Octobre 3, 2022
Par Lundi matin
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Une stratégie aux contributions plurielles, étalée sur près de deux siècles, et qui prendra la nom de “Doctrine de Guerre Révolutionnaire” (DGR) durant la décolonisation. C’est l’histoire de cette doctrine contre-insurrectionnelle que raconte Jérémy Rubenstein dans son excellent Terreur et séduction à paraître cette semaine aux éditions de La Découverte. Comme nous l’accueillerons pour un interview vidéo la semaine prochaine, nous en publions ici quelques bonnes feuilles.

« Qu’on le sache ou non, la doctrine de la guerre révolutionnaire s’est insérée dans des domaines les plus variés : les polices, les armées privées, les agences de communication, le management d’entreprises et, dans le fond, dans la manière de penser de très nombreux dirigeants. »

Les enseignements majeurs de la guerre du Rif

L’année 1925, celle où le jeune Lacheroy entre à Saint‐Cyr, est aussi celle où le septuagénaire Lyautey est contraint d’abandonner son « proconsulat » du Maroc, sous statut de protectorat français depuis 1912, où il est à la fois « résident général » et chef des armées. Comme on l’a vu, le maréchal de la Coloniale est alors assez cavalièrement remplacé par un autre maréchal, métropolitain celui‐là, Philippe Pétain, pour écraser la rébellion du Rif menée depuis des années par Abdelkrim. Ce dernier, ancien allié de la puissance coloniale ibérique qui occupait la partie septentrionale du royaume, avait rompu avec elle et organisé depuis 1921 la résistance dans le Rif. Unis sous sa bannière, les Rifains avaient mis en échec l’armée espagnole, notamment lors de la retentissante débâcle à Anoual de juillet 1921 [1]. Fort de ses succès militaires, Abdelkrim avait élargi la rébellion rifaine et cherché à construire un État reconnu internationalement, la « République du Rif », bientôt inspirée de la jeune Turquie kémaliste créée en 1923 à l’initiative de Mustafa Kemal Pacha (1881‐1938).

Bien qu’elle suscite alors une vague de sympathie internationale, la jeune république n’obtient toutefois aucune reconnaissance officielle – il ne pouvait guère en aller autrement avec une Société des nations (SDN, ancêtre de l’ONU) dominée par des puissances coloniales. En revanche, l’unité rifaine se renforce encore avec son embryon d’administration et son projet commun. Entre 1921 et 1925, la guerre coloniale espagnole contre les Rifains gagne en brutalité avec l’envoi de troupes toujours plus nombreuses – bientôt dirigées par le général Francisco Franco – et, à partir de 1924, l’utilisation d’armes chimiques. Cette férocité rencontre une résistance toujours plus ferme et organisée, qui accumule les victoires militaires et consolide le pouvoir d’Abdelkrim.

La France, dont la politique marocaine est dirigée pratiquement par le seul Lyautey, tâche de rester à l’écart du conflit, le considérant comme un problème espagnol dont il faut éviter la contagion. Elle renforce néanmoins, durant l’année 1924, sa « frontière » avec le sud du Rif, mais bien trop faiblement pour impressionner les Rifains, qui passent à l’offensive à partir d’avril 1925. Dès lors, Lyautey entre résolument en guerre. Mais le maréchal, considéré comme un royaliste impénitent, a de nombreux ennemis en métropole. Les moyens militaires considérables qu’il demande sont, sinon refusés, du moins retardés par le gouvernement instable dominé par le « cartel des gauches » depuis 1924. Et à mesure que la guerre du Rif s’installe dans les débats publics français, Lyautey devient la cible de critiques, venues aussi bien des gauches que des droites. Fin août 1925, il est donc relevé de son commandement militaire et, ainsi désavoué, renonce à sa charge de résident général, remplacé par un civil. Désormais, à l’automne 1925, l’écrasement des Rifains est mené par le maréchal Pétain, le « vainqueur de Verdun », avec des moyens de guerre industrielle et une stratégie inspirée des batailles de la Première Guerre mondiale sur les champs européens : bombardements à outrance suivis d’offensives d’infanterie. Après l’hivernage des troupes et de vains pourparlers, la campagne reprend jusqu’à la capitulation d’Abdelkrim à la fin mai 1926 [2]. Ce dernier résume ainsi la colonisation aux officiers français à qui il se rend : « Votre civilisation est celle du fer ! Vous avez de grosses bombes, donc vous êtes civilisés ; je n’ai que des cartouches de fusil, donc je suis un sauvage [3] ! »

