Août 16, 2021
Par Lundi matin
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La marge n’est pas le lieu d’enfermement, de la page blanche, de la nuditĂ© signifiante, du silence. Au contraire, elle est un lieu oĂč se forme la contradiction de la raison dominante, le lieu du trop-plein signifiant oĂč l’illisible peut ouvrir les possibilitĂ©s du lisible, oĂč l’écriture, en cherchant Ă  sortir de la violence de sa propre illisibilitĂ©, marque culturelle de l’apostasie du statu quo, habilite le sujet Ă  surmonter le systĂšme de lĂ©galitĂ© de la pensĂ©e, lĂ©galitĂ© qui repose sur des coups de force performatifs Ă  chaque fois qu’il y a transgression. La marge est un lieu de rĂ©vĂ©lation de la raison dominante, que celle-ci circonscrit depuis les remparts de ses signifiants.

La marge est un devenir-femme et un devenir-noir. Le devenir-noir et le devenir-femme partagent historiquement une profonde intimitĂ© des fondations, une inscription politique de l’économie des corps, l’épreuve d’une reductio ad absurdum de la raison : le corps-femme et le corps-noir sont historiquement le palimpseste de la dĂ©raison, de l’irrationnel, de l’impossibilitĂ© de prĂ©tendre Ă  l’universel de la vĂ©ritĂ© (blanche, occidentale, masculine). Ce sont des corps que les savoirs eurocentrĂ©s, donc universels, excluent de leurs canons, exclusion de tout un pan d’ĂȘtres sans histoire – non pas en tant que sujets particuliers, mais comme catĂ©gories relĂ©guĂ©es hors de la Raison et de la vĂ©ritĂ©. L’universalisation contemporaine de la « condition nĂšgre Â» analysĂ©e par Achille Mbembe, qui, se rĂ©fĂ©rant aux fractures politiques, aux ravages de la technique, Ă  l’intensification de la rĂ©pression et au dĂ©mantĂšlement des Ă©tats de droit, remarque une « universalisation de la condition nĂšgre, le devenir-nĂšgre d’une trĂšs grande portion d’une humanitĂ© dĂ©sormais confrontĂ©e Ă  des pertes excessives et Ă  un profond syndrome d’épuisement Â» [1], s’inscrit en rĂ©alitĂ© dans le cadre plus large d’un devenir historique rĂ©ifiĂ© dont les dynamiques internes continuent Ă  nourrir des dĂ©terminations qui s’auto-reproduisent.

On pourrait nous retorquer que les multiples dĂ©marches contemporaines qui se proposent de relire, voire de rĂ©Ă©crire les rĂ©cits de l’histoire, en interrogeant au prĂ©sent ces dynamiques qui ont prĂ©dĂ©terminĂ© l’assignation Ă  l’oubli et Ă  la perte collective de mĂ©moire, sont suffisantes et que des progrĂšs considĂ©rables ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s. Mais les effets historiques sont toujours lĂ , ils se rĂ©vĂšlent Ă  chaque fois que la pensĂ©e se saisit du passĂ© sans sujet – ou bien dont le sujet est universel, ce qui revient au mĂȘme –, pour examiner ce qui constitue le centre des savoirs, processus qui passe par une dĂ©stabilisation et une mise en question des superstructures qui maintiennent en place la lĂ©galitĂ© des canons, des institutions, des pratiques, des lois, des normes, de l’économie des corps, des langues. Ainsi, ces dĂ©marches, quand elles ne sont pas de simples mesquineries bourgeoises, autrement dit quand elles ne sont pas relĂ©guĂ©es au rĂŽle de soupape d’aĂ©ration au systĂšme dominant, telles des purges discursives oĂč la critique devient inoffensive, car faisant partie du « rĂ©gime de santĂ© Â» [2] du systĂšme, se voient marginalisĂ©es, censurĂ©es et punies, afin de maintenir la pĂ©rennitĂ© du systĂšme des dominations en place, qui se nourrit des vĂ©ritĂ©s qu’il produit. Achille Mbembe soulignait qu’il n’y a pas d’histoire de l’ĂȘtre humain en gĂ©nĂ©ral et que si l’on tentait de l’écrire, il faudrait alors Ă©crire l’histoire « somme toute vulgaire d’un sujet dominant, d’un sujet-maĂźtre qui, comme par hasard, aura, dans l’histoire rĂ©cente, souvent Ă©tĂ© blanc et masculin. Â» [3] Ces rĂ©cits reposent sur une sĂ©rie d’exclusions, tout d’abord narratives, qui purgent les discours et les dispositifs du pouvoir de certains corps, de certains non-sujets. C’est aux marges que se dĂ©versent les contradictions, les paradoxes et les impossibilitĂ©s du principe d’exclusion entre le vrai et le faux, historiquement constituĂ© [4].

