Mai 2, 2022
Par Lundi matin
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Si une élection est censée nous laisser rêveur quant à la « volonté du peuple » que le résultat est censé exprimer, cette simple reconduction pose, elle, une question plus simple : qu’est-ce qui est reconduit ?

La question semble simple, mais il n’est pas si facile d’y répondre, peut-être, entre autres, parce que les médias dominants entourent les agissements de la macronie d’un rideau de fumée. Tout se passe comme si un étrange pacte était passé, qui consiste à s’accorder sur un « fait » : dans un monde dont on nous dit qu’il est devenu extrême dans ses moindres parties, le seul extrémisme légitime serait celui qui forgerait ses armes à partir des anciens cadres du monde commun. Si bien qu’on essaye de nous faire passer pour républicain le fait de détruire le droit au nom du droit en y implantant durablement des mécanismes d’exception et des lois scélérates ; de retourner la neutralité de la laïcité en machine de guerre – au premier chef contre la religion musulmane ; de changer l’idée même de République en une norme, c’est-à-dire un ensemble de valeurs qui permettent de mesurer les taux de séparatisme dans le tissu national selon qu’on y souscrit ou non ; de faire vibrer la corde du service public qu’on a savamment élimée et de le défendre hardiment contre ses propres usagers, dont l’usage, justement, risquerait désormais de lui être fatal (dans le genre ferme ton bureau de poste pour qu’il reste ouvert, ou confine ton pays pour sauver l’hôpital), – et ainsi de suite jusqu’à la très alléchante « redéfinition de notre contrat social » promise par le porte-parole du gouvernement. Républicain tout cela, qu’on nous dit, c’est-à-dire modéré. Ce qui ne nous aide guère à percevoir cette forme là d’extrémisme, malgré les signaux d’alarme qui se multiplient de toutes parts.

Mais il y a plus, et on ne peut pas toujours rejeter la faute sur la construction médiatique du on pense. Vous avez sûrement croisé de ces gens, qui ont l’air plutôt sensés, pas totalement désinformés, avec qui vous avez pu discuter des points évoqués ci-dessus, et même tomber d’accord sur beaucoup d’entre eux, de ces gens qui semblaient donc percevoir ce que signifie la macronie, et qui sont gaiement aller reconduire le pouvoir en place, parfois même dès le premier tour. Bien sûr il y a la sociologie, bien sûr il y a les intérêts de classe. Mais il semble qu’un mystère irréductible à ces coordonnées se manifeste dans le discours dont ils enveloppent cet acte. C’est un langage qui vous apprend d’un coup le sens de ce mot que tant d’années d’école n’avaient pas réussi à enseigner : équivoque. Un langage équivoque, c’est un langage où chaque atome de vérité (la casse du droit, la République de combat, l’acharnement néo-libéral sur l’environnement, etc.) se voit immédiatement contrebalancé par autre chose, qu’on parvient mal à saisir (oui mais tout de même … la République républicaine, la planète great again, le one ocean, etc, etc), mais qui donne à l’ensemble un inimitable goût de confusion et un léger sentiment de vertige. Tout se passe comme si on ne parvenait pas à réaliser tout ce que l’on sait. Un pareil affect de sidération dépasse de loin ce que pouvait créer en nous la pauvre ritournelle du en même temps, qui n’a jamais fait tourner la tête à quiconque. Mais alors d’où vient cet affect ?

Pour se mettre sur sa piste, on peut partir d’une phrase quelconque prononcée le soir du second tour : « l’invention collective d’une méthode refondée pour cinq années de mieux ». Voilà une séquence de mots qui sortait de la bouche du type à la tribune, ce soir-là. Et aussitôt un léger pincement s’empare de votre nuque, comme l’ombre d’un problème avant de pouvoir le cerner distinctement. Vous repassez les mots dans votre tête. Le type parle d’invention, alors qu’il ne se cache pas de vouloir pousser plus loin les lignes du même programme. Il la dit collective, après avoir démontré pendant cinq ans à quel point l’exercice du pouvoir pouvait être solitaire. Il parle d’une méthode, quand il n’est pas exagéré de dire que l’improvisation en a été la règle. Il la veut refondée, alors que tout n’est plus justifié que par le rejet de l’opposé (des famas dans les gares au vote « républicain », en passant par la 5G et les réformes d’austérité). Tout ça pour cinq année de mieux, là où même les macronistes les plus illuminés et leurs copains startuppers ne s’illusionnent pas sur le fait que tout se dégrade passé les murs des ghettos de riches.

