Il y a 100 ans, la Russie était agitée d’insurrections populaires réclamant l’émancipation de tous au cri de « à bas le tsar » en février 1917 puis « le pouvoir aux soviets » en juillet 1917. Aujourd’hui, un siècle plus tard, c’est un film qui agite la Russie : « Matilda » sorti en ce 23 octobre 2017. Ce film du réalisateur russe Alexis Ouchitel raconte l’histoire d’un triangle amoureux entre la danseuse Matilda, le futur tsar Nicolas II et le Grand-Duc André, cousin germain de Nicolas.

En effet, « Matilda » est le récit de la liaison du futur Nicolas II avec la ballerine Mathilde Kschessinska. Pourtant, après leur rupture, quelques temps après le mariage du tsar, l’histoire ne s‘arrête pas là. Nicolas II demande à son petit-cousin, le Grand-Duc Serge, de veiller sur Mathilde. Celui-ci tombe amoureux de la jeune danseuse. On ne sait pas si ses sentiments furent réciproques, ou si Mathilde se servit de cette relation pour en tirer des avantages matériels et professionnels, en particulier obtenir le titre de Première Ballerine. Bref, le tsar amoureux d’une danseuse met sans dessus dessous religieux orthodoxes et monarchistes, révélant ainsi l’état moral d’une Russie plus que rétrograde.

Bien que cette relation soit avérée historiquement, le film a été l’objet de violentes polémiques. Avant même sa sortie, plusieurs centaines de personnes regroupées dans le mouvement La croix royale ont signé une pétition demandant l’interdiction du film, jugé offensant pour les sentiments religieux des croyants et qui calomnierait Nicolas II en déformant la vérité historique. L’Église orthodoxe crie au scandale, dénonce un sacrilège et des organisations nostalgiques de l’Empire menacent d’incendier des salles de cinéma si le film « Matilda » y est projeté. La protestation fait rage depuis, sous des formes diverses, dans de nombreuses villes de Russie. Le 31 août, à Saint-Pétersbourg, un cocktail Molotov a visé la compagnie Rok dans les studios où Alexeï Outchitel a en partie tourné Matilda ; le 4 septembre, une camionnette remplie d’essence et de bonbonnes de gaz a explosé en tentant de forcer les portes du cinéma Kosmos d’Iekaterinbou.

Comble de l’ignominie selon les détracteurs du film : le rôle de Nicolas II est joué par un acteur allemand, Lars Eidinger, et qui plus est, homosexuel. Face au déferlement de réactions haineuses ouvertement homophobes et de menaces nombreuses, celui ci avoue avoir peur et vient d’annoncer qu’il ne se rendrait pas en Russie pour la sortie du film. Au moment même des commémorations timides et gênées des insurrections de juillet et d’octobre, ce triste spectacle que nous donne la Russie nous rappelle que l’histoire n’est pas toujours une marche en avant, surtout quand la religion renforcée par le nationalisme et le populisme parvient à raviver l’obscurantisme tout droit sorti d’un autre temps.