Juin 30, 2019
Par Lundi matin
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AN ZÉRO (PLAQUETTE) by lundimatin on Scribd

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Profites-en bien, Maxime, avec ce texte, c’est la derniĂšre fois que je te cite : ta personne n’a Ă©videmment aucune importance, il est mĂȘme possible que tu sois sincĂšre, du moins en partie, mais tu conviendras volontiers avec moi, toi le bon petit gars au cƓur sur la main que tu mets en scĂšne dans tes Ă©crits, que, mĂȘme si ton pĂ©digrĂ©e, tes accointances et tes entreprises sont riches d’enseignement, les enjeux de l’opĂ©ration An ZĂ©ro vont bien au-delĂ  des questions de personnes. Et bien au-delĂ , faut-il ajouter, d’un territoire : mĂȘme si les rĂ©actions ou non rĂ©actions des habitants de la Montagne limousine joueront un rĂŽle important, l’opĂ©ration ne concerne pas que cette rĂ©gion. L’opposition Ă  votre Ă©vĂ©nement, nous ne vous laisserons pas la rĂ©duire Ă  un mouvement de mauvaise humeur d’une partie des habitants, votre tĂąche consistant dĂšs lors Ă  vous mĂ©nager les sympathies de l’autre partie, pour que tout finisse dans une ridicule querelle de clocher. Le risque d’une telle manƓuvre de votre part n’est pas mince si on voit avec quelle promptitude aussitĂŽt aprĂšs l’annonce pour mardi 2 juillet d’une rĂ©union organisĂ©e par le ComitĂ© d’opposants La Bouscule Ă  Faux-la-Montagne, vous qui jusque-lĂ  n’aviez jugĂ© bon d’exposer votre projet que dans les journaux et dans des rencontres ciblĂ©es de personnalitĂ©s du coin, vous vous ĂȘtes empressĂ©s de prendre rendez-vous avec le correspondant de La Montagne et d’annoncer une autre rĂ©union d’information pour
 le lundi 1er juillet. Pour des gens qui aspirent Ă  reprĂ©senter la nouveautĂ© de notre temps, vous savez aussi vous comporter en vieux politicards. Donc, prenez en acte : si nous sommes opposĂ©s Ă  votre venue, ce n’est pas seulement en tant qu’habitants de ces lieux, mais aussi et surtout en tant qu’opposants Ă  ce vieux monde dont vous ĂȘtes, malgrĂ© que vous en ayez, de dignes reprĂ©sentants. C’est pourquoi l’opposition Ă  votre venue ne sera pas que le fait d’autochtones mais fĂ©dĂšrera beaucoup de monde, en France et au-delĂ .

Ces prĂ©liminaires posĂ©s, venons-en Ă  l’objet de notre Ă©tude. Quelle douloureuse surprise ! Ne voilĂ -t-il pas que le bon petit gars pratique le double langage ! En effet, dans sa lettre au ton trĂšs cƓur sur la main, oĂč il n’hĂ©site pas Ă  affirmer sa sympathie pour Lundi Matin, il Ă©crit : « Nous sommes conscients de l’importance d’ĂȘtre radical, d’opposer une rĂ©sistance au monde qu’on veut nous imposer et qui n’a aucun avenir. Nous ne sommes peut-ĂȘtre pas aussi Ă©clairĂ©s ou lucides que vous souhaiteriez que nous le soyons, et n’avons Ă  tout le moins pas choisi les mĂȘmes voies d’action que celles que vous prĂ©conisez.
Au demeurant, lĂ  oĂč elles vous apparaissent comme ennemies, nous les considĂ©rons comme complĂ©mentaires Â», et pour conclure, il nous invite Ă  « doper Â» l’initiative de nos « bons conseils Â». Cette offre de collaboration, Ă©mise avec tant d’humilitĂ©, entre Ă©trangement en contradiction avec les propos tenus sur Facebook par le mĂȘme, au sujet des deux textes qui l’ont dĂ©rangĂ© : « Ceux qui alimentent aux quotidiens [sic], par leurs tribunes, les dĂ©sespĂ©rĂ©s en bonnes raisons de ne plus y croire, n’arrivant pas Ă  mettre en Ă©chec les vrais responsables de la situation, prennent pour cibles de modestes initiatives qui tentent d’autres voies Â».