Après avoir lu ça, vous vous dites sûrement que j’ai bien choisi ma phrase « quelconque », et que mon peu de sympathie pour le pouvoir en place me rend facile d’en prendre le contre-pied. Peut-être même que je fais preuve d’un peu de mauvaise foi, que je tords le sens des mots. Sauf que tout est comme ça. Par exemple, parmi mille autres, ce « nous tous » choisi pour intituler la campagne d’un Macron qui a méthodiquement séparé la population en catégories distinctes, avec leurs régimes de droits, leurs impunités, leurs accès différenciés au territoire. Ou ce fantastique « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », au sortir d’un confinement où les gros vont manger les petits encore plus facilement, et les milliardaires multiplier leurs milliards. Et tout est comme ça [1]. Avant d’analyser le phénomène, il faut parvenir à l’entendre, à franchir l’effet de sidération qui nous empêche d’y croire. La macronie tout entière se déplace dans cette texture acoustique. On peut toujours dire que les mots ne sont que des mots, mais cet usage là du langage joue sûrement en grande part dans la puissance de déréalisation du macronisme. Le chaleureux sourire sous le « nous tous » est d’autant plus glaçant qu’on ne parvient jamais tout à fait à y croire, on sait qu’ils n’ont pas pu ne pas y penser, mais que, quand même, ils n’ont pas pu avoir ça en tête. On va même jusqu’à se dire que ces balourds n’ont jamais entendu parlé du collectif NousToutes quand ils déversent leurs grands mots sur la condition des femmes au pied des lettres capitales NOUS TOUS. On se dit qu’on exagère, on prend sa température, on demande un test pour le séparatisme à la pharmacie. Bref, sidération.

Maintenant qu’on a mis le doigt sur un des phénomènes qui entretient cette sidération, on peut essayer de l’analyser. Habituellement, la parole politique évolue dans le cercle de l’hypocrisie. Il s’agit de présenter la réalité sous un jour qui la voile à des degrés divers, ou de la tordre carrément par un mensonge qui reste dans l’ordre du plausible. Vous me direz, rien de nouveau avec Macron & cie. Eh bien si justement. La rhétorique du pouvoir en place quitte justement l’orbite de l’hypocrisie pour aller se placer sur la trajectoire inverse au cours des choses, dans une sorte de franche symétrie axiale.

Qu’est-ce que ça change ?

Le système de l’hypocrisie suppose que l’écart entre ce qu’on sait et ce qu’on dit reste raisonnable. Et quand un mensonge remonte à la surface, il produit un double effet de réel : en même temps qu’on découvre une nouvelle version de l’affaire, on découvre une subjectivité hypocrite au travail derrière les affirmations périmées. Le masque tombe, on a un accès subjectif, une prise – ah c’est ça le petit jeu que tu jouais.

Si le système de la contre-vérité éclatante nous laisse démunis, nous sidère, c’est tout simplement parce qu’il faudrait poser une hypocrisie maximale, une duplicité infinie. On n’a aucune prise sur l’infini, on en arrive plutôt à se dire que Macron y croit un peu lui-même, qu’il ne sait pas bien ce qu’il fait. Un tel niveau de duplicité devient irréaliste. Chercher ce qui se trame dans cette subjectivité ne peut plus relever que de la recherche du complot [2], mais aucun réseau de causalité ne parvient à arrimer définitivement au réel tant de féérie perpétuellement renouvelée.

La macronie, qui n’a aucune singularité, aucune nouveauté politique, a peut-être celle-là d’avoir inventé un nouveau système du langage. Une sorte de glacier rhétorique, perpendiculaire à la vérité, sans prises, sans cesse fondu au soleil des faits, et sans cesse recristallisé, opaque dans son énigme centrale. Comment y ménager un accès ?

L’ex-députée LREM Frédérique Dumas, qui a fréquenté tous ces zozos, nous fournit une indication précieuse : « ce sont des personnes très conceptuelles qui ont un problème réel de lien entre le concept et la réalité », ou encore : « quand ils énoncent un concept (…) le lien avec la réalité ils le font pas, parce qu’ils ne sont pas équipés » [3]. Il ne faudrait certes pas donner dans la mythologie des grosses têtes conceptuelles. Ce qui m’intéresse plutôt, c’est l’absence de lien. Qu’est-ce qu’un concept délié ?