Pour bien saisir en quoi la guerre du Rif constitue un événement marquant porteur d’enseignements pour les officiers coloniaux, il faut la considérer sous plusieurs dimensions. D’abord, il convient d’abandonner l’opposition caricaturale entre Lyautey et Pétain, l’un suivant la fameuse « stratégie de la tache d’huile » attribuée au général Théophile Pennequin (1849‐1916) [4], le second déferlant avec une avalanche de fer et de feu. Si les stratégies des deux maréchaux sont effectivement différentes, elles se rejoignent bien plus qu’il n’apparaît. Lyautey réclame en effet à maintes reprises des moyens bien plus considérables, y compris des armes chimiques [5], ce qui dit bien le degré de violence qu’il est disposé à déployer. Tandis que Pétain n’abandonne en rien les méthodes de ralliement, tribu par tribu, famille par famille, chères à Lyautey. Après les intenses bombardements, le choc et l’effroi constituent des arguments pour rallier. Il y a bien de nouveau combinaison des méthodes et non pas opposition entre elles.

Alors directement engagés dans la contre‐offensive française au Maroc, les jeunes capitaines Georges Loustaunau‐Lacau (1894‐1955) et Pierre Montjean (1895‐1982) décriront peu après cet agencement avec une étonnante clarté : « Appuyé par des bombardements d’artillerie dans les rayons d’action des postes, d’aviation dans les zones plus éloignées, ce travail donne de premiers résultats : les villages, les fractions envoient des délégués, entrent en pourparlers et demandent nos conditions d’aman [demande de protection]. C’est alors qu’intervient dans sa savante souplesse l’emploi des moyens habituels de pression : les promesses, les concessions, les menaces [6]. » Loustaunau‐Lacau et Montjean proposent une analyse de l’organisation de la résistance rifaine résonnant étrangement avec celle des « hiérarchies parallèles » qui deviendra, vingt‐cinq ans plus tard, la marque de fabrique de Lacheroy (voir chapitre 5) [7]. Ainsi, lorsque les deux capitaines de la guerre du Rif décrivent les forces d’Abdelkrim, ils remarquent : « Par la persuasion ou la force, il a su rallier à sa cause la plupart des tribus de la côte et de la montagne. Il a eu l’habileté d’encadrer les éléments dont la fidélité lui paraissait douteuse par une sorte de milice permanente à sa solde [8]. »

Les officiers expliquent aussi déjà la « férocité » de leur adversaire comme un moyen pour « intimider » des familles locales, qui « se rendent compte, sans peine, que nos postes […] seront impuissants à les défendre [9] ». Cette rhétorique affirme que, partagée entre deux autorités, la population reconnaît toujours celle qu’elle craint le plus. Cet argument sera par la suite sans cesse ressassé par les thuriféraires de la DGR. Ces derniers ont‐ils lu Loustaunau‐Lacau et Montjean ? Probablement, car si, comme l’affirme Lacheroy, ils s’étaient passionnés pour la guerre du Rif, ils avaient certainement eu l’occasion de consulter ce « retour d’expérience » publié d’abord en deux envois dans la Revue militaire française en décembre 1927 et 1928, rassemblés ensuite dans un ouvrage paru la même année.

