Par Baptiste Alchourroun {JPEG}

Il n’y a pas grand-chose Ă  dire sur Olaf. C’est un garçon convenable. Bien notĂ©. ApprĂ©ciĂ© pour son enthousiasme. MoulĂ© comme il faut. Sociable en diable. Et plutĂŽt sĂ©duisant avec ça, dotĂ© de ce charme scandinave Ă  la fois lisse et torride qui fait rĂȘver les amateurs et amatrices de virilitĂ© sauce Krisprolls.

La plupart des autres employĂ©s apprĂ©cient sa compagnie. Certains d’entre eux semblent mĂȘme s’ĂȘtre liĂ©s d’amitiĂ© avec lui, puisqu’il me revient Ă  l’occasion la mention de soirĂ©es oĂč il aurait « assurĂ© comme un maboul Â» et « fait marrer tout le monde Â».

Les chefs aussi l’ont Ă  la bonne, puisqu’il a rĂ©cemment Ă©tĂ© prolongĂ© avec augmentation. Et cela sans susciter de grincements ou de jalousie, tant il prend bien garde Ă  ne pas nous Ă©clabousser de sa rĂ©ussite.

Oui, Olaf est un garçon parfait. Pas un cheveu qui dĂ©passe et une stature sociale en tungstĂšne.

Et pourtant, c’est plus fort que moi : je ne le supporte pas.

Du tout
.

Il suffit qu’il entre dans mon bureau ou stagne Ă  cĂŽtĂ© de moi Ă  la machine Ă  cafĂ© pour que mes nerfs se hĂ©rissent.

C’est comme ça : du fond de mes tripes, je le hais.

Absolument, purement, viscéralement.

J’ai longtemps dĂ» rĂ©primer cette envie de le baffer. AssurĂ©ment, je ne pouvais pas me permettre de laisser sortir ce « Ta gueule Olaf Â» qui bramait en moi quand je l’écoutais dĂ©blatĂ©rer sur la derniĂšre victoire du PSG ou vanter le robot domestique qu’il s’était offert pour parfaire ses smoothies.

Pas convenable, ma haine, pas socialement acceptable.

Je gardais donc ça en mon for intĂ©rieur, forgeant mon ulcĂšre au quotidien, avec en tĂȘte de puissants fantasmes inassouvis oĂč j’empalais Olaf sur le bĂąton merdeux de sa propre insignifiance.

Ce qu’il m’a fait ? Rien du tout.

Simplement : il parle, se dĂ©place, respire.

Insupportable.

Perso, je n’ai pas trop mal vĂ©cu la pĂ©riode dite des « sept confinements Â». J’en ai mĂȘme tirĂ© le grand plaisir de ne pas ĂȘtre confrontĂ© au quotidien Ă  l’horripilant faciĂšs satisfait d’Olaf, ou alors via un Ă©cran – le tĂ©lĂ©travail a ses vertus. Quand le gouvernement a annoncĂ© la fin des vacances, c’est donc avec une certaine apprĂ©hension que j’ai repris le chemin du boulot. Et j’avais bien raison de flipper : Olaf avait encore augmentĂ© son taux de baffitude existentielle, puisqu’il avait rĂ©ussi Ă  se confi no-choper Norma, la petite rousse du service compta que je convoite en vain depuis cinq ans et qui a grandement enrichi ma collection de rĂąteaux.

J’aurais donc forcĂ©ment dĂ©goupillĂ© un jour ou l’autre, avec licenciement Ă  la clĂ©, si les autoritĂ©s n’avaient eu l’heureuse idĂ©e d’imposer Ă  la nation l’application Safe-Cov, un outil de « contrĂŽle sanito-social Â» censĂ© enrayer la pandĂ©mie tout en « amĂ©liorant la vie quotidienne Â».

Son principe ? Fort simple. Chaque citoyen est dotĂ© d’un permis Ă  points sanitaire, accessible Ă  tout moment depuis un smartphone. La perte de points est synonyme de restrictions sociales pouvant aller jusqu’à l’imposition d’un confinement total. Cerise sur le gĂąteau orwellien : tout citoyen bien notĂ© peut dĂ©noncer les turpitudes d’un congĂ©nĂšre et ainsi dĂ©grader son « immunitĂ© sociale Â».

En rĂ©sumĂ© : la parfaite hĂ©ritiĂšre des applis chinoises qui ont tant fait jaser il y a quelques annĂ©es, mais ont depuis amplement prouvĂ© leur efficacitĂ©.

« Il ne s’agit pas d’intensifier la surveillance, mais de huiler les rouages de notre mĂ©canique sociale et sanitaire Â», a assurĂ© le Premier ministre le jour oĂč le dĂ©cret a Ă©tĂ© mis en place. Ajoutant : « Je peux vous assurer qu’aucune dĂ©rive ne sera acceptĂ©e. Â»

C’te blague – mĂȘme lui n’y croyait pas.

Quand la mesure a Ă©tĂ© appliquĂ©e, je me suis rapidement vu octroyer un statut social « premium +++ Â», la Rolls en la matiĂšre. De quoi pavoiser auprĂšs de mes collĂšgues bien moins lotis. Et garantir qu’on ne viendrait pas toucher Ă  mes petits « privilĂšges Â». En tant qu’informaticien de la boĂźte, je bĂ©nĂ©ficie en effet d’un accĂšs Ă  toutes les connexions de mes collĂšgues de bureau. Si untel se paluche sur un site porno hongrois spĂ©cialisĂ© dans la zoophilie canine, je le sais. Si une autre est larguĂ©e par son keum qui n’apprĂ©cie pas l’odeur de ses pieds, itou. Et si le boss consulte en secret une cartomancienne prĂ©nommĂ©e Rita, je peux me bidonner en lisant ses Ă©lucubrations – « Le 12, Saturne s’allie Ă  Pluton pour vous filer des aigreurs d’estomac Â».

