Janvier 6, 2023
Par Paris Luttes
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Cette série de texte poursuit les réflexions avancées dans l’article « Synthèse critique des parties prenantes. » :

Synthèse critique d’une inclusion.

Objectif de développement durable numéro 8 : Promouvoir une croissance économique inclusive et durable, l’emploi et un travail décent pour tous.

« Nous mobilisons le secteur privé pour créer un système économique plus inclusif, plus durable et plus fiable :

Le capitalisme permet de sortir les gens de la pauvreté et favorise l’innovation et la croissance mondiale. Mais pour faire face aux inégalités croissantes et au changement climatique du XXIe siècle, le capitalisme doit s’adapter. Le Conseil pour le capitalisme inclusif est un mouvement mondial de leaders qui opèrent dans le domaine des affaires commerciales d’une façon qui puisse profiter aux populations, à nos communautés et à la planète. Nous invitons les chefs d’entreprise du monde entier – qu’il s’agisse d’une petite entreprise locale ou d’un conglomérat international – à nous rejoindre et à s’engager à prendre des mesures commerciales éclairées, nécessaires à la mise en place des économies et des sociétés plus équitables et plus dynamiques dont nous avons besoin. » [1]

Hélas, cette farce n’en est pas une. Le Conseil pour le capitalisme inclusif existe bel et bien, et mériterait sa propre échelle de valeurs pour qu’on puisse en évaluer l’audace. Afin d’amplifier un peu plus le malaise, disons que c’est le Vatican qui en est à l’origine.

Sur le site du « mouvement », de riches préceptes en aumône :

« Égalité des chances pour tous, de rechercher la prospérité et la qualité de vie, quels que soient le milieu socio-économique, le sexe, l’origine ethnique, la religion ou l’âge. » [2]

Amen.

Les prises de positions de la bourgeoisie ressemblent de plus en plus à des interventions psychosociales. On ne sait plus comment se référer à la réalité tant elle a été corrigée à d’innombrables niveaux, tant les gestes et les principes qui hier nous étaient encore familiers trahissent désormais ceux de l’encadrement. Un verbiage complaisant est venu envelopper la réalité sociale jusqu’à la contrefaire, la parodier, nous perdre. On ne sait plus si l’on nous gaslighte [3] sans interruption ou si vraiment, il se pourrait que ce monde ait changé.

« le capitalisme doit évoluer pour promouvoir un système plus durable, plus fiable, plus équitable et plus inclusif qui fonctionne pour tout le monde. » [4]

« durable », « inclusif », « équitable » et « digne de confiance », les mots d’ordre de l’ennemi brodés sur ses gilets pare-balles, ses bottes et ses treillis disponibles en couleurs pastels.

Insolite et pourtant, ce soft-power affectueux s’entête à nous apprivoiser, nous conditionne donc à la joie d’un marché libre, égalitaire, où nous pourrions tous être frères, toutes êtres sœurs, tous nous rapprocher du pouvoir, peut-être même y accéder.

Nous aimerions nous en convaincre, pouvoir nous réjouir de cela, nous offrir à tous leurs sourires qui rappellent porcelaine de chiottes.

« Le capitalisme inclusif ou le capitalisme des parties prenantes – quelle que soit votre terminologie pour décrire un capitalisme qui produit une large création de valeur – ne se limite pas à faire le bien. Il s’agit avant tout de répondre aux attentes du marché et de favoriser l’excellence commerciale. Les entreprises qui pratiquent un capitalisme inclusif et durable renforcent l’économie et la société en tant que sous-produit de leur recherche de profit, ce qui rend leur exemple important à observer et dont on se doit de tirer des leçons. » [5]

Parmi ces exemples, de prestigieux ambassadeurs de bienfaisance :