VoilĂ  qui est rude. Mais alors, d’oĂč vient qu’aprĂšs nous avoir accusĂ©s de pousser jour aprĂšs jour les gens au dĂ©sespoir, le porte-parole de la Bascule tienne tant Ă  dialoguer ? D’oĂč vient cette soudaine affection pour nous ? Serait-ce que la naissance d’une opposition rĂ©solue l’inquiĂšte ? Juste crainte, que nous allons nous employer Ă  renforcer en poursuivant notre Ă©tude avec l’équanimitĂ© qu’on nous connaĂźt. Car si on passe Ă  l’examen de la plaquette An ZĂ©ro, ce n’est plus de double langage qu’il faut parler mais de triple. Rostolan croit-il qu’on ignore l’existence de Google dans le Limousin ? : « Vous remarquerez au passage que plusieurs dĂ©putĂ©s seront de la partie, et aucun d’entre eux n’est en marche. Â», ose-t-il nous Ă©crire alors que sa plaquette annonce la prĂ©sence de Matthieu Orphelin, « dĂ©putĂ© de la 1re circonscription de Maine et Loire Â» sans plus de prĂ©cision mais c’est une pauvre ruse, car il n’est pas bien difficile de vĂ©rifier qu’Orphelin a bel et bien a Ă©tĂ© Ă©lu comme dĂ©putĂ© LRM, mĂȘme s’il joue maintenant les dissidents. On trouve aussi parmi les invitĂ©s

Delphine Batho qui a attendu 2018 pour dĂ©missionner du PS et donc cautionnĂ© de facto les beautĂ©s du hollandisme, de l’assassinat de RĂ©mi Fraisse Ă  la loi travail et aux exactions policiĂšres contre ses opposants, etc. Il y a aussi le maire de Grande Synthe, dont l’action en faveur des migrants est certes mĂ©ritoire mais que fait-il, avec Marie Toussaint, Ă  EELV, un parti qui considĂšre, Ă  en croire son prĂ©sident, que l’écologie est « compatible avec l’économie de marchĂ© Â», laquelle s’accommode si bien de la terreur sur les exilĂ©s ? Et, cerise sur le gĂąteau, « sous rĂ©serve Â» Nicolas Hulot. Faut-il vraiment insister sur l’absolu nuisance que reprĂ©sente le roi mĂ©diatique de l’avalement de couleuvres macroniennes, du maintien de Fessenheim Ă  la domination absolue du productivisme FNSEA sur la ruralitĂ© ?

En fait de nouveautĂ©, donc, quelques vieux chevaux de retour de la politicaillerie. De nombreux reprĂ©sentant-e-s de l’écologie prĂ©sentables Ă  votre beau-pĂšre entrepreneur. Et, sans doute un peu distraits, un Paul AriĂšs, pourtant auteur d’un excellent Ecologie et cultures populaires, qui pourrait se demander comment il peut partager la vedette avec des gens qui traitent la culture populaire au flash-ball, ou Priscilla Ludosky, prĂ©sentĂ©e comme « figure nationale des Gilets jaunes Â», c’est-Ă -dire d’un mouvement qui n’a cessĂ© de dĂ©savouer ses « figures nationales Â» et dont on imagine mal ce qu’elle pourrait dire Ă  un Orphelin : « pas dans l’Ɠil s’il vous plaĂźt Â» ?

