Février 1, 2021
Par Des Nouvelles Du Front
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Le problème de la classe moyenne salariée chez Astarian et Ferro

La pertinence d’une théorie des classes du mode de production capitaliste repose sur sa capacité à produire des définitions permettant de rendre compte des luttes qui le structurent. Les luttes que les classes se livrent incessamment – parfois silencieusement, parfois à découvert – doivent trouver une explication au sein même du rapport contradictoire qui produit les classes sociales; une théorie des classes doit être en mesure de présenter ces luttes comme le développement même de ce rapport. Une théorie dont les définitions conduisent à une conception du capitalisme comme une simple stratification sociale échoue à la tâche puisqu’avec celle-ci, le rapport que les classes entretiennent se réduit à une différenciation quantitative; les prolétaires, ce sont les pauvres, la classe moyenne regroupe les personnes un peu plus fortunées et la classe capitaliste n’est pas autre chose que l’ensemble des riches. C’est le danger que court toute théorie qui fait de la distribution de la plus-value l’élément décisif de la définition des classes. Le niveau de rémunération d’un agent, parce qu’il explique son appartenance de classe, devient alors le seul élément réellement important pour l’analyse de classe. Conséquemment, la place des agents au sein des rapports de production et la contradiction qui structure et meut les formations sociales capitalistes n’ont plus qu’un rôle explicatif – au mieux – marginal dans l’analyse de cas concrets de lutte des classes.

On l’a vu, insister sur le fait que, dans le capitalisme, le prolétariat et le capital sont unis par un rapport contradictoire n’est cependant pas un geste suffisant en lui-même. L’analyse d’une situation concrète tombe rapidement à plat si elle se limite à affirmer que celle-ci n’est que l’expression d’une contradiction fondamentale refaisant surface après avoir si bien travaillé sous terre. Une théorie des classes véritablement opératoire doit être extensive, c’est-à-dire qu’elle doit avoir la capacité de dire quelles classes sont en lutte, de déterminer l’appartenance de classe de tel ou tel agent du mode de production et d’interpréter ce que la participation de telle partie de telle classe nous indique sur la santé de la société capitaliste. C’est uniquement en produisant des définitions répondant à cette condition qu’une théorie permet d’avoir prise sur la réalité en éclairant les possibilités que met au jour une conjoncture particulière de la lutte des classes.

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Parmi les récentes tentatives de fournir une théorie des classes extensive, la plus intéressante se retrouve sans conteste dans les travaux de Bruno Astarian et de Robert Ferro sur la classe moyenne salariée et l’interclassisme dans la conjoncture politique actuelle1. Dans Le ménage à trois de la lutte des classes (2019), Astarian et Ferro tentent de répondre aux lacunes de la théorie marxiste relatives au problème de la classe moyenne. Pour ce faire, ils construisent une théorie de la classe moyenne salariée visant à rendre possible l’analyse de la participation de cette classe à certains des plus importants mouvements sociaux récents – que l’on pense au mouvement contre la loi Travail de 2016 en France ou, ici même, à la grève étudiante du printemps 2012. Le problème de la classe moyenne est réellement pris au sérieux en tant que celle-ci est considérée comme une classe ayant un rôle et des intérêts spécifiques au sein du mode de production capitaliste. Ce problème n’est pas dédaigné, comme ce fut trop souvent le cas, sous prétexte que la classe moyenne est une espèce en voie d’extinction dont la prolétarisation est imminente. Bien que ces recherches soient intéressantes et incontournables, elles sont cependant entachées d’un défaut important. En définissant la classe moyenne comme la classe du sursalaire, Astarian et Ferro échouent à rendre compte du caractère véritablement équivoque des rapports qui lient la classe moyenne à la classe capitaliste et au prolétariat. Partant, c’est son rôle réel dans la lutte des classes qui ne peut être adéquatement compris.