La société pharmaceutique et agrochimique Bayer, la compagnie pétrolière BP, le géant de l’industrie chimique DuPont, l’entreprise agroalimentaire Nestlé, le groupe pétrolier Eni, la société multinationale de technologie IBM, l’entreprise pharmaceutique Johnson & Johnson, Visa, PayPal, Mastercard, ainsi que des organisations telles que l’OCDE, la Banque Africaine de Développement et la Fondation Rockefeller. [6]

C’est donc ça, la bourgeoisie internationale veut désormais sauver ce monde qu’elle a si minutieusement dépecé. Elle vient répéter ses promesses qu’elle nous fait au besoin des cycles, démocratie, égalité, liberté, justice…

Les mêmes promesses, et ce depuis la fin du féodalisme.

Promesses fanées depuis plus de deux siècles, que nous cherchons seulement pour nous noircir les ongles.

Pourtant, curieusement, l’inclusion – qui ressemble de très près à un programme économique d’assimilation totale – est un des engagements auquel se tient la bourgeoisie.

Pourquoi ?

« Le gâchis de potentiel humain et économique est immense. Un rapport d’Out Now estime que l’économie américaine pourrait ajouter 9 milliards de dollars supplémentaires par an si les entreprises amélioraient leur capacité à retenir les talents LGBT grâce à la mise en œuvre de politiques inclusives. Les pays où de telles politiques n’existent pas sont perdants : la Banque mondiale estime que l’Inde perd 32 milliards de dollars par an en production économique, précisément à cause de la discrimination généralisée à l’encontre des personnes LGBT. Au contraire, les entreprises qui défendent ouvertement les droits des LGBT en récoltent les bénéfices. Les clients LGBT sont parmi les plus fidèles : ils récompensent les entreprises qui les ont soutenus, quitte à dépenser plus pour leur panier de consommation. Un gros panier, si l’on considère qu’aux États-Unis seulement, le pouvoir d’achat de la communauté LGBT est évalué à environ 800 milliards de dollars par an. (…) Les chiffres sont clairs : il existe un argument économique en faveur de l’inclusion des LGBT, et il est solide. Les entreprises ayant de fortes politiques LGBT ont tendance à innover le plus, à avoir des employés fidèles et à connaître beaucoup moins de cas de poursuites judiciaires pour discrimination. En plus de cela, ils sont également perçus positivement par leurs clients. C’est du gagnant-gagnant. » [7]

Pour le dire autrement :

« L’inclusion LGBT+ est bonne pour les affaires et pour la croissance économique. » [8]

Comportement d’achat et d’usage, marketing cible, secteurs stratégiques et fidélisation, on connait.

Les « causes », sont devenues des marchepieds,

des sous-catégories de consommateurs,

« l’identité », un simple argument de vente.

Toutes les minorités nommables sont devenues les faire-valoir d’agendas dont la délicatesse et la sensibilité nous évoque celle d’une moissonneuse.

« Avec des revenus en hausse de 28 %, le doublement du résultat net, 30 % de marges bénéficiaires supplémentaires et une acquisition et une rétention efficaces des talents de la prochaine génération, une stratégie commerciale inclusive du handicap promet un retour sur investissement significatif. » [9]

« Pourtant, l’exclusion des personnes handicapées coûte aux pays de l’OCDE 7 % de leur PIB, et les personnes handicapées, ainsi que leurs amis et leur famille, disposent d’un pouvoir d’achat de 8 000 milliards de dollars. (…) Nous savons déjà que les entreprises passent à côté d’énormes opportunités d’atteindre des publics en raison du manque d’accessibilité. En 2016, l’enquête britannique Click-Away Pound a révélé que plus de 4 millions de personnes ont abandonné un site internet de vente au détail en raison des obstacles qu’elles ont rencontrés, emportant avec elles des dépenses estimées à 11,75 milliards de livres sterling. En 2019, cette perte d’activité est passée à 17,1 milliards de livres sterling. Il est tout à fait logique, sur le plan commercial, de changer cette situation, et c’est maintenant qu’il faut le faire. » [10]

Libérer « la valeur commerciale » des handicapé.e.s, des noir.e.s, des femmes, des pauvres, de tous les « gisements de croissance » encore sous-exploités.