Cerise sur la toute-puissance, je suis dĂ©sormais en mesure de prendre le contrĂŽle des applis Safe-Cov des employĂ©s de la boĂźte. Oh, il est bien censĂ© y avoir quelques pare-feu Ă  ce type de dĂ©tournement, mais tout mec un peu calĂ© en bidouille informatique peut facilement les faire sauter.

Saisissant vite la douce Ă©tendue des possibles, je n’ai pas tardĂ© Ă  dresser mon machiavĂ©lique plan de bataille.

Puis j’ai lĂąchĂ© mes chiens de guerre.

Corine du service comptabilitĂ© a commencĂ© par signaler Olaf pour « non-respect des consignes de distanciation Â». Alain-Jacques de la divi sion marketing a enfoncĂ© le clou en dĂ©nonçant son peu d’assiduitĂ© Ă  nettoyer les toilettes aprĂšs son passage. Mouloud des ressources humaines a rapportĂ© qu’il tenait des propos dĂ©faitistes sur la sortie de crise. Et ainsi de suite.

En deux semaines, Olaf Ă©tait une Ă©pave sociale, classĂ© « sous-citoyen minus Â». Comme tout le monde Ă©tait au courant, plus personne ne lui parlait. Quant Ă  Norma, elle l’a larguĂ© d’un mail bien senti, estimant qu’elle mĂ©ritait mieux qu’un Â« dĂ©chet humain pleurnichant sur son sort Â».

Et moi j’étais au paradis : quel bonheur de le voir errer dans les couloirs comme une Ăąme en peine, pĂąle et tremblant !

J’ai parachevĂ© son exclusion sociale en utilisant le compte Safe-Cov de Brigitte du secrĂ©tariat, qui l’a dĂ©noncĂ© pour « non-port du masque Ă  la cafĂ©tĂ©ria et postillons dans les salsifis Â».

Dans la foulĂ©e, Olaf a disparu, condamnĂ© Ă  trois annĂ©es de confinement communautaire.

Échec et mat, gros.

Pendant deux semaines, j’étais aux anges.

Sans Olaf, la vie était plus légÚre, presque joyeuse.

Et puis tout s’est Ă©croulĂ©.

Consultant mon compte un lundi matin, j’ai vu que j’étais passĂ© de « premium +++ Â» Ă  « premium ++ Â».

La raison ?

Absurde : quelqu’un m’avait dĂ©noncĂ© pour « habillement nĂ©gligĂ© Â», alors mĂȘme que le vendredi prĂ©cĂ©dent j’avais Ă©patĂ© tout le monde avec une splendide cravate jaune Ă  motifs toucans.

Le lendemain, rebelote : dĂ©gringolade en « premium + Â». Il Ă©tait prĂ©cisĂ© que j’avais plusieurs fois toussĂ© sans mettre le coude devant la bouche, ce qui ne m’arrive absolument jamais.

Je ne comprenais pas.

Du tout.

Quoi qu’il en soit, ma chute a Ă©tĂ© fort rapide.

Une semaine plus tard, j’étais « sous-citoyen minus Â», rasant les murs, figĂ© dans ma honte sociale. Quelques jours encore et paf : confino-virĂ© en appartement collectif.

Peine : deux ans.

Alors que je rangeais mes affaires en pleurant sous le regard mĂ©prisant de mes collĂšgues, j’ai reçu une invitation Ă  converser sur WhatsApp – numĂ©ro inconnu. Je ne voulais pas rĂ©pondre, mais mon coude a ripĂ© sur le clavier.

Une gueule hilare s’est affichĂ©e sur l’écran.

Nom d’un chien noir : OLAF.

En chair et en moche.

Le pire : l’enfoirĂ© se marrait comme une baleine, visiblement rĂ©joui de ma dĂ©confiture.

AprĂšs quelques secondes de bidonnage, il s’est finalement calmĂ©, me lançant : « Alors mon con, toi aussi t’es confino-virĂ©  ? Â»

Ravalant mes larmes, j’ai opinĂ© tristement, comprenant que d’une maniĂšre ou d’une autre il avait appris le rĂŽle que j’avais jouĂ© dans sa dĂ©confiture.

Et lui : « Et tu connais le lieu oĂč tu vas ĂȘtre enfermĂ© pour tĂ©lĂ©travailler  ? Â»

Oui, je connaissais. 32 boulevard des Mouettes, dans le 7e, un genre de colocation pour deux, en open-space.

Quand je lui ai dit, il s’est derechef Ă©tranglĂ© de rire.

« Tu vois le bureau Ă  cĂŽtĂ© du mien  ? Â», qu’il a demandĂ© en gloussant, me dĂ©signant le petit pupitre d’écolier placĂ© Ă  deux mĂštres de lui, bien visible Ă  la camĂ©ra.

« Bienvenue chez toi, gros  ! Â», qu’il a hurlĂ© dans un dernier spasme, avant de couper la communication.

J’ai moulinĂ© des neurones quelques secondes.

Puis saisi la portĂ©e de ce qu’il venait de me dire.

Non, c’est pas possible.

Non non non.

Mon cri d’effroi a rĂ©sonnĂ© jusqu’à la lune, butant quelques mouettes au passage.

Échec et mat.

Chien Noir

D’autres nouvelles du Chien Noir sont Ă  retrouver sur son blog : Chien-Noir.org


Article publié le 24 AoĂ»t 2020 sur Cqfd-journal.org