La classe du sursalaire

C’est en s’inspirant d’un livre de C. Baudelot, R. Establet et J. Malemort2 que la définition de la classe moyenne salariée (CMS) d’Astarian et Ferro se construit. La principale thèse reprise de ce livre soutient que certains agents du mode de production capitaliste reçoivent un salaire qui excède le prix de la reproduction de leur force de travail. Cette thèse est justifiée par le fait que la hiérarchie salariale ne peut pas s’expliquer exclusivement par la différence entre les coûts de la reproduction de la force de travail. Par exemple, même si le coût de la reproduction d’un·e ingénieur·e est supérieur à celui d’une personne travaillant en cuisine – notamment parce que la formation de l’ingénieur·e est plus longue et plus onéreuse3 –, n’en demeure pas moins que l’écart salarial entre ces deux métiers est trop grand pour que ce soit là la seule explication. Pour Baudelot, Establet et Malemort, ces agents constituent la petite bourgeoisie puisque leur salaire excède le coût effectif de la reproduction de leur force de travail4. Cet excédent correspond à ce qu’ils appellent une rétrocession de plus-value, c’est-à-dire à une partie de la masse totale de plus-value que lui octroie la classe capitaliste en échange des services que la classe moyenne lui rend.

Pour Astarian et Ferro le fond du raisonnement est bon – à savoir qu’il existe un écart entre le prix de la reproduction de la force de travail et le salaire effectif –, mais l’idée d’une rétrocession de plus-value présuppose injustement que la classe moyenne salariée est exclusivement constituée d’agents producteurs de plus-value, puisqu’une rétrocession implique que l’on reçoit ce que l’on a produit. Or, indiquer qu’il existe un écart entre le prix de la reproduction de la force de travail et le salaire effectif n’implique absolument pas qu’il y ait effectuation d’un travail productif, c’est-à-dire un travail employé par du capital produisant une marchandise dans laquelle s’est cristallisé un surtravail sous forme de plus-value. De la même manière que recevoir un salaire de misère ne constitue pas une preuve que l’on effectue un travail productif, recevoir un haut salaire ne nous place pas ipso facto dans la catégorie du travail productif ou improductif. Cela ne permet pas du tout de déterminer que les agents de la classe moyenne salariée effectuent uniquement du travail productif et « comme la partie improductive des travailleurs de la CMS n’a pas produit de plus-value, il n’y a pas lieu de leur en rétrocéder une part5 ». Pour corriger cette bévue, les auteurs optent pour le concept de sursalaire grâce auquel ils décrivent le fait que la classe capitaliste ne « rétrocède rien » et qu’elle fait bien plutôt un certain usage de la plus-value disponible, qui consiste à verser un sursalaire à certains agents. Si l’on reconnaît un agent de la classe moyenne salariée à son sursalaire, reste que cette prime ne peut pas être ce qui détermine l’appartenance de classe; elle en est l’effet et non la cause. Il faut donc se demander ce qui justifie cet usage si charitable de la plus-value disponible alors que le capital pourrait payer l’ensemble de ses employé·e·s, sans aucune discrimination, au prix de la reproduction de leur force de travail. Pour Astarian et Ferro, le capital verse un sursalaire parce qu’il délègue certaines tâches d’encadrement qui lui sont propres afin de faire régner sa volonté sur le lieu de travail; le sursalaire « est en même temps une prime de soumission (au capital) et une prime d’autorité (sur le prolétariat)6 ».