Les amérindiens Tupis, qui sont également très conceptuels, ont eux aussi un drôle d’usage du langage. Quand deux êtres humains se marient, ils ont un mot pour dire mariage, et quand il se passe tout un tas de choses pas très claires entre des tapirs, ils disent également qu’il y a mariage. Les anthropologues habituellement essayent de leur faire dire que le mariage dans le cas des tapirs est une métaphore, un déplacement de l’usage de ce mot hors des affaires humaines, peut-être même une petite projection anthropocentriste, non, tout de même ? Eh bien rien du tout, nos Tupis ne démordent pas de cela : il n’y a pas une vague analogie entre les deux domaines, mais bien pure univocité du langage : le mariage se dit exactement de la même manière des humains et des tapirs. Il n’y a pas un mot équivoque qui veut dire en fait deux choses différentes, mais une même forme parfaitement univoque qui s’applique aux deux. Comment cela est-il possible ? Tout simplement parce que notre concept de mariage, à nous, est un concept lié à certaines caractéristiques concrètes : le fait qu’il y ait contrat, loi qui reconnaît le contrat, consentement mutuel, etc., tout cela entre directement dans la définition de ce qu’on entend par mariage. Il faut alors imaginer que les Tupis ont un concept de mariage qui est un concept délié : une forme conceptuelle qui ne se définit pas directement par sa correspondance à tel ou tel aspect concret, c’est-à-dire quelque chose comme : il y a mariage quand des esprits se rencontrent pour une certaine durée. Une fois posé que l’esprit est la chose du monde la mieux partagée en régime animiste, vous verrez beaucoup de mariages dans votre vie – dans l’assortiment de couleurs des tiges teintes d’une parure ou au milieu d’une bande de tapirs [4].

Non, je ne suis pas en train de suggérer que la matrice du macronisme est à chercher dans une filiation secrète avec les indiens Tupis. Mais plutôt qu’il faut sauter vers un autre régime du langage, celui de l’univocité des mots, si on veut parvenir à interpréter de manière crédible l’écart entre l’éclat d’acier des agissements de la macronie et le sourire éclatant de ses contre-vérités, et tenter ainsi de sortir de l’équivoque généralisée où nous tient cette dissonance cognitive savamment entretenue. Prenons le cas de l’écologie. Quand on sait ce qu’ils font (jusqu’à faire démissionner le radicalissime Hulot), et qu’on constate ce qu’ils disent (jusqu’à la grosse caisse du futur-premier-ministre-écolo), on tombe dans cette dissonance cognitive : ou bien ils atteignent des niveaux de duplicité jamais vus, se servant des mots non plus comme de simples masques hypocrites mais bien comme d’une couverture au sens militaire du terme, ou bien vous avez raté quelque chose, c’est vous qui tordez le réel, votre goût de la critique l’emporte sur votre probité, etc. etc. Parce que ce que vous entendez par écologie, en tout cas au niveau des discussions de famille, c’est un concept lié à certains aspects concrets, comme : ne pas tout bétonner, interdire certaines substances qui tuent les animaux et les humains, encourager ce qu’on appelle l’« agriculture biologique », aller vers des sources d’énergie qui ne bousillent pas tout avant pendant et après leur utilisation, etc. Sauf que si on prend au sérieux l’indication de madame Dumas, pour comprendre l’usage du langage propre à la tribu macroniste, il ne faut pas trop se dépêcher de lier le concept d’écologie à quoi que ce soit. Il faut d’aborde le recueillir comme forme pure, le faire résonner en tant que concept, de manière un peu incantatoire, l’écologie, l’écologie, et surtout à un niveau très général : l’écologie, c’est ce qui permet d’éviter la catastrophe écologique. Voilà, on s’installe à ce niveau-là. Et depuis ce niveau purement logique, il y a une tout autre manière de raccorder l’écologie au concret : l’écologie, c’est la « croissance verte », et la croissance verte, c’est la convergence NBIC [5]. Et la convergence NBIC ? Il suffit de déplier l’acronyme pour en faire dégorger le concret : Nanotechnologie Biologie Informatique et sciences Cognitives. Le plan de l’écologie est ainsi envisagé comme la convergence d’une surcouche technologique capable d’analyser en temps réel l’évolution de la catastrophe et de lui fournir des réponses économiquement compatibles avec les mécanismes de marché – c’est-à-dire : des réponses juteuses et parcellisées. Et là vous retrouvez parfaitement le plan de la macronie : des capteurs partout (jusque sur les humains), un réseau 5G pour les relier, une agriculture sur-technologisée faisant usage des poisons avec « précision », des acteurs privés qui ont les coudées franches, etc.

