Janvier 29, 2021
Par Questions De Classe
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Les « accords de Grenelle Â» nĂ©gociĂ©s en 1968 avec les syndicats, s’ils avaient servi le gouvernement pour mettre un terme Ă  la contestation de sa politique, avaient aussi permis des avancĂ©es sociales importantes (salaires, sections syndicales d’entreprise, 
).

Rien de tel avec le « Grenelle de l’Education Â» organisĂ© ces derniers mois par Blanquer, et qui vient de rendre ses propositions. A cĂŽtĂ© d’une « opĂ©ration de communication Â» menĂ©e Ă  l’aide d’une quantitĂ© de personnalitĂ©s et d’« experts Â» soigneusement choisis par le ministĂšre (ce qui a conduit la FSU et la CGT, parmi les syndicats invitĂ©s, Ă  le quitter dĂ©but dĂ©cembre), c’est Ă  prĂ©parer un bouleversement du systĂšme Ă©ducatif conforme Ă  la vision libĂ©rale du ministre qu’ont travaillĂ© les dix « ateliers Â».

Quelques traits se détachent nettement dans ces propositions.

D’abord, ce qui frappe, c’est l’omniprĂ©sence des termes « management Â», « gouvernance Â», « objectifs Â», « compĂ©tences Â», « culture managĂ©riale Â», « leadership Â», « profils Â», « missions Â», et la quasi absence de mots comme « statut Â» ou « connaissances Â».

Autonomie

Une notion phare est l’autonomie des Ă©tablissements. Chacun devra dĂ©finir un « Plan d’autonomie et de rĂ©ussite d’établissement (PARE) Â» d’une durĂ©e de 5 ans, qui « Ă©noncera notamment les objectifs pĂ©dagogiques, les organisations dĂ©cidĂ©es, les valeurs de l’établissement, les actions collectives, les rapports entre acteurs. Â» Un « Document d’Objectifs (DOCOB) sera adressĂ© par la tutelle (l’acadĂ©mie), et la collectivitĂ© le cas Ă©chĂ©ant, Ă  l’établissement prĂ©cisant la feuille de route Ă  observer Â». Cette autonomie s’accordant mal avec des cadres nationaux, ceux-ci disparaissent au profit de la contractualisation locale : « Le PARE et le DOCOB constitueront donc les deux piliers du contrat acadĂ©mie-Ă©tablissement Â» et de l’évaluation des Ă©tablissements.

Dans ce cadre, plusieurs mesures sont souhaitĂ©es : «  la possibilitĂ© d’un recrutement hors mouvement dans la limite de 25 % des postes par le chef d’établissement Â» pour les Ă©tablissements Rep+ ; la possibilitĂ© pour un professeur principal de devenir principal adjoint dans le mĂȘme collĂšge comme faisant fonction ; la crĂ©ation d’ « une CVthĂšque indiquant les compĂ©tences diverses des personnels de l’établissement Â» ; dans les Ă©coles, la « crĂ©ation d’un statut fonctionnel pour les directeurs Â».

Culture managériale

Dans ces Ă©tablissements devenus autonomes, chacun-e sera invitĂ© Ă  prendre des responsabilitĂ©s. Il faut pour cela dĂ©velopper une « culture managĂ©riale Â» et « Acculturer dĂšs le dĂ©but de carriĂšre les enseignants aux rĂ©alitĂ©s du leadership  Â». Chaque enseignant aura ainsi la possibilitĂ© de devenir un petit chef : « L’acculturation aux fonctions d’encadrement peut ĂȘtre favorisĂ©e, par exemple, au moyen de stages d’immersion auprĂšs de chefs d’établissement, ou du dĂ©veloppement de “fonctions mixtes” prĂ©parant Ă  l’encadrement intermĂ©diaire. Â» Pour cela, il faudra « identifier dĂšs le dĂ©but de carriĂšre le potentiel des enseignants pour l’encadrement  Â» et « formaliser et Ă©valuer davantage les postes Ă  profil ou Ă  responsabilitĂ© particuliĂšre, qui peuvent constituer des supports opportuns d’expression et de dĂ©tection des qualitĂ©s d’un cadre. Â»

On voit tout ce que cela peut entrainer comme division chez les enseignants, qui ne seront plus obligatoirement rĂ©gis d’aprĂšs leur statut commun mais depuis leur « potentiel Â» et leur « leadership Â» individuel. L’atelier « gouvernance Â» est clair lĂ -dessus : dĂ©sormais pourvu d’un statut hiĂ©rarchique, les directeurs et directrices d’école pourront ainsi « valoriser par une Ă©valuation positive les compĂ©tences Â» manifestĂ©es « dans leur participation Ă  la vie de l’école, Ă  la relation aux partenaires, Ă  leur implication dans le fonctionnement. Â». Ils pourront « Permettre aux enseignants d’avoir des dĂ©charges et/ou IMP (indemnitĂ© de mission particuliĂšre) incluses dans le service pour participation Ă  la gouvernance dans le premier et dans le second degrĂ©. Â» Corollairement, il faudra « Etendre la possibilitĂ© de recrutement de postes Ă  profils en renforçant le pouvoir dĂ©cisionnel des chefs d’établissement. Â» Et bien entendu, « La lettre de mission donne lieu Ă  Ă©valuation et prise en compte de la carriĂšre de l’enseignant Â» : voici les premiers de cordĂ©e de l’éducation autonomisĂ©e.