Les savoirs des marges sont fondamentalement portĂ©s par un souci moral. ConquĂ©rir les gĂ©nĂ©alogies des chaĂźnes discursives, Ă  la recherche des points temporels oĂč la cohĂ©rence a Ă©tĂ© rompue, les rĂ©agencer en des formations des sens cohĂ©rentes, non pas Ă  partir d’un point de vue originaire, mais Ă  partir des faisceaux, de morcellements, d’un point de vue situĂ©, vivant de par sa nĂ©cessitĂ© interne organique, et surtout susceptible de se remettre constamment en question en tant que point de vue — il s’agit lĂ  d’une pensĂ©e creusĂ©e dans la vie, dans le corps, dans la situation, qui se nourrit du caractĂšre essentiel de la recherche de vĂ©ritĂ©.

Cette pensĂ©e du soupçon interroge le statut du langage lui-mĂȘme. C’est peut-ĂȘtre l’une des tĂąches les plus importantes de la littĂ©rature, de contaminer le langage des dissonances qui Ă©manent des marges, de dĂ©membrer le signe, de le mettre Ă  nu, de le reconstituer sur ses propres ruines. Creuser le langage de vĂ©ritĂ© pour chercher d’autres demeures possibles pour la pensĂ©e et les mondes Ă  venir.

Ce soupçon est en rĂ©alitĂ© un poĂ©tiser. La lisibilitĂ© ne puise jamais dans un objet saturĂ© de signification qu’il s’agit de dĂ©voiler, la lisibilitĂ© est une dĂ©cision, tout comme l’illisible ou l’inaudible. Aux marges, la dĂ©cision survient comme impĂ©ratif vital, une dĂ©cision entre le silence, l’inĂ©narrable, la barbarie, d’un cĂŽtĂ©, et le poĂšme de l’autre.

Ces enjeux concernent aussi une Ă©thique de la parole, au fondement de nos institutions – enjeux Ă  la fois intra-europĂ©ens et extra-europĂ©ens. Interroger les phĂ©nomĂšnes de marginalisation dans leur complexitĂ© historique, institutionnelle, sociale, culturelle, pluraliser la pensĂ©e, ne signifie pas seulement chercher un renouvellement critique des savoirs sur des lieux d’emblĂ©e exclus des partages du pouvoir occidental, mais signifie aussi questionner en acte les savoirs sur leurs lieux d’origine, pour excaver les fictions sur lesquelles ils reposent, creuser leurs fondements et annihiler les prĂ©tentions hĂ©gĂ©moniques.

L’émergence critique des marges, que ce soit dans l’art, dans l’ordre des savoirs, dans la parole politiquement engagĂ©e, se fait au risque de la rationalitĂ© dominante, et par lĂ , il ne faut pas l’oublier, au risque du sujet lui-mĂȘme, en tant que fondĂ© par cette rationalitĂ©. C’est au cout de ce risque fondamental que l’accĂšs Ă  une autre signification survient. La remise en question de ce qui fait vĂ©ritĂ©, des lieux d’oĂč Ă©mane la vĂ©ritĂ©, passe par une remise en question de la signification de ce Ă  quoi on a accordĂ© le privilĂšge de la vĂ©ritĂ©. Mais le sujet qui Ă©merge, de par la conscience de la marge, de sa marge Ă  lui, de sa marginalitĂ© singuliĂšre, de ses impossibilitĂ©s donc, refuse de se constituer en tant qu’effet de ces hiĂ©rarchies, par un travail de dĂ©pouillement de la signification, afin de parvenir Ă  ce qui pourrait tenir lieu d’un autre savoir, d’une autre vĂ©ritĂ©, par le biais d’un engagement dans la multiplicitĂ© de contre-points rĂ©els ou possibles qui se nĂ©gocient autour du noyau structurĂ© par le pouvoir. Les marges agissent comme un mouvement autorĂ©flexif constant, comme une tour de vis.

L’écriture et la parole des marges sont profondĂ©ment anti-ontothĂ©ologiques. Elles dĂ©masquent les limites, le caractĂšre autoritaire et les sujets impossible de la Raison, au profit d’une parole vivante, d’une Ă©criture qui ouvre le corps social et politique depuis les territoires des marges. Cette critique jaillit sur des vestiges, mais c’est grĂące Ă  cette destruction nĂ©cessaire (Ă  ne pas confondre avec une dĂ©construction, qui, dĂ©tournĂ©e, peut devenir dangereusement proche d’une rhĂ©torique de purgatoire) que tout lieu, tout territoire, toute pensĂ©e, toute langue devient un lieu qui se prĂȘte Ă  la crĂ©ation de monde.




Source: Lundi.am