Fin juillet, malgré une humidité typique d’un hiver indien, les 1 500 participants du Festival des luttes à Plougonver (22) sont sortis tels des champignons pour contester projets miniers et autres aménagements inutiles. Les Bretons savent faire contre mauvaise fortune météo bon kir.

« Fier de ne rien faire… fier de ne savoir rien faire. » Les Olivensteins, groupe punk mythique de la fin des seventies en éphémère reformation, livrent un concert sans concession… pour leur âge et celui d’un public intergénérationnel (comme on dit). Pendant trois jours, à grand renfort de concerts, de débats et de projections, la deuxième édition du Festival des luttes, tant pis pour la pluie et la fréquentation moitié moindre qu’en 2016, a envoyé du bois dans les bois, alors que la maréchaussée multipliait les contrôles salivaires aux alentours. Entre deux verres de Petit-Pont (le rouge des festoches locaux, qui commence à épuiser certaines patiences gustatives) à la buvette, Goulven du collectif Douar Didoull (« la terre sans trou »), à l’origine de la manifestation, est revenu sur les débuts d’une contestation initiée fin 2013. « Tout est parti de l’annonce par Macron, alors ministre de l’Économie, que plusieurs Permis exclusifs de recherche minière (Perm) allaient être délivrés dès 2014, notamment dans le Massif armoricain. Ces Perm donnent toute latitude aux sociétés minières pour procéder à des forages sur des surfaces allant jusqu’à 400km². »

La géologie bretonne a particulièrement attisé les convoitises de Variscan Mines, entreprise à capitaux australiens qui espère dénicher de gros filons de cuivre, zinc, tungstène et autres ressources nécessaires à la fabrication des produits high-tech. « La force du collectif, reprend Goulven, s‘est appuyée très vite sur l’esprit de résistance des communes et de la population de ce coin de Bretagne à dominante rurale. Variscan souhaitait procéder à des analyses aériennes du sol par électromagnétisme ; du coup, les maires ont pris des arrêtés d’interdiction de survol de leurs territoires. » De leur côté, les propriétaires de parcelles, cultivées ou en friche, en ont bloqué l’accès aux employés de Variscan. Et lors d’une journée d’action, les habitants ont été invités par Douar Didoull à acquérir symboliquement des parts de propriété de la forêt domaniale de Koad an Noz, toujours dans l’idée d’empêcher les forages. « La mobilisation a porté ses fruits, notamment en obligeant les candidats aux législatives, y compris les macronistes, à se positionner contre les projets miniers. Le conseil régional, pourtant à la solde de l’actuelle majorité présidentielle, a également demandé un moratoire sur ce dossier. Mais rien n’est gagné tant que les Perm n’auront pas été annulés », constate lucidement Goulven.

Épouvantail zadiste

Une réunion interministérielle est prévue d’ici peu sur le sujet. En attendant, les nouveaux dirigeants de Variscan (l’ancien directeur, Michel Bonnemaison, est parti s’occuper d’un projet ariégeois en guise de « mutation avec promotion ») jouent les pleureuses – ils se plaignent de malentendus susceptibles d’enflammer des oppositions de type Zad. Et agitent du même élan le chantage aux emplois directs et indirects associés au lancement d’une exploitation minière. Des arguments battus en brèche par Goulven : « C’est un écran de fumée classique dans ce genre d’opération de communication où l’on affirme que si les gens sont contre les projets, c’est parce qu’ils n’ont pas compris quel est leur intérêt. » Quant aux emplois, ils sont souvent occupés par des techniciens ou des ingénieurs déjà sous contrat avec les multinationales du secteur. Et ils sont de toute façon ultra-précaires : une fois le filon épuisé, on va creuser ailleurs, laissant les collectivités et la population locale se débrouiller avec les dégâts causés à l’environnement.

« Ni ici ni ailleurs », proclame la banderole du festival, qui donne aussi toute sa place aux initiatives anti-mines ayant fleuri partout sur le territoire métropolitain comme ultramarin. En témoigne la présence du collectif creusois Stop Mines 23, venu confirmer le maintien de sa journée d’information, de fête et de débat du 12 août en dépit de l’arrêt de toute prospection sur le Perm de Villeranges. Car il ne s’agit pas seulement d’action de type Nimby (Not in My BackYard, « Pas dans mon jardin »). Mais plus généralement de revendiquer un autre modèle de société, moins productiviste, moins consumériste et moins obsédé par le tout-technologique.