Cette atomisation des carriĂšres distinguant les enseignants Ă  « potentiel Â» et le vulgum pecus demandera bien entendu l’atomisation concomitante des rĂ©munĂ©rations. L’atelier « revalorisation Â» (dont le nom suffit Ă  montrer le danger qu’il y a Ă  utiliser ce terme comme revendication syndicale) indique d’entrĂ©e : « En termes de rĂ©munĂ©rations proprement dites il faut distinguer la part fixe et les parts variables. Â» Celles-ci sont dĂ©clinĂ©es ensuite : primes, et « indemnitĂ©s pour mission particuliĂšres (IMP), qui devraient ĂȘtre plus Ă©levĂ©es, plus larges dans le champ des possibles, et gĂ©nĂ©ralisĂ©es dans le premier degrĂ©. Â»

De nouveaux pilotes

Les « grenelliens et grenelliennes Â» objecteront Ă  cette accusation d’atomisation qu’il y a aussi un atelier « collectifs pĂ©dagogiques Â». HĂ©las, ceux-ci n’ont rien Ă  voir avec des enseignant-e-s qui dĂ©cideraient de travailler en Ă©quipes Ă  tel ou tel moment 
 Est bien Ă©noncĂ©e l’idĂ©e de « Travailler ensemble autour d’objectifs collectifs partagĂ©s  Â», mais cela se matĂ©rialise par « Inscrire un temps collectif Ă  pilotage participatif par niveau, ou par discipline, une fois par pĂ©riode, initiĂ©/impulsĂ© par le directeur/chef d’établissement autour d’un dĂ©fi commun Â». Bref, de l’institutionnel sous la gouvernance du chef d’établissement, et inscrit dans le cadre du PARE bien cadrĂ© par le DOCOB rectoral : « Faire du projet d’école ou d’établissement un outil de projet collectif et fonctionnel incluant l’ensemble des acteurs (professeurs, parents, collectivitĂ©s, partenaires associatifs
) Â». Et d’ailleurs, immĂ©diatement, dans le mĂȘme atelier, revoici les « pilotes Â» : « L’animation de collectifs pourrait induire la crĂ©ation de nouveaux mĂ©tiers ou de nouvelles fonctions ou missions, telles que des pilotes de projets qui auraient au prĂ©alable Ă©tĂ© solidement formĂ©s Ă  cette ingĂ©nierie. Â»

On retrouve lĂ , dans le droit fil (mais en version caricaturale) des prĂ©conisations d’Alain Bouvier* sur le « management pĂ©dagogique Â» et les « organisations apprenantes Â», toute la panoplie du libĂ©ralisme dĂ©bridĂ© : individualisation des parcours et des rĂ©munĂ©rations et disparition des garanties statutaires, sĂ©lection des premiers de cordĂ©e qui auront su faire preuve de leur leadership, crĂ©ation de « pilotes Â» destinĂ©s Ă  faire intĂ©grer aux rameurs qu’ils sont embarquĂ©s dans un bateau commun appelĂ© le « projet Â» de leur Ă©tablissement « autonome Â», gestion managĂ©riale sur le modĂšle du privĂ©, mise en concurrence des Ă©tablissements eux-mĂȘmes Ă  travers leur Ă©valuation quinquennale sur la base de leurs « plans de rĂ©ussite Â».

AprĂšs le SĂ©gur de la santĂ©, c’est le mĂȘme bouleversement nĂ©olibĂ©ral fondamental qui est proposĂ© pour l’éducation par ce Grenelle. Si nous ne nous donnons pas les moyens de le refuser, nous pourrons dire adieu pour longtemps Ă  l’éducation conçue comme une fonction publique et aux notions d’égalitaire, de social, d’émancipateur.

* : voir mon article « Apprenantes ? Â» du 18 juillet 2020.


PS : Le nĂ©olibĂ©ralisme a toujours, et plus encore avec Macron, un pendant autoritaire-rĂ©galien. Blanquer ne l’a pas oubliĂ© : on vous parlera dans un autre article du dixiĂšme et dernier atelier de ce Grenelle, l’atelier “Protection et valeurs de la RĂ©publique”. Ça vaut le dĂ©tour





Source: Questionsdeclasses.org