Encadrement, direction/surveillance et travail intellectuel

L’élément au cœur de la théorie de la classe moyenne d’Astarian et Ferro, c’est l’idée selon laquelle certains agents du mode de production capitaliste se voient attribuer des tâches d’encadrement pour lesquelles ils reçoivent un sursalaire. On a donc, d’un côté, ce qui détermine l’appartenance de classe – l’encadrement – et, de l’autre, l’effet de cette détermination sur la distribution de la plus-value – le sursalaire. La cohérence et l’exhaustivité de cette théorie sont donc suspendues à la condition suivante : lorsqu’il y a l’effet, il doit y avoir la cause, ce sans quoi il faut faire intervenir d’autres critères expliquant l’attribution d’un sursalaire. Dit autrement, cette théorie est suffisamment explicative uniquement si ceux et celles qui reçoivent un sursalaire effectuent bel et bien des tâches d’encadrement. Or, pour être en mesure de confirmer cette hypothèse, il faut d’abord préciser ce qu’Astarian et Ferro entendent par « encadrement ». C’est ce en quoi nous sera utile l’exemple des ingénieur·e·s, maintes fois invoqué par nos auteurs :

Le sursalaire est donc une portion de plus-value que les capitalistes versent à ceux qu’ils emploient pour faire une partie de leur boulot. Pourquoi le font-ils, puisqu’ils ont déjà payé l’ingénieur, le chef de service, etc. à la valeur de leur force de travail, c’est-à-dire suffisamment pour qu’ils se reproduisent ? S’ils ne le faisaient pas, l’ingénieur serait un prolétaire, au sens où il ne disposerait que de quoi se reproduire comme ingénieur, sans réserves en plus. On peut certes concevoir un ingénieur ou un contremaître prolétaires. Ils seraient payés au niveau de la valeur de leur force de travail, ne pourraient ni surconsommer ni constituer de réserves. Ils se consacreraient à la partie technique, productive, de leur travail, qu’ils feraient plus ou moins bien comme tout prolétaire.7

Ce passage nous apprend que si une ingénieur·e « encadre » et reçoit par là un sursalaire, ce n’est pas pour les tâches propres à l’ingénierie – c’est-à-dire celles qui correspondent « à la partie technique, productive, de leur travail » –, mais bien pour des tâches qui sont extérieures à cette dernière. Et le fait qu’Astarian et Ferro associent les contremaîtres et chefs de service aux ingénieur·e·s ne laisse planer aucun doute sur la nature de ces tâches « extérieures » aux tâches techniques : il s’agit de tâches de direction et de surveillance. Ainsi, l’ingénieur·e, en plus d’effectuer ses tâches dites « techniques », effectuerait toute une série de tâches de surveillance (réprimande de la fainéantise et de la nonchalance prolétarienne, mouchardage, vérification de la qualité du travail, etc.), sans lesquelles il n’y aurait pas lieu de recevoir de sursalaire et l’ingénieur·e appartiendrait au prolétariat… Certes, dans la mesure où la machine conçue par l’ingénieur·e dicte d’avance les gestes et le rythme auquel les prolétaires devront les exécuter et que les plans fournis par l’architecte organisent matériellement le procès de travail, on pourrait présenter cet aspect de leur travail comme de l’ « encadrement », mais cela n’a rien à voir avec l’encadrement qu’ont en tête nos deux auteurs, au sens où il ne correspond en rien aux tâches consistant à scruter le procès de production afin de congédier les prolétaires qui traînent de la patte. Le problème avec la théorie de la classe moyenne salariée d’Astarian et Ferro, c’est qu’elle suggère que les différentes tâches par lesquelles des agents réalisent la volonté directrice du capital au sein du procès de travail ne peuvent qu’être des tâches extérieures au travail technique d’un agent du mode de production et, par là, identifie le fait de « faire le boulot du capital » à celui d’ « encadrer », c’est-à-dire au fait de diriger et surveiller la production. Or, dans le cas des ingénieur·e·s, si leur travail réalise bel et bien les souhaits du capital en reconduisant sa domination sur les lieux de travail, c’est précisément par les tâches techniques qui lui sont propres.