Également présent, le collectif guyanais Or de question a présenté au public breton le projet titanesque de la Montagne d’or(sic), porté par une multinationale russe là aussi chaudement soutenue par Macron. Une fosse de 2,5 kilomètres de long sur 500 mètres de large et 400 de profondeur, une déforestation massive pour construire des routes, une installation électrique de 20 mégawatts, le tout à proximité de deux réserves biologiques et sans réelle consultation de la population guyanaise. Enfin, le dimanche, dernier jour du festival, deux représentants des collectifs opposés à la construction du tunnel du col de Tende, sur la frontière franco-italienne, ont témoigné de l’intense répression qui frappe celles et ceux pratiquant une solidarité de base avec les migrants. Ils ont aussi raconté l’incroyable rebondissement, au début du mois de juin dernier, qui a conduit à l’arrêt du chantier et à une procédure des autorités italiennes contre l’entreprise chargée des travaux de doublement du tunnel. Pour dissimuler l’économie d’une fondation en béton armé, la boîte a falsifié plusieurs rapports constatant un éventrement et un affaissement de l’ouvrage sur plusieurs mètres. Ou quand les promoteurs des grands projets inutiles et leurs complices sabotent eux-mêmes le boulot…

NDLR : Pour plus de précisions sur le sujet, se reporter au site alternatives-projetsminiers>.

« Des hommes à figure de cadavre »

« Le premier exemple de “multinationale” [à caractère] colonial », « un des premiers modèles d’investissement capitaliste » : l’histoire résonne parfois étrangement avec le présent. La description des 150 ans d’exploitation de la mine de Poullaouen, commune voisine du projet minier de Variscan, rendrait presque fastidieux la lecture d’un tract de Douar Didoull. De 1732 à 1874, la mine a été « la deuxième industrie du pays par la taille ». Émile Souvestre, qui part à la recherche des derniers Bretons en 1836 [1], y croise « des hommes à figure de cadavre, une ceinture de cuir autour du corps, une lampe de fer suspendue à l’habit, et le pen-bas [2] à la main ». La journée de travail peut durer jusqu’à 16 heures en été. Adrien Proust, médecin et père de l’écrivain, pourrait être président d’un comité éthique aujourd’hui : « Sur 85 ouvriers employés aux fonderies de Poullaouen, on notait seulement 10 atteints [du saturnisme] en deux ans » ! Et Alexandre Vézian, père d’aucun écrivain, écrit confortablement attablé à son bureau qu’avec le taux élevé d’acide carbonique, « la respiration était gênée, mais le travail restait possible ». Il ne manque pas d’air !

Cambry apporte de l’eau polluée au moulin des écologistes actuels. En 1792, dans son Voyage dans le Finistère, il note : « Les rivières du district étoient très poissonneuses, mais les écoulemens des mines ont détruit les brochets, les dards, les brèmes et les perches qui les peuploient : ils périssent, comme les arbres qui paroient les rivages, et qui sont à présent à cinquante pieds sur les deux rives, dépouillés de feuillages et brûlés jusqu’au cœur. Les écoulemens de ces mines font le désespoir des habitans de la campagne ; leur influence est mortelle : les hommes languissent, décolorés, attaqués du plomb, de coliques d’entrailles, surtout dans les communes de Locmaria, de Plouié, du Huelgoat. »

Si la région est souillée, elle ne s’enrichit guère des trous creusés dans son sous-sol. Les capitaux sont protestants (suisses, puis allemands), et les profits énormes (près d’un milliard d’euros actuels en 36 ans) sont drainés vers l’extérieur. Les paysans-ouvriers ne s’en laissent pas conter. « Les épisodes violents sont courants », résume Francis Favereau. En 1767, les laveuses se mettent en grève, car la Compagnie veut baisser leurs salaires. Le mouvement dure six semaines et la direction cède. Plus tard, les ouvriers se révoltent suite à une ordonnance du gouvernement révolutionnaire de 1793. La mine sera nationalisée l’année suivante.

Pour finir, chantons avec Auguste Brizeux, poète romantique breton du XIXe siècle, « Prenez garde / À l’Esprit de la mine ! / Il est traître et subtil. / Veillez bien sur vos pas. / Je connais sa colère / Lorsqu’un travailleur chante ou siffle dans sa terre ».

Gildas Kerleau

(Avec l’appui de la thèse de Francis Favereau)


[1] Les derniers Bretons est une enquête à la fois journalistique, ethnographique et historique sur les coutumes bretonnes. L’ouvrage a été maintes fois réédité – dont en 2013, chez l’éditeur Des Équateurs.

[2] Bâton traditionnel breton, gourdin, casse-tête.

Source: http://cqfd-journal.org/Tais-toi-et-creuse -