Septembre 19, 2021
Par Lundi matin
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Un besoin de parents, au fond, qui Ă©noncent des limites : des lois

Comme si nos propres parents n’avaient pas rempli leur fonction, eux-mĂȘmes enfants des victimes de la guerre ;

Dont les parents n’ont pas toujours vu leurs propres parents les Ă©lever – parfois ils les ont perdu, parfois seul le pĂšre, parfois seule la mĂšre

Parents eux-mĂȘmes enfants de parents touchĂ©s par la premiĂšre guerre mondiale comme on l’appelle en Europe, celle de 1914-1918, « la grande guerre Â»

Puis la grippe espagnole

Le typhus dans les camps

Or Ă  l’école, des traumatismes causĂ©s par la guerre

On parle comme d’une chose extĂ©rieure

Une somme de faits, déclarations, traités, batailles, mobilisés, morts

Les morts restent abstraits, ce sont « les morts Â»

Ceux qui signent les traités ont un nom, un visage, une histoire

En bas, en haut, pas les mĂȘmes enjeux de reprĂ©sentation

On ne sait mĂȘme pas pourquoi, le plus souvent, la guerre est dĂ©clarĂ©e

L’assassinat d’un duc, l’envahissement de la Pologne

Petites histoires de puissants : vengeances

Grandes histoires de peuples : massacres, traumas transmis de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration

Faute de parents – puisque nos parents n’en ont pas eu non plus, et ça remonte jusqu’à loin –, on suit – par besoin – un vocabulaire de parents : on suit des formes en croyant que le fond suit

Que cela ne soit pas le cas est une grande affaire : difficile pour l’esprit Ă  concevoir – il refuse.

MĂȘme si riches nous sommes pauvres – ainsi les riches au pouvoir ne supportent-ils pas la vue des pauvres : elle les ramĂšne Ă  leur intĂ©rioritĂ©, insupportable

Pauvres en amour

Pauvres en assises de fond, ces lignes de forces qui tiennent une personne, lui permettent de tenir dans la tempĂȘte, naviguer en eaux profondes

Pauvres victimes de parents qui n’ont pas su l’ĂȘtre

Ou qui ont disparu

Victime de la grande et de la petite histoire

Être victime au fond, c’est bien cela : se sentir dĂ©sarmé·e par le mouvement de l’histoire, se remettre Ă  qui parle le mieux, le plus fort, le plus nettement

La victime a besoin du bourreau qui l’abat comme d’une personne en qui elle remet sa croyance, sa foi

Le bourreau incarne alors la puissance dans une pĂ©riode d’impuissance, la certitude dans un moment d’incertitude

Le bourreau est le poids dans la balance qui vient lester le sentiment de manque (aussi bien le manque rĂ©el, car rĂ©el est notre besoin d’amour) caractĂ©ristique de la victime

Le bourreau aussi se caractĂ©rise par un besoin d’exercer sa puissance, lui aussi manque Ă  ĂȘtre sans une victime

Qui est au bourreau l’incarnation de son impuissance, de sa fragilitĂ©, de sa vulnĂ©rabilitĂ©

Bourreau a besoin d’elle en se racontant qu’elle a besoin de lui

Bourreau est victime au carrĂ© : ignorant de son mal, imposant un discours

Le bourreau est comme une masse qui a besoin d’une autre pour se poser dessus

Si elle vient à manquer, il s’effondre – sensation inconcevable

Notre besoin de structures et de cadres mentaux, de moyens de ressaisie de la rĂ©alitĂ© et de notre ĂȘtre dans ce monde

Est infini

Se battre contre un ennemi en politique marque seulement cela : le besoin de s’appuyer sur un autre pour exister, dĂ©terminer ses propres contours, les dessins de sa vision du prĂ©sent, du passĂ©, de l’avenir

Notre ennemi nous donne un visage Ă  son image

Je suis alors victime de mon propre positionnement, pourtant nécessaire si je veux me conduire un peu dans ce monde, le penser

Et mon propre bourreau puisque le penser me blesse. Voir que le monde va mal est douloureux, cela fait mal : je suis de ce monde, il me modĂšle, aussi.

Ce constat est momentané, il ne doit pas prendre toute la place, pense-je

Et de revenir à ma situation présente, concrÚte

Ma situation d’ĂȘtre vivante dans ce monde et d’avoir quelque chose Ă  y faire – Ă  y dĂ©fendre ?

Par mon existence, quelque chose est défendu mais je ne sais pas encore quoi

LĂ  git mon problĂšme actuel : celui de souhaiter que ma vie soit plus grande que moi, qu’elle soit reprĂ©sentative de quelques un·es, de quelque chose

J’ai besoin de me donner une image de moi qui me valorise

Qui donne Ă  mon existence de la valeur, non seulement Ă  mes propres yeux, mais aux yeux du monde

C’est au-delĂ  de la reconnaissance, mĂȘme si cela passe un moment par cela.

C’est une question de foi.

