes traditionnelles, dans mon ouvrage Les capitalistes rêvent-ils de moutons électriques ?, Éditions Grevis, Caen, Novembre 2021.

15 La place particulière des femmes noires dans l’histoire de la lutte des classes et du mouvement ouvrier aux États-Unis est une question importante que je ne peux qu’évoquer ici. Sur ce sujet, voir les travaux d’Angela Davis et de Claudia Jones, entre autres. Je tenterai d’aborder cette question plus en profondeur ailleurs.

16 Sur le rôle que cette crise prolongée a joué dans la montée de l’ « incarcération de masse » et de l’État punitif, voir l’analyse sans appel de Ruth Wilson Gilmore dans Golden Gulag : Prisons, Surplus, Crisis and Opposition in Globalizing California (Berkeley : University of California Press, 2007).

17 Pour la liste complète des revendications, voir « Goals of Rights March », The New York Times, 28 août 1963, https://timesmachine.nytimes.com/timesmachine/1963/08/29/89957766.html?pageNumber=16.

18 Boggs mentionne en particulier l’initiative de Robert F. Williams, « ancien ouvrier », visant à armer les Noirs contre la violence du KKK en Caroline du Nord. En 1962, Williams a publié Negroes With Guns, un texte qui a eu une influence significative sur la notion d’autodéfense des communautés noires du Black Panther Party. Sur Bombingham et « Dynamite Hill », voir Carry Me Home : Birmingham, Alabama, the Climactic Battle of the Civil Rights Revolution (Simon and Schuster, 2001) de Diane McWhorter, qui évoque également les regroupements de citoyens noirs s’armant en réponse à la campagne de terreur de la suprématie blanche.

19 En réalité, l’État français considérait l’Algérie comme une partie intégrante de la France dès le milieu du XIXe siècle, un détail qui renforce l’idée que le conflit dans ce pays avait des aspects de guerre proprement « civile ».




Source: Agitations.net