Par ailleurs, pour préciser l’histoire de cette préfiguration de la DGR, soulignons l’observation par l’historien Vincent Joly de la constitution à partir de septembre 1925 dans le Rif de « groupes francs », petits détachements d’élite dont la mission est de réaliser des coups de main à l’arrière des lignes adverses, unités militaires qui seront bientôt désignées sous le terme de « commandos ». Il rapporte le témoignage du jeune officier – et futur général d’armée – André Beaufre (1902‐1975), commandant alors un de ces groupes : « J’appris donc l’art de m’orienter et de marcher la nuit dans la montagne sans faire de bruit ni tomber, de savoir écouter, d’éviter de faire aboyer les chiens, de surprendre sans être surpris [10]. »

La guerre du Rif n’est pas que l’affaire des Marocains et de militaires français, elle se retrouve aussi rapidement dans l’actualité internationale et les débats publics en France. Abdelkrim obtient en effet une stature internationale, notamment grâce à la presse anglo‐saxonne qui relaie ses vues pour la constitution d’un État moderne, tandis que les Rifains sont soutenus par des mouvements de solidarité, avec notamment la fondation du Riff Commitee à Londres en juillet 1925, qui réunit nombre d’intellectuels et de pacifistes – ce comité cherche à ce que la SDN s’implique dans le conflit et propose une paix qui reconnaisse la République du Rif. Tandis qu’en France, la cause rifaine – pour des raisons souvent franco‐françaises – permet l’émergence d’un véritable courant anti‐impérialiste, où convergent anarchistes, communistes et surréalistes [11].

Ces différentes oppositions, bien qu’elles restent relativement limitées, ont certainement été entendues par les militaires, y compris les jeunes ou futurs officiers. Par la suite, les notions d’opposition intérieure, de « coup de poignard dans le dos » et autre « cinquième colonne » deviennent chez eux une préoccupation constante, voire une obsession. Là où les opposants voient des massacres abjects et des soumissions indignes de l’idée que l’on se fait de l’humanité ou de la République, ces officiers sont convaincus d’œuvrer à la « plus grande France », qui plus est avec des camarades morts et à honorer. La brèche n’est donc pas près de se refermer. Avec la DGR, les militaires n’auront ainsi de cesse de considérer l’« ennemi intérieur » comme un facteur essentiel de démoralisation dans les conflits coloniaux ou extérieurs. Propagande, censure et répression entrent ainsi logiquement dans l’arsenal de la doctrine antisubversive. Dans ce domaine également, l’expérience de la guerre du Rif aura été un champ de réflexion pour ses futurs théoriciens.

Ces derniers, avec leurs différences, ont pour la plupart choisit la Coloniale à leur sortie des écoles militaires. Ainsi de Jean Némo (1906‐1971), camarade de promotion de Lacheroy – la fameuse « promo Maroc et Syrie » de 1925‐1927 –, qui rejoint une affectation dans le Tonkin ; un peu plus sinueux, Roger Trinquier (1908‐1986) abandonne la carrière d’instituteur puis se retrouve aussi en Indochine au milieu des années 1930. Quant aux plus jeunes, comme Jacques Hogard (1918‐1999) et David Galula (1919‐1967), saint‐cyriens de la promotion 1940, bien que leurs carrières soient immédiatement affectées par la guerre (le premier est fait prisonnier, le second radié en tant que juif), ils ont aussi choisi la Coloniale.

Pour eux, l’empire est le pivot de la puissance de leur nation et leur raison d’être dans l’armée. Ils sont aussi les héritiers d’un corps d’armée dont la mission première a toujours été, avec des moyens très limités, de maintenir dans un état de soumission des populations entières dans de vastes territoires. Dans ce but, ce corps a développé un ensemble de techniques à la croisée du militaire et du politique, des techniques de gouvernement pour lesquelles une économie prospère, une stabilité sociale et une légitimité judiciaire sont des armes tout aussi nécessaires que la force militaire. Bientôt, la Seconde Guerre mondiale bouscule toutes ces carrières et, outre des expériences qui ne les laissent pas indemnes, apporte de nouveaux éléments de réflexion à ces officiers et, surtout, à d’autres militaires aux parcours très différents.