« Si les écarts raciaux en matière de salaires aux États-Unis avaient été comblés il y a vingt ans, la croissance du PIB réel aurait pu être augmentée de 0,2 point de pourcentage par an. Un accès adéquat au crédit immobilier aurait aussi pu permettre à 770 000 noirs de devenir de nouveaux propriétaires. Un plus grand nombre d’étudiants noirs titulaires d’un diplôme universitaire ou d’un diplôme d’études supérieures aurait pu générer un revenu supplémentaire de 90 à 113 milliards de dollars qui aurait pu contribuer à la consommation. Plus de 6 millions d’emplois par an auraient pu être créés et 13 000 milliards de dollars de revenus cumulés auraient pu être gagnés si les entreprises appartenant à des noirs avaient eu un accès équitable au crédit. Les implications mondiales sont également évidentes étant donné que les États-Unis contribuent pour un tiers à la croissance de l’économie mondiale. » [11]

« Parce qu’il empêche les gens de tirer le meilleur parti de leur potentiel économique, le racisme systémique entraîne des coûts économiques importants. Une société moins raciste peut être économiquement plus forte. Par exemple, l’écart de richesse entre les blancs et les noirs américains devrait coûter à l’économie américaine entre 1 000 et 1 500 milliards de dollars en consommation et en investissement perdus entre 2019 et 2028. Cela se traduit par une pénalité du PIB projetée de 4 à 6 % en 2028. » [12]

L’antiracisme du capital : la « performance », le « mesurable », au service de logiques toujours plus déshumanisantes. Réductions statistiques et contrôle gestionnaire, l’idéologie managériale est l’horizon du progrès.

L’égalité des chances, seulement celles d’être réifié.e.s.

« L’Inde, la grande économie à la croissance la plus rapide du monde, pourrait faire beaucoup mieux si elle traitait mieux ses femmes (sic). Selon un rapport publié le 23 avril (2018) par le McKinsey Global Institute, le pays pourrait ajouter jusqu’à 770 milliards de dollars – soit plus de 18 % – à son PIB d’ici 2025 simplement en donnant des chances égales aux femmes. McKinsey estime qu’une participation accrue des femmes à la main-d’œuvre, l’augmentation du nombre d’heures qu’elles passent au travail et leur intégration dans des secteurs à plus forte productivité contribueront à stimuler cette croissance économique. La contribution des femmes au PIB du pays n’étant actuellement que de 18 %, soit l’une des plus faibles au monde, et la main-d’œuvre indienne n’étant composée que de 25 % de femmes, l’économie indienne dispose également du deuxième plus grand potentiel de la région Asie-Pacifique (APAC) en matière d’amélioration de la parité hommes-femmes, indique le rapport. La région APAC elle-même pourrait ajouter 4,5 billions de dollars à son PIB commun chaque année en 2025 si cette voie est suivie, a noté l’institut McKinsey. » [13]

« Pour le secteur financier, certaines études suggèrent que les entreprises dont le conseil d’administration est composé d’un plus grand nombre de femmes ont une meilleure rentabilité et une meilleure performance boursière. (…) Les acquisitions et les émissions de dette réalisées par les entreprises dont les dirigeants sont des femmes ont des rendements d’annonce plus élevés que celles réalisées par les dirigeants masculins. (…) Les études expérimentales sur les différences de choix et de préférences entre les hommes et les femmes tendent à montrer que les femmes ont une plus grande aversion au risque que les hommes. Les études neuroéconomiques attribuent ces différences d’aversion au risque en grande partie à des différences entre les sexes dans les niveaux de testostérone : par exemple, Sapienza, Zingales et Maestripieri (2009) ne trouvent aucune différence d’aversion au risque entre les hommes et les femmes ayant des niveaux comparables de testostérone. » [14]

Le déterminisme biologique, c’est le féminisme. L’extraction, la meilleure amie du « peuple », la captation de valeurs, la recherche de profit, le potentiel commercial des groupes et des individu.e.s, présenté en éthique, en sens moral, en libération. Toutes les conceptions vivent un brutal renversement, et ce sans que rien ne change jamais.