Ce problème émerge en raison du fait qu’Astarian et Ferro réduisent les causes du sursalaire à l’encadrement. L’intuition des auteurs est bonne lorsqu’ils indiquent que l’exercice d’un certain pouvoir de discipline sur le prolétariat est impératif afin d’assurer la fluidité du procès d’exploitation et de réaliser la volonté directrice du capital. Néanmoins, il faut distinguer deux types de rapports de subordination par lesquels cette volonté directrice se réalise, ce sans quoi on doit imaginer de l’encadrement là où il n’y en a pas afin d’expliquer le sursalaire8. Comme nous l’avons vu, le travail de direction et de surveillance recoupe la définition de l’encadrement fournie par Astarian et Ferro9; ce travail vise essentiellement à assurer le bon déroulement de l’extraction et de la collecte de la plus-value. Ce travail exprime le fait que le capital doit soumettre le procès de production à sa volonté propre et que certaines tâches improductives doivent être effectuées pour faire régner cette volonté qui ne vient malheureusement pas instinctivement au prolétariat.

Dans la division capitaliste du travail, Marx nous dira que la direction du procès de travail tend à devenir « fonction du capital », et que le capital la soumet entièrement. Ceci n’est pas l’effet du hasard : c’est que, sous les rapports de production capitalistes (propriété et possession relevant du capital), l’organisation de l’ensemble du procès de travail est pliée aux exigences du capital.10

Comme ce n’est pas tous les jours que l’on voit une ingénieure ou un architecte passer sa journée à chasser la paresse, le larcin et l’esprit crypto-luddite sur les lieux de travail, ce doit être un deuxième type de rapport de subordination qui permet d’expliquer ce qui détermine l’appartenance de classe de ces agents. Ce deuxième type de rapport de subordination, c’est celui de domination idéologique – rapport qui divise les agents qui effectuent, d’un côté, un travail manuel et, de l’autre, un travail intellectuel. Ainsi, si les ingénieur·e·s reçoivent un sursalaire ou, plus fondamentalement, s’illes ne font pas partie du prolétariat, tout en contribuant effectivement à la production des marchandises, c’est parce qu’illes réalisent la volonté directrice du capital au sein même du procès de travail par le biais de leur travail intellectuel. Il faut insister, leur travail est dit « intellectuel » non pas parce qu’il ne consiste qu’à travailler avec sa tête, mais parce qu’il monopolise la possession de savoirs et de savoir-faire leur permettant d’exercer un certain contrôle sur le procès de travail. Bien qu’il soit possible que dans cette sphère, d’autres agents détiennent exactement les mêmes savoirs, reste que seul·e·s les travailleur·euse·s intellectuel·le·s peuvent bénéficier des avantages que l’exercice de tels savoirs permet. Dans le cas des travailleur·euse·s intellectuel·le·s au sein de la production, leur domination sur les travailleur·euse·s manuel·le·s se réalise de manière purement « technique », au sens où c’est par leur investissement scientifique dans la production qu’illes réalisent la volonté directrice du capital; et dans la mesure où celle-ci est fondamentalement hostile au prolétariat, le simple fait de la matérialiser représente déjà une déclaration de guerre contre celui-ci. Certes, cette guerre prend des allures impersonnelles, elle ne semble répondre qu’à des impératifs de productivité, de rationalisation, d’optimisation : ce ne sont pas les ingénieur·e·s qui jettent les prolétaires sur le pavé en révolutionnant les moyens de production, c’est le progrès objectif des forces productives. Mais ce dernier est précisément en raison directe de la soumission du travail intellectuel au capital. L’accroissement de la productivité du travail cesse d’être anecdotique à partir du moment où le capital dispose à son service d’une armée de travailleur·euse·s intellectuel·le·s dévoué·e·s à exaucer tous ses morbides fantasmes de profits.