(…)

Les ramifications du concept de « conquête des esprits »

L’un des aspects de la DGR qui a le plus d’impact sur le monde actuel est probablement son fameux objectif de « conquête des esprits ». C’est aussi l’une des frustrations de ce livre et une difficulté majeure, voire une impossibilité : comment mesurer le résultat d’une opération dont l’objectif est d’influencer les perceptions des populations ? Autant l’opération que son étude d’impact restent sujets à controverse, car il n’existe pas de moyen de mesurer exactement la réception d’une idée. Néanmoins, nous pouvons observer des tendances fortes ou des cas particuliers.

Dans les tendances fortes, nous pouvons établir que le mouvement contre‐insurrectionnel dans son ensemble – ce que nous appelons la « grammaire de la DGR » – est parvenu à ouvrir une brèche béante dans le droit de la guerre, les règles qui se sont imposées progressivement à travers les siècles afin de circonscrire la guerre dans un champ militaire (avec les conventions de Genève, dont la première date de 1864 et dont les principales ont été adoptées en 1949). Bien sûr, la DGR n’est pas la seule responsable, ni même à l’origine de cette remise en cause fondamentale. Le concept de guerre révolutionnaire développé par différentes tendances du communisme (de Lénine à Mao) a déjà placé la population au cœur de la guerre, si bien que la distinction entre civils et militaires a été fortement fragilisée. Surtout, le concept de « guerre totale » au centre de la réflexion stratégique menée en Allemagne durant les années 1930 et intégrée à la doctrine nazie a fait voler en éclats la patiente élaboration d’un droit de la guerre. Néanmoins, la grammaire de la DGR a ratifié cette conception de la guerre enveloppante à tous les domaines et l’a imposée parmi les États qui avaient le plus contribué à établir des règles dans la guerre. Si bien que ce sont aujourd’hui des États qui se réclament le plus du droit, États‐Unis et Israël en tête, qui travaillent à l’érosion de la distinction entre civils et militaires avec l’invention de différentes catégories, plus ou moins fantaisistes, de « combattants » ou « combattants illégaux ». Que la population soit au cœur des conflits armés est devenu un lieu commun contre la tendance de siècles de construction d’une séparation entre civils et militaires.

Dans cette logique, les adeptes contemporains de la DGR sont parvenus à faire considérer la torture comme un geste banal d’« extraction d’informations » des corps des suppliciés.

Ce scénario, élaboré durant la guerre d’Algérie et lors de la brève période (1954‐1960) d’hégémonie stratégique de la DGR au sein de l’état‐major français, est devenu depuis les années 2000 l’argument le plus répandu pour justifier cette pratique condamnée au moins depuis les Lumières. Dans ce livre, nous avons autant que possible évité la condamnation morale de la torture, condamnation qui n’a du reste que très peu de prise sur des esprits largement colonisés par le « scénario de la bombe à retardement ». En revanche, nous avons insisté sur le mensonge de la fonction de la torture dans la DGR. Après d’autres auteurs, nous avons rappelé que la torture a principalement une fonction de diffusion de la terreur et seulement accessoirement de renseignement. Il s’agit d’une démonstration sans source explicite, car il n’y a pas à ma connaissance de tortionnaires ayant affirmé le caractère terrorisant de la torture alors que tous ceux qui s’expriment sur le sujet revendiquent son efficacité en termes de renseignement. Ce sont les nombreux témoignages de rescapés des centres de torture et la publicité de ces derniers par les ONG de défense des droits humains qui permettent de reconstituer sa finalité principale de terrorisme.

Le terrorisme, précisément, est au cœur de la DGR qui se présente souvent comme une méthode antiterroriste. Nous avons choisi de traiter le terrorisme de manière technique, comme un simple outil difficile à manier aux mains de différents belligérants (résistants, organisations révolutionnaires, armées, polices). Il ne s’agit en rien, pour nous, de remettre en cause la distinction entre « terrorisme » et « terrorisme d’État », notions essentielles pour dénoncer des crimes d’État dans des actions politiques ou judiciaires. Nous voulions simplement souligner que, d’un point de vue technique, cette distinction n’a pas beaucoup de sens. Le terrorisme est abordé par ses techniciens comme un outil principalement médiatique, dans le sens où sa fonction est d’abord de frapper les esprits. Que ce soit au service d’un État ou d’une organisation dissidente, pour eux cela ne diffère éventuellement que sur les moyens à disposition. Cette approche était assez cohérente avec celle des acteurs du terrorisme puisqu’ils ont pu mener des actions terroristes comme résistants puis comme agents de l’État dominant. Par ailleurs, une définition politique du terrorisme semble assez inopérante, dans la mesure où le terme est systématiquement utilisé comme anathème, le terrorisme désignant toujours la violence de l’ennemi.