Pour saisir quelle vision sont censĂ©es partager ces vedettes, au sein d’un nous fusionnel invoquĂ© en introduction de la plaquette (« Dans ce NOUS, il n’est plus l’heure de se ralentir en Ă©tant contre mais d’avancer en Ă©tant avec Â»), il est conseillĂ© de ne pas chercher Ă  donner de soi-mĂȘme du contenu Ă  un discours d’un vide abyssal, puisque c’est cela mĂȘme que l’entreprise vise : nous faire amener dans sa vaste auberge espagnole nos propres idĂ©es pour qu’elles passent ensuite Ă  la moulinette des « stratĂ©gies communes Â». Comme l’ont dĂ©montrĂ© les expĂ©riences des ZAD, des cortĂšges de tĂȘte et des gilets jaunes, dĂ©velopper des stratĂ©gies communes avec des gens ayant des modes d’action diffĂ©rents est non seulement possible mais souhaitable, Ă  condition d’avoir un ennemi commun clairement dĂ©signĂ© et que la solidaritĂ© joue Ă  plein entre toutes les composantes. Rien de tout cela n’est possible ici, puisqu’on n’est pas « contre Â» mais « avec Â». Ce qui compte, c’est d’ĂȘtre tous ensemble mais pour quoi faire ? La bouillie conceptuelle prĂ©sentĂ©e par le schĂ©ma de la page 2 et intitulĂ© « Une force collective Â» ne nous donne de vĂ©ritable indication que par son vocabulaire : il s’agit, pour tous ceux qui « implĂ©mentent une alternative sociale Â» de participer Ă  « une citĂ© Ă©phĂ©mĂšre Â» des « solutions innovantes qui encapacitent ceux qui veulent basculer Â», de crĂ©er un « think-tank Â» et un « laboratoire de formation, de reliance et de mobilisation Â». Le mot reliance est d’ailleurs rĂ©pĂ©tĂ© plusieurs fois
 On aura reconnu ce charabia : c’est celui, prĂ©cisĂ©ment, de nos ennemis, les managers. DerriĂšre le mythe de l’entrepreneur qui invente des « solutions innovantes Â», il y a toujours un manager aux aguets, souvent dans la mĂȘme personne : une fois l’innovation lancĂ©e par l’entrepreneur, le manager va se mettre au travail pour domestiquer les corps et les temps des « collaborateurs Â». Les managers, on les a vus Ă  l’Ɠuvre Ă  La Poste, on les voit au travail Ă  la SNCF oĂč l’on propose aux cheminots des sĂ©ances de yoga pour lutter contre l’angoisse des « dĂ©flations de personnel Â». Les managers adorent le dĂ©veloppement personnel : dans le « village intĂ©rieur Â» de l’An ZĂ©ro, on vous proposera un « alignement cƓur-corps-esprit Â» suivant le niais et sempiternel refrain : « la transformation du monde passe d’abord par une transformation personnelle Â».

On est contraint ici de rĂ©pĂ©ter cette banalitĂ© de base : la transformation personnelle opĂšre toujours de maniĂšre collective, Ă  travers les rencontres et les expĂ©riences communes. Et la transformation du monde se fera toujours forcĂ©ment contre. Contre qui ? Eh bien, comme dit l’excellent site frustration : « Avant il y avait les patrons, maintenant il y a les “entrepreneurs” : le mythe des “start up innovantes” [vole] au secours du capitalisme Â» La transformation personnelle, vous la connaĂźtrez, chers basculants, quand vous aurez cessĂ© de tourner autour de cet impensĂ©. Et ce n’est pas la peine, comme le tente misĂ©rablement Rostolan dans un commentaire sur ma page facebook, de nous chanter l’air de « la violence c’est pas bien Â». Pour savoir qui sont les vrais violents, il suffisait de se trouver, plutĂŽt que dans les jardins de Louis-Albert de Broglie, sur la Zad durant l’évacuation, dans les rues et les ronds-points des gilets jaunes ces six derniers mois ou tout rĂ©cemment sur un pont de Paris occupĂ© par des gens d’Extinction-Rebellion.