Classe moyenne, travail productif et prolétariat

Alors que l’utilisation du concept d’encadrement est en elle-même problématique, reste qu’un autre problème surgit de la théorie d’Astarian et Ferro. Plus se multiplient les analyses de cas particuliers, plus le sursalaire semble devenir l’élément explicatif de l’appartenance à la classe moyenne. Alors que celui-ci devait lui-même être expliqué par l’effectuation de tâches d’encadrement, on voit dans l’exemple suivant que les auteurs délaissent ce critère et nous conduisent au seuil de la tautologie suivante : telle personne est dans la classe moyenne salariée parce qu’elle reçoit un sursalaire et elle reçoit un sursalaire parce qu’elle est dans la classe moyenne salariée.

Les enseignants et les infirmiers ont en commun le fait que leur travail encadre peu. De façon générale, ce n’est pas vraiment un travail d’encadrement : encadrer un salarié et « encadrer » un écolier ou un patient, ce n’est pas la même chose. C’est certainement la raison qui en fait souvent les segments les plus revendicatifs de la CMS du secteur public. Même si la cantinière, la femme de ménage, l’agent de blanchisserie etc. sont plus bas dans l’échelle, les enseignants et les infirmiers sont en quelque sorte au bout de la chaîne de commandement dont ils dépendent. Il peut leur arriver d’encadrer des figures auxiliaires (surveillants, AVS, aides soignants, etc.), mais c’est secondaire dans leurs fonctions. En ce sens, la justification de leur sursalaire est plus faible que pour d’autres travailleurs de la CMS. Elle est garantie surtout par la rigidité des grilles salariales de la fonction publique, qui sont de plus en plus remises en cause (précarité dans la fonction publique, etc.).11

Comme il est impossible de justifier le sursalaire de ces employé·e·s de la classe moyenne salariée en disant que le capital les paie pour faire ses tâches d’encadrement, les auteurs se sauvent d’une explication sérieuse en affirmant que la « rigidité des grilles salariales de la fonction publique » garantit le sursalaire. Si la rigidité salariale était un critère minimalement utile pour déterminer l’appartenance de classe, il faudrait ajouter sans tarder que la combativité syndicale et la philanthropie patronale sont aussi des critères pertinents. On pourrait par exemple expliquer le fait que le salaire des infirmier·ière·s est plus élevé que celui des préposé·e·s aux bénéficiaires par l’exécution d’un certain travail intellectuel, mais ici il n’en est rien12. La définition de la classe moyenne qui semblait initialement s’ancrer dans les rapports de production tombe pour laisser toute la place au niveau de la rémunération. Alors que les auteurs désiraient justifier le sursalaire par une activité spécifique qui détermine l’appartenance de classe – les tâches d’encadrement –, dans ce passage, ils réfèrent à des agents dont nous supposons qu’ils sont dans la classe moyenne uniquement parce qu’ils reçoivent un sursalaire; ce qui devait être l’effet fait maintenant figure de cause. En prenant comme point de départ la distribution de la plus-value, les auteurs passent complètement sous silence les rapports au sein desquels cette plus-value est produite; les rapports de distribution sont censés être en mesure de révéler tous les secrets des rapports de production.

Plus généralement, la limite explicative du ménage à trois de la lutte des classes résulte du fait que ce livre prend les rapports de distribution comme critère décisif de l’appartenance de classe, c’est-à-dire le fait d’être payé·e au prix de la reproduction de sa force de travail en ce qui concerne le prolétariat et le fait de recevoir un sursalaire pour ce qui est de la classe moyenne salariée. Plus encore, Astarian et Ferro observent un rapport de subordination politique (l’encadrement) et réduisent les causes de la distinction entre salaire et sursalaire à celui-ci. Si cette théorie est problématique pour l’explication même du sursalaire, elle se montre nettement insuffisante lorsqu’il s’agit d’analyser le cas de différents agents du mode de production qui, par exemple, subissent ce rapport de subordination politique tout en occupant des places radicalement différentes dans les rapports de production. Lorsque ce problème n’est pas abordé, les rôles respectifs de la classe moyenne et du prolétariat dans la reproduction du capital demeurent inintelligibles et, ainsi, l’analyse de leurs rôles potentiels dans la révolution reste interdite. En ce sens, le concept qui frappe par son absence, c’est celui de travail productif.