Plus fondamentalement, la DGR pose le conflit en termes de souveraineté. Et c’est pourquoi, d’un empire à un petit fief, tous les pouvoirs trouvent dans la vulgarisation multiforme de ses méthodes une boîte à outils utile pour asseoir leur autorité. Il n’est donc pas étonnant que ces méthodes soient utilisées par de petits potentats locaux. Par exemple, durant la première année de la pandémie de covid‐19, en 2020, de nombreuses organisations de type mafieux ont affirmé leur souveraineté sur des territoires en offrant des services de première nécessité aux personnes. Et elles ont communiqué sur ces actions dans des opérations psychologiques bien rodées. Ainsi, dans de nombreuses favelas au Brésil, ce sont des gangs qui ont décidé et organisé des mesures de confinement et de distribution de nourriture.

La série de bande dessinée Jeremiah de Hermann, commencée en 1979, imagine un monde postapocalyptique. Le capitalisme n’y a pas disparu, mais il s’y combine avec une sorte de féodalisme, si bien que les personnages principaux sont embarqués à chaque nouvel album dans un fief taillé par un pouvoir local dont la source peut être très différente (religieux, économique, milicien, technologique, médical, etc.). Ce monde dystopique, dont l’aspect féodal rejoint en partie celui qu’anticipe l’imaginaire de la culture cyberpunk, résonne avec une analyse possible de notre actualité, comprise à travers le prisme d’un néoféodalisme [12]. Des pouvoirs de natures différentes bâtissent des fiefs, pas forcément territoriaux, qui reposent essentiellement sur des systèmes d’allégeance, dans une reconfiguration du système de domination caractéristique du Moyen Âge européen : la vassalité. Dans cette hypothèse de compréhension générale de notre monde, la DGR a bien des atouts : elle offre des outils pour se bâtir des fiefs, les maintenir ou les agrandir, car son nœud central est celui d’une bataille pour les allégeances des personnes. Le présupposé de la DGR est qu’il faut obtenir l’adhésion des personnes afin de contrôler le territoire, et non l’inverse. Dans ce sens, elle instaure un système de vassalité (pas de servage), obligeant chaque personne à prendre fait et cause pour un suzerain dont le pouvoir se mesure à l’aune du nombre et la qualité de ses vassaux.

L’étonnante réhabilitation des principes de la DGR au sein de l’armée française

Une autre actualité de la DGR qu’il me semble important d’évoquer à l’issue de l’histoire racontée dans ce livre est la réappropriation progressive par l’armée française de son savoir, enfoui depuis la fin de la guerre d’Algérie, en matière contre‐insurrectionnelle. Plusieurs raisons expliquent ce retour en grâce de la DGR au sein de l’armée. Lors de ses interventions des années 1990 sous mandat de l’ONU, en particulier dans les Balkans au moment du délitement de l’ex‐Yougoslavie, les casques bleus français se retrouvèrent sur un terrain pour lequel ils étaient très peu outillés. En effet, depuis l’impulsion donnée par de Gaulle et Pompidou qui souhaitaient une force militaire à même de donner à la France une voix parmi les puissances nucléaires, l’armée française s’était presque intégralement tournée vers le tout technologique. Aussi, quand les troupes françaises ont dû intervenir dans les rues de Sarajevo, elles se sont trouvées très démunies, car elles étaient plus préparées à un conflit de haute intensité technologique qu’au travail de gendarmerie pour contrer des soldats disséminés dans la ville – dont les snipers de sinistre mémoire. C’est ce constat d’une armée inadaptée à ces conflits de guérilla, de rue à rue, qui a conduit des officiers à repenser les missions de l’armée et à redécouvrir la DGR.