Autrement dit, si mon hypothèse est juste, quand Macron monte dans les aigus à propos d’écologie, il n’est pas à un niveau maximal de duplicité, pensant à l’écologie au sens où vous l’entendez, et mettant en œuvre son contraire – la destruction écologique. C’est qu’il s’est hissé à un point où le langage est devenu parfaitement univoque : l’écologie se dit exactement de la même manière du développement durable et du développement effréné [6]. Ce qui est important, c’est que l’équivoque, elle, n’existe que pour nous, pauvres mortels, qui essayons de trouver une cohérence d’ensemble entre les discours et les actes du gouvernement et qui ne pouvons constater que ce qui, depuis notre point de vue inférieur, apparaît comme pure contradiction. De là cette sidération si particulière qui nous empêche de réaliser ce que nous savons, et ce brouillard d’équivoque généralisée que ne parviennent pas à percer les prises de position les plus virulentes. Brouillard qui forme peu à peu le fond de l’air et qui est le meilleur allié du pouvoir en place, sûr de toujours pouvoir s’y réfugier. Brouillard qui forme en retour le fond des discours de ceux qui voient dans la macronie une forme moindre de tous les maux qui nous guettent, et participent ainsi à son invisibilisation. A ceux-ci il faut répondre : non, leur programme est celui d’une catastrophe univoque, elle se dira exactement de la même manière de tous les aspects de notre existence – et cette fois on pourra rester à un niveau très concret pour le dire.

Bien sûr, pour avoir tout à fait les moyens de dire cela, il faudrait poursuivre cette démonstration sur tous les points évoqués plus haut, et pas uniquement au sujet de l’écologie. Il me semble que cette démonstration est plutôt tenable et surtout assez monotone. Chacun.e pourra la compléter pour son compte.

Je voudrais plutôt, pour finir, formuler deux thèses complémentaires sur le régime acoustique propre à la macronie, en forme de programme d’écoute :

1/ Nous n’avons pas encore tiré toutes les conséquences du délitement de la forme sujet ou de la forme personne, forme censée opérer une synthèse relativement cohérente à partir des situations qui nous traversent (synthèse formant justement la personne et sa personnalité). A la place du je et de ses convictions « propres », l’effrangement des situations, des stimuli et des réponses adéquates fournies avec un maximum d’agilité. Ainsi, les prises de position des soldats de la macronie ne doivent pas être comprises en fonction d’un projet cohérent et partagé, mais en fonction d’un calcul de l’optimum de résonance propre à chaque situation singulière. La valeur de vérité n’entre en rien dans ce calcul. Ainsi au début du premier mandat, on cherchait l’optimum de la virginité politique (on a sans doute oublié, enterré sous les affaires du quinquennat qui vient de s’achever, cette phrase de Macron en campagne, à propos de la moralité de la vie politique : « comment peut-on incarner l’État l’autorité, donner des leçons à tout le monde ce qu’on devrait faire (…) en s’étant rendu coupable de telles fautes », 04/10/16). Au sortir du confinement qui a démontré que tout tenait par le bas, on promettait d’inverser la pyramide sociale ; le soir de l’élection où très peu adhèrent, on se dit « dépositaire » du vote de tout le monde ; on baisse la voix quand il faut, on la monte au bon moment ; on souffle l’ultra-droite et la solidarité – bref on calcule f(x) et on s’arrête quand x = max. Les prises de position ne se font plus à partir d’un calcul d’angle qui rapporte la position la plus populaire à l’alignement du cap qu’on veut tenir (l’écart mesurant encore une fois l’hypocrisie). Chacune est prise pour elle-même, en fonction de la résonance des quatre murs de la pièce [7].

2/ Peut-être plus encore que le clivage droite-gauche, c’est la forme parti qui se délite complètement. Plus de forme parti, ça signifie que les discours ne sont plus enregistrés par un appareil de parti, par tout un tas de petites cellules, de cabinets et de sous-machins qui croient un peu à ce que vous dites et à qui vous ne pouvez pas répondre on s’assoit dessus quand vous venez d’annoncer un truc nouveau et opposé à votre précédente prise de poisition. Au temps des grands partis, l’hypocrisie se logeait surtout dans l’opération d’inscription-traduction-trahison par le parti au pouvoir, au cours de son mandat, de la parole donnée par les dirigeants aux gouvernés. Aujourd’hui, la force d’une parole exécutive tend à s’évanouir avec l’instant qui la portait, et les actions entreprises tendent donc à être parfaitement décorrélées du verbe politique, ou sont, en tout cas, dans un rapport plus compliqué que celui de la traduction-trahison.

On aura à tirer les conséquences acoustiques de tout cela, et à élaborer collectivement le plan d’attention qui permette de percevoir nettement les actions en cours, à tous les niveaux. Comme dans tout schème sensori-moteur un peu réel, il n’y a pas de perception sans action, et réciproquement. Pour que ça prenne, nous n’avons pas cinq ans.

Symplokè




Source: Lundi.am