« La nouvelle économie des services ne repose pas sur la force physique, mais sur des compétences qui sont facilement accessibles aux femmes, telles que la détermination, le souci du détail et la réflexion mesurée. Le cerveau féminin est naturellement programmé à la vision stratégique à long terme et à la création de communautés. » [15]

L’entrecroisement des champs de connaissances, le perfectionnement de la psychologie sociale et de l’économie comportementale fonde sur le pouvoir mobilisateur des émotions des dispositifs de persuasion qui donnent à la « propagande » du siècle dernier des allures de plaisanterie. Dans un contexte économique où l’optimisation de la performance et la maximisation des profits rationalisent de façon toujours plus scientifique l’organisation de la production, l’affectation des « aptitudes » vers les secteurs qui leurs sont « naturellement fixées » ne doit plus représenter la sombreur surannée de la division sexuelle du travail, mais plutôt incarner une forme d’émancipation sociale, l’empowerment.

Nous sommes loin des petites expériences de Bernays, qui avait déjà cerné dans les vœux de libération l’occasion du marché. Il suffit de coordonner le désir pour pouvoir le recruter. Il suffit de projeter sur une saine affirmation de soi, les objets ambitieux de la reconnaissance.

Éloge méritocrate vers quelques visées dérisoires – Carrière, Argent, Succès.

Consécration – coopérer.

Un camarade américain nous l’expliquait il y a plus de vingt ans [16], la réponse ne sera pas entrepreneuriale :

« je ne suis pas opposé à ce qu’une personne se lance dans le commerce, dans la création d’une petite entreprise, d’une coopérative de crédit ou dans n’importe quel effort capable de lui faire gagner sa vie et de subvenir aux besoins de sa famille. Je m’oppose par contre à ce que les nôtres se fassent escroquer par ceux qui présentent cette solution comme la seule capable de nous libérer. À mon sens, ce genre d’argument nous enchaîne encore plus à la plantation politique, et nous entraîne à nous faire exploiter par une nouvelle classe de maîtres qui nous endorment avec leurs conneries de richesses économiques. (…) Jamais nous ne serons libres dans ce système, que ce soit par l’intermédiaire de l’économie ou de la politique conventionnelle, et il est important que nous le comprenions. » [17]

Derrière les bannières de l’égalité, de la solidarité et de la justice se planquent en vain les vieilles sangsues du numéraire. L’étude sur « le Coût de la faim » dirigée par la Commission de l’Union africaine est à cet égard fascinante :

« Le capital humain est le fondement du développement social et économique tel qu’il est défini dans l’Agenda 2063 de l’Afrique et les Objectifs de développement durable (ODD). L’amélioration de l’état nutritionnel de la population a un impact direct sur les performances économiques (…) La sous-nutrition chez l’enfant affecte le capital humain et la productivité à plusieurs égards. Les enfants qui ont souffert de sous-nutrition risquent davantage d’atteindre des niveaux d’éducation inférieurs à ceux des enfants en bonne santé. Le faible niveau d’éducation qu’ils ont atteint les rend souvent moins qualifiés pour le travail, ce qui réduit leur potentiel de revenu pour le travail non manuel. Les adultes qui ont souffert d’un retard de croissance dans leur enfance ont tendance à avoir une masse corporelle maigre moins importante et sont donc plus susceptibles d’être moins productifs dans les activités manuelles intensives que ceux qui n’ont pas été affectés par un retard de croissance. En outre, la population perdue en raison de la mortalité infantile entrave la croissance économique, car ces personnes auraient pu être des membres de la société, productifs et en bonne santé. » [18]

Nous en sommes là, à calculer « l’impact de la sous-nutrition sur la productivité nationale » [19].