Plus encore, si l’absence du critère du travail productif ampute leur théorie de la classe moyenne salariée, ses conséquences n’épargnent pas leur définition du prolétariat. La difficulté propre à la question de la classe moyenne vient du fait qu’elle ne vise pas seulement à déterminer ce qui rassemble ces agents situés entre le prolétariat et le capital. Si cette question pose problème pour la plupart des théories des classes, c’est précisément parce qu’au sein de celles-ci, la frontière entre le prolétariat et la classe moyenne n’est pas clairement définie. Ainsi, la théorie de la classe moyenne salariée d’Astarian et Ferro n’est pas seulement problématique parce qu’elle conduit à des cas aberrants, elle l’est aussi et surtout parce qu’elle implique, par la négative, une définition insuffisante du prolétariat. Cette définition, c’est celle que l’on retrouve abondamment et qui consiste à examiner la distribution de la plus-value pour ensuite prétendre tirer de cet examen une condition suffisante pour définir un rapport de production : le prolétariat, ce serait la classe payée au prix de la reproduction de sa force de travail. Le prolétariat serait donc l’ensemble des sans-réserves pour qui seule la consommation pour la reproduction comme force de travail est possible et la classe moyenne salariée, elle, serait cette classe bénéficiant d’une prime à la surconsommation – et toutes deux seraient exploitées parce qu’uniformément soumises au salariat13. En rester là, c’est se limiter à observer uniquement une différence de niveau de rémunération entre le prolétariat et la classe moyenne salariée sans être en mesure de théoriser la spécificité du rapport contradictoire entre le prolétariat et le capital.

Cette définition du prolétariat, formulée par opposition au sursalaire, est énoncée positivement dans un autre livre de Bruno Astarian :

De façon générale, l’exploitation du travail consiste en l’extraction d’un surproduit par la classe de la propriété. Dans le cas du mode de production capitaliste, elle consiste en l’extraction de plus-value. Celle-ci vient forcément du travail productif, qui est donc le seul à être exploité au sens propre. En revanche, la subordination du travail au capital soumet tout le prolétariat aux mêmes formes de la contrainte au travail, dont la première est le statut de sans-réserves où se trouve le prolétariat dans son ensemble. La valeur de la force de travail est établie pour être juste ce qu’il faut pour reproduire le travailleur en tant que prolétaire sans-réserves, obligé de vendre à nouveau sa force de travail.14

Astarian constate que la contradiction du mode de production capitaliste relève du travail productif, mais il renonce à tirer les conséquences qui en découlent pour finalement se rabattre sur l’affirmation selon laquelle le prolétariat est une classe de sans-réserves dont la subordination est le dénominateur commun15. Ce qui le définit, c’est la contrainte au travail et s’il est une classe révolutionnaire, ce ne peut être que par la volonté de s’en défaire. Cela se manifesterait plus précisément en temps de crise où « le soulèvement du prolétariat ne se place plus sur le terrain de l’exploitation (à savoir : où placer le curseur qui divise la journée de travail en travail nécessaire et surtravail) mais sur celui de la subordination du prolétariat au capital16 ». Pour Astarian, au moment où une crise profonde du mode de production capitaliste éclate, la contradiction qu’est l’exploitation devient secondaire et la question de la subordination du prolétariat au capital devient principale, parce que tous les sans-réserves qui doivent vendre leur force de travail deviennent vulnérables lorsque le capital ne parvient pas à se reproduire et cesse d’acheter celle-ci. On peut déjà mentionner que dans le scénario de « crise profonde » imaginé par Astarian pour justifier sa définition du prolétariat, ça ne prendra pas des lunes avant que la partie de la classe moyenne effectivement sursalariée épuise ses réserves – qui par ailleurs n’existent pas pour la majorité de celle-ci lorsqu’on considère le taux d’endettement des ménages – et se trouvera, elle aussi, dans une situation « d’irreproductibilité si le capital n’achète plus la force de travail17 ». En ce sens, même en utilisant le critère utilisé par Astarian, qui ne s’applique rigoureusement qu’aux fractions non exploitées de la classe moyenne, on ne peut considérer que la classe moyenne se retrouve dans une situation radicalement différente de celle du prolétariat lorsqu’éclatent des crises profondes.