La seconde puissante raison du retour de la DGR dans l’armée française est, paradoxalement, l’influence états‐unienne. En portant au pinacle l’école française, la génération des officiers étatsuniens du général David Petraeus a totalement légitimé une doctrine qui gardait jusqu’alors une odeur de soufre (du fait des crimes de guerre qu’elle implique pour les uns, pour l’instabilité politique qu’elle provoque pour les autres). Symptomatique de ce mouvement, le manuel de référence de David Galula a comme on l’a vu été pour la première fois traduit en français en 2008 – le capitaine avait en effet écrit en anglais ce livre publié en 1964. L’engouement étatsunien s’est répercuté chez certains officiers français, pas peu fiers de se découvrir héritiers d’une tradition militaire subitement si prisée. Ainsi, au tournant des années 2000, outre la réédition de classiques comme le fameux manuel de Roger Trinquier, on a vu de nombreux officiers publier des études, des monographies et des biographies en lien avec la DGR.

Ce renouveau de l’intérêt pour la DGR s’est également manifesté dans la conception officielle de la Défense française, notamment avec l’accent mis désormais sur l’idée de continuum entre sécurité intérieure et défense et avec le rôle accru dévolu aux forces spéciales. Le Livre blanc de 2008 est explicite sur le premier point car intitulé – pour la première fois – Défense et Sécurité intérieure. À la frontière estompée entre ce qui relève de l’intérieur et de l’extérieur et à la montée en puissance des forces spéciales s’ajoute un prisme sur l’anticipation : pour « anticiper », les services secrets, militaires ou policiers, publics ou privés, construisent des grilles d’analyse à partir desquelles ils croient pouvoir déceler des « signaux faibles ». Ils retrouvent ainsi, avec des degrés de sophistication plus ou moins élevés, le « scénario des cinq phases » exposé plus de cinquante ans plus tôt par les théoriciens de la DGR.

La réactivation de la DGR au sommet de l’armée française est évidente à partir de l’intervention accrue en 2008‐2009 de ses troupes en Afghanistan, puis officielle avec la rédaction d’une nouvelle doctrine contre‐insurrectionnelle en 2010. Ce manuel, actualisé en 2013, est certes introduit par un avertissement qui assure que la contre‐insurrection s’applique « exclusivement » sur les terrains extérieurs et n’a pas vocation à être appliquée en France [13]. Mais cet avertissement est totalement contradictoire avec l’idée de continuum affichée peu auparavant : le croisement entre la DGR et l’idée de continuité entre sécurité intérieure et extérieure implique en effet que les missions de contre‐insurrection concernent également le territoire national.

Ce mouvement de fond au sein de l’armée apparaît d’ailleurs au grand jour après les attentats de Paris de 2015. En 2016, le journaliste spécialiste de la DGR David Servenay dresse un état des lieux sur les idées dominantes dans la communauté de la Défense [14]. Il remarque que, dès le lendemain du 13 novembre, l’ancien amiral Alain Coldefy, alors président du Comité d’études de Défense nationale, met en garde contre les risques de dérives : il pose la question du « rôle de l’armée sur le territoire » en s’opposant à ceux qui « ont déjà fait un rapprochement rapide entre une bataille de Paris, de Marseille ou de Lyon et ce qu’on a appelé la bataille d’Alger ». Il avertit aussi contre la possibilité d’extension des pouvoirs de l’armée sur le territoire national, en particulier en matière de renseignement et de police judiciaire : « Cela voudrait par exemple dire que dans les banlieues, les officiers d’origine nord‐africaine feraient du renseignement. Puis, pourquoi pas, de la bleuite, des opérations d’intoxication de l’ennemi intérieur ? » Il estime que ce n’est pas ce que souhaitent les militaires, mais « certains commentateurs civils, y compris dans certains partis politiques ». L’avis de Jacques Bessy, président de l’Association de défense des droits des militaires (Adefdromil), est moins tranché : pour lui, des militaires « se nourrissent de la nostalgie des combats menés en Indochine et en Algérie, [en particulier] dans l’armée de terre par ceux qui ont exercé à diverses périodes de leur carrière des responsabilités au sein des forces spéciales et des unités d’élite [15] ». Lesquelles ont pris une place considérable dans l’armée et sont toujours plus choyées par le pouvoir politique.

