Juillet 31, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Je n’ai guère voyagé ni appartenu à quelque milieu que ce soit auquel je puisse entièrement me rattacher. Le véritable moment où j’ai le sentiment d’appartenir à la race humaine c’est dans les transports en commun.

J’adore cette liberté de pouvoir être interpellée par quelques visages inconnus qui s’offrent à moi le temps d’un voyage, le temps d’une pause où je n’ai rien d’autre à faire que de me laisser submerger par la présence d’une personne en face de moi parfaitement inconnue. Je devrais penser que cet individu-là n’est là que par hasard et qu’il m’est étranger. Or ce n’est jamais ce qui se passe dans ma tête.
Lorsque la personne est jeune, je me réjouis de sa fraicheur, de son insouciance. Lorsqu’elle est âgée ou même très âgée, je ne puis m’empêcher de m’interroger sur son rapport à la vieillesse et à ce corps qui ne répond plus aux exigences mentales de la beauté.

L’autre jour, j’ai observé avec un pincement au cœur une personne qui avait dû être jolie dans sa jeunesse mais son visage fin était désormais figé, arborant une sorte de grimace, une moue de mauvaise humeur. Certainement, elle avait eu recours à la chirurgie esthétique et ce qui m’a paru dramatique c’est que son expression figée ne coïncidait pas avec son état d’esprit. Son regard était plutôt doux mais singulièrement fatigué. Que n’a-t-elle laissé le temps courir sur son visage, pensais-je. Elle était devenue prisonnière d’une image qui ne résonnait plus que dans ses souvenirs. Comme pour la narguer, autour d’elle rayonnaient naturellement des jeunes gens tout simplement heureux de vivre. La condition humaine me direz-vous. Rien que de très banal.
« S’échapper de cette prison » voilà ce que disait le regard de cette femme. Alors je me suis laissé emporter par ses yeux gris, par la physionomie de son mari, tendre et paisible à ses côtés. Allais-je donc les juger ces touristes qui n’aspiraient à ce moment-là qu’à une petite joie, celle d’admirer le superbe point de vue sur la mer depuis le jardin exotique de Eze. Et de quel droit ? Je refuse de me moquer, ce qui m’intéresse c’est de récolter les messages que les corps délivrent à leur insu.
Ce ne sont plus des apparences, ce sont des histoires de vies et je songe qu’elles ne sont pas figées, bien au contraire, puissent-elles dès lors qu’on les devine nous rendre plus humains !

Je n’ai aucun argument philosophique ou rationnel pour soutenir l’indéfinissable sensation d’appartenir au genre humain – qui fait également partie du genre animal – Mais n’importe comment il y a ce que nous disons, ce qu’on nous fait dire, ce qu’on a appris à dire, que sais-je encore, et puis ce qui ne peut faire l’objet d’aucun discours, le sentiment inaltérable d’être seul ou au milieu des autres.
Eze, le 1er Août 2022
Evelyne Trân




Source: Monde-libertaire.fr