S’il est vrai qu’une crise peut affecter tous les agents du mode de production capitaliste, n’en demeure pas moins que le nerf de la guerre reste les modalités de l’exploitation et non celles de la subordination. Qu’une classe soit subordonnée à une autre n’est jamais suffisant pour faire de la première une classe révolutionnaire. La contrainte au travail, sous quelque forme que ce soit, traverse l’histoire de toutes les sociétés de classes et pourtant, il n’a jamais suffi qu’une classe subisse cette contrainte pour qu’elle ait le rôle déterminant dans l’abolition d’un mode de production. Que ces formes aient changé, cela ne fait pas de doute, mais ces changements n’expliquent pas davantage pourquoi la contradiction spécifique qui lie le prolétariat au capital fait du prolétariat une classe révolutionnaire. Le capital entre en crise lorsqu’il ne parvient pas à se reproduire, précisément parce qu’il n’arrive pas à extraire un surtravail suffisant et à réaliser celui-ci sous forme de profit. Bien que les conditions de vie des salarié·e·s peuvent être menacées même s’illes effectuent un travail improductif, c’est toujours la reprise ou l’arrêt de la production de plus-value qui pose une question de vie ou de mort pour le capital, et ce, peu importe la profondeur de la crise. On peut bien affirmer que lors de la « crise finale », lorsque les prolétaires auront décidé d’en finir avec ce bas monde, le capital, dans un dernier effort, utilisera probablement une répression extrême pour les contraindre au travail salarié18. Toutefois, ce n’est pas parce que, pour en finir avec le capital, le prolétariat doit se libérer de cette contrainte que celle-ci est l’élément déterminant de son appartenance de classe. Certes, la lutte du prolétariat peut aussi être représentée comme une lutte contre sa subordination par le capital, mais cela ne nous dit rien sur la dynamique spécifique de la lutte des classes dans le mode de production capitaliste et, corollairement, sur le rôle du prolétariat dans celle-ci. En ce sens, affirmer que le prolétariat regroupe tous les sans-réserves qui subissent la contrainte au travail salarié, c’est éluder le rôle spécifique du prolétariat dans le procès d’abolition du capital, à savoir sa capacité à rendre inopérant, à sa source, le rapport capitaliste lui-même – dont le contenu est l’extraction de plus-value – en s’appropriant/transformant/détruisant les moyens de production, c’est-à-dire en désobjectivant le capital.