Ainsi le Livre blanc de la Défense de 2013, qui préconise leur renforcement (pour passer d’environ 3 000 à 4 000 hommes), estime que les « forces spéciales se sont imposées comme une capacité de premier plan dans toutes les opérations récentes ». Elles bénéficient depuis le lendemain de la première guerre du Golfe, en 1992, d’une direction interarmées unifiée, le Commandement des opérations spéciales (COS), qui répond à une chaîne de commandement très courte (le chef d’étatmajor sous l’autorité du président de la République). Si les forces spéciales restent, par nature, limitées en nombre, elles occupent une place importante dans le dispositif politique – comme outil d’intervention très facilement mobilisable – et, surtout dans l’imaginaire : elles sont devenues l’archétype de la représentation dominante du monde militaire. Cet imaginaire s’est imposé à travers la diffusion pléthorique de produits culturels de masse qui font l’apologie de ces soldats. Pour la plupart, ces produits occultent sous des kilos de muscles et des mitrailleuses lourdes les véritables aptitudes et spécificités des forces spéciales, à savoir leur haut degré de politisation. Celle‐ci découle, d’une part, de leurs fonctions (elles sont destinées à des « actions spéciales », c’est‐à‐dire stratégiques [16] donc politiquement sensibles, découlant d’une analyse politique et non tactique) ; et, d’autre part, du fait qu’elles sont toujours dotées d’une large autonomie. La chaîne de commandement très courte avec le pouvoir en fait certes un outil facilement mobilisable, mais aussi hautement inflammable. Car les forces spéciales ne répondant pas à une hiérarchie militaire habituelle, elles tendent de ce fait – et à raison – à se sentir proches du pouvoir. Cette proximité (un officier de terrain peut recevoir ses ordres par le biais de seulement un ou deux échelons de l’Élysée) et le type de raisonnement – politique – de leurs missions les poussent ainsi facilement à questionner le cœur du pouvoir.

C’est pourquoi il importe de se pencher sur une tribune, signée par des officiers, pour la plupart de réserve, publiée par l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles le 21 avril 2021 et, surtout, sur une seconde tribune publiée de façon anonyme par le même journal le 11 mai et attribuée à des officiers d’active. On retrouve dans l’une et l’autre les idées largement légitimées par les deux Livres blancs précités et on décèle dans la seconde la patte de membres des forces spéciales : « Afghanistan, Mali, Centrafrique ou ailleurs, un certain nombre d’entre nous ont connu le feu ennemi. Certains y ont laissé des camarades. Ils ont offert leur peau pour détruire l’islamisme auquel vous faites des concessions sur notre sol [17]. » Les officiers se disent autorisés à produire leur analyse de la société française : « C’est un constat professionnel que nous livrons. Car cette déchéance, nous l’avons vue dans bien des pays en crise. Elle précède l’effondrement. Elle annonce le chaos et la violence et, contrairement à ce que vous affirmez ici où là, ce chaos et cette violence ne viendront pas d’un “pronunciamento militaire” mais d’une insurrection civile [18]. » Ils utilisent ainsi des schémas issus du « scénario des cinq phases » pour déclarer une menace de guerre civile en métropole. Et ils seraient légitimes pour la concevoir du fait de leurs expériences dans des opérations extérieures. En somme, c’est l’idée de continuum qui les autorise.