Cette « défense des pauvres » est, comme tout le reste, assez déconcertante. Ce « progrès », si spécifique, ne souhaite visiblement plus nous sortir de la barbarie mais seulement la moderniser.

On nous rétorquerait sans mal que « l’angle économique » est en sous-main la manœuvre de quelques « soviétiques » affairés à « changer le système de l’intérieur ». De quoi nous convaincre de la vaste conspiration du « marxisme culturel », de l’école de Francfort à la « French theory ». C’est l’obsession « wokiste » de quelques saltimbanques qui pensent sincèrement que l’entrisme peut survivre à l’embourgeoisement.

Les capitalistes ont leurs promesses, l’extrême droite a ses hantises, ses complots, son folklore. L’inventivité des réactionnaires est décidément étourdissante.

Soit, le segment le plus progressiste de la bourgeoisie internationale promouvrait les enjeux financiers pour parvenir à ses fins. Mais quelles seraient-elles alors ?

La « parité » dans les conseils d’administration ? La représentation de la « diversité » dans le secteur de l’audiovisuel ? Les quotas ? L’évolution des droits des « minorités » ? Quoi d’autre ? L’égalitarisme bourgeois ? En faveur de la consommation ? Et donc ?

Il faut être salement tourmenté pour s’offusquer de si peu, et craindre le pire en toisant la période. Notre problème ne vient pas de la « décadence », d’ajustements cosmétiques dont ma foi nous pourrions bien profiter, mais du sentiment de satisfaction qu’ils peuvent – dans cette période de transition – engendrer chez quelques-un.e.s.

Certes, il nous est dès à présent permis d’incriminer les normes, repenser l’évidence, remettre en perspective l’histoire, la sexualité, les relations. Nous pouvons redéfinir le genre, le subjectif, la chose privée, et nous nous devons de le faire. Mais tant que ces efforts ne seront pas accompagnés d’implications plus larges, relatives à l’organisation du travail, à la répartition et à la distribution des biens, bref, au capitalisme lui-même, nos tentatives resteront des transformations internes à son propre mode de production.

À moins que ne surviennent des disruptions majeures, le « progrès » individuel ne semble plus être inconciliable à la trajectoire des économies avancées telles qu’elles se présentent, il y est pour ainsi dire corrélé.

En 1966, un membre de l’Internationale situationniste disait de la société spectaculaire-marchande : « En échange du seul possible, c’est-à-dire une autre société, elle nous accorde généreusement toutes les possibilités d’être autre dans cette société. »

C’est de ces « possibilités », qui se multiplieront toujours plus, de cette liberté « en-soi » et jamais étendue au monde, qu’il nous revient de clarifier ; avant l’accommodement, avant que « la culture », unie à « la technique », ne devienne l’utopie du siècle, le refuge attitré de la détresse et de la frustration.

1) La communauté LGBTQ + présente une « oPpoRTunIté de cRoiSsaNCe daNs lE SEcTeUr du jEU-viDéo » [20]

2) Dans l’industrie du sport « l’ÉcaRT eNTre LEs seXEs Est UNe oppOrtuniTÉ comMErciAle » [21]

3) Un « puBLic de pluS eN PLus diVersIFié prÉSente unE opPOrtunIté dE cRoiSsanCE » [22]

L’intelligence stratégique sur l’étendard du « progrès ». Algèbre et classification, calculs, rentabilité, bénéfices, intérêts, prospectives, rendements, gestion des risques, tendances, marchés, secteurs, profits, les armoiries du camp d’en face.