Sur la contradiction prolétariat/capital

Soutenir que le prolétariat est en contradiction avec le capital, ce n’est pas uniquement affirmer que les prolos se font manger la laine sur le dos, que les capitalistes sont des bandits qui goinfrent le travail du prolétariat ou, de manière légèrement plus raffinée, qu’une classe parasitaire doit être évincée pour socialiser tous les aspects de la production. Ce qu’on doit entendre par contradiction prolétariat/capital, c’est que ces deux classes s’impliquent réciproquement, ne peuvent s’autonomiser l’une de l’autre et se trouvent dans un rapport d’exploitation dynamique qui, par son développement même, porte son dépassement; ce qui implique la fameuse révolution comme rupture dans le cours de la lutte des classes19. Précisons quelques éléments : par « implication réciproque », il faut entendre le fait que le prolétariat ne peut se reproduire qu’en produisant de la plus-value, c’est-à-dire en reproduisant les conditions de sa propre exploitation, et que le capital ne peut se reproduire qu’en offrant effectivement du travail au prolétariat20. Un·e employé·e peut être payé·e au prix de la reproduction de sa force de travail, mais si son travail ne s’objective pas en une marchandise qui est aussi produit d’autrui, qui matérialise son exploitation, son activité n’implique pas le capital au sens strict. De plus, insister sur le fait que la contradiction est un rapport d’exploitation dynamique c’est amener l’idée qu’il y a une spécificité propre à la contradiction travail nécessaire/surtravail dans le mode de production capitaliste. Bien entendu, du moment que les sociétés sont divisées en classes, elles sont marquées par des rapports d’antagonisme qui impliquent que plus la classe dominante exploite la classe dominée, plus elle s’enrichit. Cependant, la logique même du capital, qui est de s’autovaloriser en accumulant sur une base sans cesse élargie, produit une forme d’exploitation qui fait du rapport entre travail nécessaire et surtravail une contradiction qui tend à l’éclatement : le mode relatif d’extraction de la plus-value. Dans ce mode d’extraction où le capital intensifie l’exploitation en réduisant le travail nécessaire afin d’augmenter le surtravail, le capital exprime son caractère contradictoire : il a besoin du travail nécessaire pour produire du surtravail, mais le premier se présente toujours comme entrave à la réalisation de surtravail. Le surtravail ne peut exister sans travail nécessaire, mais le travail nécessaire est sollicité uniquement dans la mesure où il s’accompagne de surtravail21. D’un côté, le prolétariat lutte contre son exploitation, pour limiter, voire annuler, le surtravail, mais cette lutte est perdue d’avance à l’intérieur des conditions actuelles de production, puisque la vente effective de sa force de travail dépend de sa capacité à effectuer du surtravail. De l’autre côté, le capital tente d’éliminer le plus possible le travail nécessaire pour maximiser le surtravail, mais c’est uniquement dans la mesure où il y a travail nécessaire qu’il y a surtravail; « le capital pose le surtravail comme question de vie ou de mort pour le travail nécessaire.22 » Cette dynamique qui est celle de la lutte entre le prolétariat et le capital pose le rapport d’exploitation comme une contradiction pour lui-même du fait que le prolétariat est à la fois « nécessaire et de trop » (TC). Nécessaire, parce que sans lui, pas de création de valeur – donc pas de plus-value ni de capital – mais également de trop, parce que c’est en remplaçant cet élément vivant, flâneur et revendicatif qu’est le travail humain par la machine ou le robot qu’il est possible d’augmenter la productivité, de faire tendre le travail nécessaire vers zéro et d’augmenter le surtravail. C’est cette manière spécifique d’être en contradiction qui fait en sorte qu’au cours de sa lutte, le prolétariat en vient à un moment crucial où lutter en tant que classe du mode de production capitaliste devient impossible, puisque sa reproduction est constamment menacée par cette contradiction entre travail nécessaire et surtravail. C’est cette dynamique spécifique qui permet au prolétariat de mettre un terme à ce mauvais rêve qui traverse l’histoire de l’humanité en produisant une rupture révolutionnaire capable d’en finir pour de bon avec l’exploitation.

C’est uniquement en partant d’une telle conception de la contradiction qu’il est possible de faire sens des luttes qui éclatent incessamment. Sans cela, le développement contradictoire de notre société ne s’explique pas autrement que comme une chicane pour une plus grande part du gâteau. Nous ne pourrons jamais insister suffisamment sur ce dernier point, la définition du prolétariat et de sa contradiction avec le capital ne repose pas sur la démonstration que le prolétariat lutte parce qu’il est plus affamé, plus pauvre et plus indigné que tous les autres agents du mode de production capitaliste – le marxisme n’a jamais eu vocation à être une philosophie de la misère. Une conceptualisation rigoureuse du prolétariat doit avant tout permettre de répondre à la question suivante : quelle classe, de par la place qu’elle occupe dans les rapports de production, est-elle en mesure d’abolir la société capitaliste?

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Source: Dndf.org