S’il serait abusif de considérer ces interventions publiques de certains militaires comme une simple émanation de la DGR, elles s’expliquent néanmoins notamment par le renouveau de celle‐ci, qui les légitime. D’autant qu’une bonne partie de l’extrême droite, dont la prégnance actuelle est notoire, puise dans les instruments de la DGR. En particulier, elle a abondamment recours à l’arme psychologique qu’elle a allègrement recouverte d’un vernis intellectuel plus séduisant : le concept de « guerre culturelle » attribué à Antonio Gramsci. De plus, certains des officiers envoyés en « opérations extérieures » ces dernières années sont imprégnés de l’imaginaire à la source de la DGR : le colonialisme. Les rares témoignages publiés d’officiers intervenant dans les opérations Serval puis Barkhane sont à cet égard édifiants.

Début 2022, le journaliste Rémi Carayol s’est penché sur cette littérature, qui s’inscrit dans la droite ligne de la tradition littéraire militaire à laquelle nous nous sommes largement référés tout au long de ce livre. Il y découvre des officiers célébrant les « aspects positifs de la colonisation », comme le général Bernard Barrera, commandant de l’opération Serval en 2013, décrivant l’expansion coloniale française en ces termes : « L’action de l’État s’inscrivait dans la durée. Les instituteurs, les ingénieurs, les techniciens, les administrateurs suivaient les colonnes et apportaient une certaine idée de la civilisation européenne [19]. » À l’instar de leurs aïeux de la Coloniale dont ils revendiquent l’héritage, les officiers actuels se forment des opinions sur les habitants des terres où ils interviennent à partir de connaissances très précaires et stéréotypées. Ils n’hésitent pas par exemple à réactiver le mythe des « bandes de pilleurs », si utile à l’expansion coloniale, sous la figure du « terroriste narcotrafiquant », en caricaturant à outrance et en liant des phénomènes différents, en l’occurrence le djihadisme islamiste et le commerce illicite [20]. Ils ont ainsi tout le loisir de se présenter comme des sauveurs de Maliens « pacifiques et [qui] vivent le plus souvent en paix » mais malheureusement « influençables » [21] et donc victimes du fourbe Arabe qui, « pour étendre son pouvoir et imposer ses trafics sur des régions entières, détruit sans construire, impose le retour au Moyen Âge à des peuples impuissants qui subissent le diktat d’un petit nombre [22] ». Ainsi, les Français viennent rétablir un ordre bienveillant chez les Noirs, comme jadis lorsque l’Afrique « fut libérée du joug des trafiquants d’esclaves arabes [23] ». À ces mythes colonialistes, les militaires ajoutent, pour leur analyse de la situation en métropole, celui du coup de poignard dans le dos, élément central de la grammaire de la DGR. En effet, « la version simpliste imposée par les médias et l’Éducation nationale [24] » viendrait saboter, de l’intérieur, le travail des officiers.

Brouillage entre sécurité intérieure et défense depuis 2008, réhabilitation de la contre‐insurrection comme axe central des interventions extérieures depuis 2010, renforcement des forces spéciales dont l’imaginaire puise depuis 2013 dans les guerres de décolonisation perdues (mais pensées comme « gagnées militairement ») : tous ces éléments ont réinstallé la DGR dans l’actualité française. Avec cette réhabilitation, réapparaît ce qui a été parfois qualifié de « dérive » de cette doctrine, mais qui n’est que la traduction de sa logique intrinsèque : la perspective de l’intervention directe des tenants militaires et civils de ces thèses sur la scène politique intérieure, comme ce fut le cas en France en 1958 et 1961 et dans bien d’autres pays par la suite. Les tribunes précitées d’officiers d’avril et mai 2021 sont des signes manifestes, parmi bien d’autres, de la réactivation en France de la DGR, de sa grammaire et de son imaginaire. Et cela dans un contexte d’état d’urgence presque permanent depuis 2015 qui, par définition, suspend l’État de droit. Cela interroge la nature du régime politique dans lequel nous vivons. D’abord factuel et historique, ce livre entend apporter des informations et une mise en perspective qui seront, je l’espère, utiles à toutes celles et ceux qui ne s’accommodent pas de la dangereuse évolution qu’il décrit.




Source: Lundi.am