« Les entreprises qui gagnent le cœur et l’esprit des différentes communautés peuvent s’attendre à une plus grande confiance et à des rendements financiers plus élevés, et certains des groupes de la société dont la croissance est la plus rapide et la valeur la plus élevée sont encore négligés. » [23]

« Une industrie de confiance est une industrie qui à la fois gagne la confiance des consommateurs et maintient un environnement de marque fiable pour les annonceurs. » [24]

« En définitive, dans un monde où les consommateurs sont de plus en plus sensibilisés aux problèmes, la création de programmes de diversité, d’équité et d’inclusion réussis n’est pas seulement la bonne chose à faire – c’est un bon business. » [25]

Sur le plan affectif, l’industrie culturelle est devenue un objet transitionnel, une source de réconfort contre laquelle l’audience peut enfin trouver le sommeil. Si la culture procure un apaisement indiscutable, réduit les angoisses existentielles du siècle en engendrant des formes de consolations immédiates, elle peut, par l’effet d’un dédoublement, approfondir la fuite et avec elle amplifier des processus de déréalisation déjà à l’œuvre.

Entre une réalité qui s’appauvrit à tous les niveaux et une offre culturelle de mieux en mieux adaptée aux attentes et aux inclinations des groupes et des individu.e.s, nous nous risquons au déchirement, à l’exode. L’éloignement entre une quotidienneté – en crise totale – et une abondance de représentations toujours plus rassurantes pourrait bien mener le dégoût, l’anxiété et l’exaspération déjà diffuse, à un abandon progressif du réel, à une authentique sécession.

L’essor des plateformes de streaming, la diversification de l’économie de service et de l’économie de l’abonnement, la montée de l’industrie vidéoludique, sont autant de facteurs et de signes de « repli sur la sphère privée » qui ne sont pas sans importance. Toutefois cette seule interprétation s’avère être insuffisante. Ces phénomènes traduisent probablement aussi le besoin pressant de rejoindre des espace-temps insulaires, dépêtrés d’un monde pétri de désillusions. Une migration de l’expérience psycho-émotionnelle vers des territoires conçus et aménagés selon les protocoles du plaisir, du confort et de la satisfaction. Des espaces de consommation stables, ergonomiques et « inclusifs », des espaces d’emprunt et de soulagement, des espaces de substitution.

Si les évolutions « sociétales » peuvent jusqu’à un certain point épauler nos ébauches, les évolutions techno-culturelles peuvent comme elles représenter un potentiel émancipateur. L’avancement des systèmes collaboratifs, des organisations autonomes décentralisées, peuvent autant représenter de chances qu’ils peuvent se limiter à rénover de façon tout à fait superficielle des pratiques et des conceptions fondamentalement capitalistes. Pour être plus pessimiste encore, disons que ces technologies « participatives » et « affinitaires », adaptées à l’émergence de l’économie de la création et au modèle commercial de la « Community », font craindre des compatibilités toujours plus organiques entre « consommateurs » et « produits », « usagers » et « services », « publics » et « créations ».

L’adaptation de « l’offre » – des représentations et des représentants – « à la demande », n’est pas un progrès en soi, c’est une stratégie commerciale.

Tout ce qui remporte un engouement devient de fait rentable.

Il suffit de constater le nombre de divertissements qui s’appuient sur un sentiment de révolte, le nombre de contenus « irrévérencieux », de productions « subversives », d’objets « provocants » de toutes sortes, pour admettre que la nouvelle distraction mobilise un logiciel « contestataire » au profit d’une véritable économie de la compensation.

Le besoin de révolution se solde, se binge, se joue, mais la révolution n’advient nulle part et son héritage se perd en phantasme, en esthétique, en narration, et nous voyons, dans notre camp, un certain contentement poindre et s’épanouir dans la fiction.

Le besoin de changement reflète le changement des besoins, et cette société se donne justement la capacité de se représenter des changements qui lui sont inaccessibles, les vend. C’est l’objectif même de ses images et de son vocabulaire, transformer l’apparence des choses, afin de tenter de nous convaincre qu’elles ont véritablement changé.