Or dans une pĂ©riode oĂč la crise touche Ă©videmment Ă  la vie et Ă  la mort

OĂč les valeurs ont Ă©tĂ© inversĂ©es : interdire la vie pour se protĂ©ger de la mort

C’est cul par dessus tĂȘte que je dois me repositionner

Naissance en siĂšge

Écriture

Or dans une pĂ©riode oĂč l’on est environnĂ© de catastrophes : politiques et Ă©cologiques

OĂč la vie partout semble assassinĂ©e

OĂč je suis de toute part positionnĂ©e en victime, des ordres (diktats) politiques et d’un dĂ©sastre Ă©cologique qui dĂ©passe ma personne

OĂč je suis de toute part positionnĂ©e en bourreau, de ma grand-mĂšre si je ne suis pas vaccinĂ©e, de la nature si j’achĂšte une bouteille en plastique

Je peux ĂȘtre tentĂ©e de crier – c’est le bĂ©bĂ© que l’on ne nourrit pas, mal ou pas soignĂ©

Je peux ĂȘtre saoulĂ©e de pleurs – c’est mon histoire de vie et de morts mĂȘlĂ©es

Je reste victime et bourreau de moi-mĂȘme, douleurs, Ă©motions et sentiments mĂȘlĂ©es

S’ajourne une forme de discours, apocalyptique, dont la particularitĂ© historique est un ton commun, par delĂ  les propos

« Ils ne tĂ©moignent d’aucun courant thĂ©ologique spĂ©cifique et peuvent vĂ©hiculer des idĂ©ologies trĂšs Ă©loignĂ©es, voire opposĂ©es Â»

Il s’agit de poser un enfer de mort sur la terre

Du au virus

Du Ă  l’incurie Ă©cologique des gouvernements mondiaux

Et, de lĂ , crĂ©er de l’effroi et de la gratitude ensemble

Le vaccin nous sauvera

Nommer les effets et les causes des catastrophes Ă©cologiques, offrir des solutions

Poser la fin du monde, assise « scientifiquement Â», permet de se poser rĂ©ciproquement en son sauveur

Chaque point de vue se vaut, de ce point de vue

Et l’urgence

À donner des rĂ©ponses, des solutions

À ouvrir des mondes, rĂ©cupĂ©rer des imaginaires

[Je m’y tiens, aussi : vite, vite, penser, bricoler, s’en sortir

S’offrir Ă  soi-mĂȘme de belles perspectives]

Il paraĂźt que les premiers chrĂ©tiens, au moment oĂč le livre de l’Apocalypse fut rĂ©digĂ©, se tenaient dans l’imminence de la fin du monde

Apocalypsis, en grec, veut dire « loin de Â» (apo) et « voiler Â» (calupto) : dĂ©voiler, rĂ©vĂ©ler, rendre clair ce qui est obscur.

Dire l’apocalypse, c’est poser un endroit d’obscuritĂ© que l’on se propose de rendre clair – plus il est vaste, plus l’effet est redoutable : la Terre, de ce point de vue, est bien choisie –

C’est, dans la Bible, annoncer le retour de J.-C. et le royaume de Dieu sur terre, dire la maniùre dont cela se produit

C’est adopter la position de qui Ă©crit l’Histoire

Déterminer une aire et un temps de catastrophes, ses causes, montrer une, la voie rédemptrice.

La position change tout

Elle n’est pas seulement spatiale, elle est affective et Ă©motionnelle : ce part quoi j’accepte d’ĂȘtre touchĂ©e

Cela ne va pas toujours dans le « bon sens Â», celui qui domine et auquel pour vivre on se plie

Cela ne va pas non plus dans le sens de ce qui est facilement dicible

Ça n’est pas une position facile

C’est une entrĂ©e dans le trouble, la mayonnaise en train de se faire

Forcément pénible

Exposant

Fragilisant

C’est pourtant cette position, je crois, celle qui tourne et vibre de son « ĂȘtre en train d’ĂȘtre mĂ©langĂ© Â», en devenir, donc, que je dois, aujourd’hui, tenir, et Ă©noncer.

Que je souhaite représenter.

Je voudrais toutefois ĂȘtre prudente

Toute Ă©poque n’a-t-elle pas le sentiment de vivre un renversement sans prĂ©cĂ©dent ?

Peut-ĂȘtre que la particularitĂ© de la crise Covid est sa mise Ă  Ă©galitĂ©

Est-ce un besoin, lĂ  encore, formulĂ© Ă  l’envers – soigner n’est ni hystĂ©riquement vouloir piquer tout le monde ni l’enfermer – ?

Sans doute le mien, cela m’est aisĂ© Ă  concĂ©der

Sans doute celui de quelques un·es

Celui de ma génération et de celle qui suit

De vivre la poésie

Et mettre en scĂšne pour chaque imperceptible ces foules d’histoires et d’émotions qui nous traversent et nous Ă©galisent sans Ă©galiser nos existences singuliĂšres

Au fond, je ne veux pas remettre en politique mon intranquillité

Non par complaisance mais de fait : elle me caractĂ©rise

Je préfÚre me la coltiner pour tenter de fabriquer de la beauté

Que la placer en les mains de ceux qui massacrent par ignorance

Elle est mon lieu et me lie trĂšs intimement au monde

Non seulement politique, des manifestations extĂ©rieures, mais poĂ©tique ou Ă©cologique, des choses qui tournent et vibrent Ă  l’intĂ©rieur

Intranquillité sans doute trÚs bien partagée

Car sinon pourquoi aurions-nous tant besoin d’ĂȘtre rassuré·es ?

[to be continued]

Juliette Riedler




Source: Lundi.am