Le verbe « télétravailler » vient de faire son entrée dans la nouvelle édition du Petit Robert , un an après celle du mot « télétravailleur » dans Le Larousse. Or, selon la linguiste Aurore Vincenti, les premières occurrences du « télétravail » apparaissent à la fin des années 1970 (Dis-moi Robert, 1er mai 2020).

En effet, on le trouve associé à l’automation et à l’informatique sous la plume de l’économiste Robert Fossaert (La Société, 1977). Pour sa part, Alain Faujas l’emploie, entre guillemets, à une époque marquée par le développement rapide de l’automatisation – on parle alors du Télétel ou de l’arrivée du Vidéotex. En conclusion, le journaliste évoque les risques d’une télématique dangereuse « qui tue le travail et l’autonomie » (Le Monde, 13 décembre 1979).

Dans un rapport pour le Conseil économique et social, Louis Lacoste a pointé à son tour les effets contradictoires du changement technologique qui entraîne à la fois « l’amélioration du travail pour les hommes d’études, de conception, de recherche, de direction, et une certaine détérioration des conditions de travail par la monotonie des tâches, notamment de saisie de données »  (Journal officiel de la République française, 21 avril 1983).

Une décennie plus tard, l’urbaniste Paul Virilio estime que l’on assiste à une révolution du mode de production associée à l’émergence d’une société à deux vitesses « se dissociant entre, d’un côté, les nantis (les branchés du travail à distance) installés dans leurs immeubles intelligents, télétravaillant d’arrache-pied au rythme du temps mondial des marchés (cocooning) et, de l’autre, les défavorisés, les réfugiés sociaux contraints, quant à eux, à d’incessants déplacements d’une entreprise à l’autre, d’une région ou d’un pays à l’autre sur l’ensemble de notre vieux continent (nomading) » (Chimères, printemps 1994).
Alors que l’économiste Alain Rallet a voulu répondre aux « craintes de nombreuses personnes de perdre tout contact humain direct » en affirmant que le télétravail ne concerne qu’une fraction de salariés (Sciences humaines, avril 2000), G. Bad affirme qu’avec les nouvelles technologies, « l’entreprise va commencer à pénétrer dans la sphère privée des individus » et qu’elle « n’est plus tenue de prendre en charge tous les coûts découlant directement de l’exercice du télétravail (matériels, logiciels, abonnements, communications, électricité…) » (Échanges, été 2018).
Bref, dans « télétravailler », il y a « travailler ».
Nedjib SIDI MOUSSA


Article publié le 24 Août 2020 sur Monde-libertaire.fr