Dans un de ses posts, Rostolan couine : « Si tu ne prends pas pour ennemi mon ennemi, alors tu es mon ennemi. Jurent-ils. Autrement dit : si tu coopĂšres avec une entreprise, tu es le diable ; si tu parles avec des membres du gouvernement, tu es le diable. Quel enfer doit ĂȘtre leur monde
 Â»

A part que le diable n’est pas pour nous une catĂ©gorie politique, il faut bien dire que oui, si on coopĂšre avec une entreprise (rappelons que, comme exposĂ© dans notre prĂ©cĂ©dent texte, il ne s’agit pas, le concernant, de la coopĂ©rative artisanale du coin, mais d’Accor, Casino, Metro, Fleury-Michon, Philips, etc.) on ne peut pas prĂ©tendre que cette coopĂ©ration puisse se dĂ©gager de l’imaginaire entrepreneurial, pilier idĂ©ologique central du capitalisme qui dĂ©truit la planĂšte. Et quiconque parle Ă  des membres d’un gouvernement qui a dĂ©chaĂźnĂ© une rĂ©pression sans prĂ©cĂ©dent contre la rĂ©volte populaire et lĂąchĂ© la bride Ă  sa police comme aucun autre auparavant (deux morts si on compte Steve Ă  Nantes, 24 yeux crevĂ©s, etc.), quiconque parle Ă  ces gens-lĂ  n’a plus rien Ă  nous dire, Ă  nous qui avons suivi de trĂšs prĂšs, depuis 2016 pour les manifs, et depuis des dĂ©cennies pour les banlieues, la dĂ©cimation des rĂ©voltĂ©s Ă  coups de LBD, de grenades, de gaz et de prison.

Qu’est-ce qui dĂ©truit la planĂšte, sinon, en dernier ressort, la production marchande, cette course folle Ă  la marchandisation de tout, Ă  l’accumulation de profits dĂ©mentiels pour les uns et de misĂšre pour les autres, cette marchandisation qui repose sur l’exploitation de l’homme (et singuliĂšrement de la femme) par l’homme, sur l’exploitation des animaux humains et non-humains et sur l’exploitation industrielle du reste du vivant ? Peut-on croire sĂ©rieusement qu’on va combattre la marchandisation et l’exploitation en cherchant comment produire moins de marchandises et exploiter moins ? Ou faut-il enfin se dĂ©cider Ă  ĂȘtre contre l’exploitation sous toutes ses formes  ? Et comment ĂȘtre contre l’exploitation sans se heurter aux exploiteurs ? Qu’il faille ensuite dĂ©battre de la maniĂšre dont ce heurt doit s’opĂ©rer, sous quelle forme, sachant que les exploiteurs ne lĂącheront jamais rien que sous la contrainte, qu’ils sont habitĂ©s d’une immonde cupiditĂ© et qu’ils disposent de puissances de feu formidable, qu’il faille ensuite imaginer des stratĂ©gies collectives anti-capitalistes, c’est une Ă©vidence et une tĂąche urgente pour les annĂ©es qui viennent. Mais ce ne sera possible qu’à condition d’avoir reconnu l’ennemi commun.

Dans sa lettre, Rostolan nous assure : « Nous avons reçu de nombreux messages d’habitants du plateau qui souhaitent participer, d’une maniĂšre ou d’une autre (pour vendre des repas, du vin, prĂ©senter leurs actions…) Â» Que des marchands veuillent vendre leurs marchandises, y compris idĂ©ologiques, rien de plus normal. Mais ce qui devrait ĂȘtre difficile Ă  digĂ©rer pour tout estomac un peu rebelle, c’est la tromperie sur la marchandise. Ces repas ne seront que des repas. Si on cherche Ă  nous les vendre comme des repas « qui ont du sens Â», des repas qui vont sauver la planĂšte, nous finirons toujours par nous retrouver sous la coupe de la fourberie sordide d’un Borello fier de moins payer ses collaborateurs parce que leur tĂąche « a du sens Â». Sauver la planĂšte en utilisant les ressorts de l’économie de marchĂ© et l’imaginaire de l’entreprise : le sens de l’An ZĂ©ro est un non-sens.

L’enfer et le dĂ©sespoir, ce serait que ce non-sens-lĂ  triomphe.




Source: Lundi.am