La nouvelle hégémonie culturelle, aussi inclusive soit-elle, reste immanquablement celle du pouvoir.

Pour être plus prosaïque, disons que la révolution culturelle des classes dirigeantes est un lieu commun. Nous assistons, au mieux, à du paternalisme, le développement moral d’une forme de prépondérance farcie aux bonnes mœurs. Au pire, à un cynisme inépuisable, à une adaptation stratégique doublée d’un projet lucratif. Dans les deux cas, l’autorité.

En conséquence rien à cirer des motifs présumés de ce dit « progressisme », il ne pointe pas le renversement de sa propre nature, ne renonce pas à la tension concurrentielle des royaumes, ne renie pas la toute-puissance des marchés, des États, des drapeaux, des armées. Il ne tend ni à nous affranchir de la marchandisation des échanges, ni à nous libérer de la société de classe ou du salariat, en revanche, tout porte à croire qu’il tend à rendre l’exploitation capitaliste plus universelle encore, s’applique à la régénérer.

Dans ce cas peu importe la stratégie de cette charité si poignante. Qu’ils s’échinent dès lors à stabiliser leur monde, par un verbiage précautionneux, une imagerie compatissante, des négociations diplomates, grotesque. Plus rien de ce qu’on nous proposera ne pourra plus nous envoûter, nos convictions sont hors d’atteinte, notre innocence évaporée.

De toute façon, l’aplomb avec lequel la période dégénère est sans doute plus révélateur que ce pathos auquel on s’abandonne.

Un jeune milliardaire végétalien, engagé dans la protection animale, partisan de l’« altruisme efficace », adepte de la redistribution et défenseur de l’investissement socialement responsable, en bref, une « partie prenante » engagée « au bien », avouera après avoir entrainé l’effondrement d’une des plus influentes plateformes crypto, qu’il ne s’agissait que de « relations publiques », d’un « jeu », qu’il suffisait de « dire les bons shibolet » [26] pour se faire apprécier des gens, bâtir une « réputation ». [27]

Merci, de rien.

Les leaders du capitalisme 4.0 ont d’abord siphonné le champ lexical de l’altermondialisme, invitant à leur table ONGs « de confiance », intellectuels « hétérodoxes », aux ambitions citoyennistes sûrement sincères, tellement crédules. Et puis, au gauchisme universitaire – bien occupé à débarrasser de son héritage intellectuel les notions encombrantes de classe et de révolution – de se laisser naturellement absorber. L’invariable fonction de l’intelligentsia : renouveler l’imaginaire du pouvoir.

Voilà donc la promotion du « progrès social » faite par ceux qui depuis toujours nous rançonnent, et il faudrait, plein d’une louable bonhommie nous suffire de cela.

Alors bsahtek, nous avons perdu notre histoire mais nous avons gagné des H&M aux logos arc-en-ciel, des Black Panther sur Disney+ et une femme à la tête de la BCE.

C’est une victoire, Hallelujah !

Historiquement, les beaux gestes peuvent avoir d’hideuses origines. N’est-ce pas, entre autres, dans une démarche anti-socialiste que Bismarck a fait de l’Allemagne un État-providence ?

Pour le dire comme un ancien, « les bourgeois ont très bien compris les avantages du communisme partiel » [28], qui leur ont depuis un siècle permis d’affermir leur domination.

Ne nous laissons pas duper. Si l’on nous donne A, c’est pour mieux nous déposséder de B. Au fond, tout est toujours fait pour que rien n’advienne, ou tout du moins, pour laisser advenir l’infime et pouvoir le superviser.

Dévitaliser les revendications avant la propagation des possibles, préserver l’impression de « cohésion ». La proposition, la réforme, le compromis, plutôt que la révolution sociale.

Aucun complot, le pragmatisme, ses ruses, rien d’autre.

« L’assimilation est l’outil privilégié de la classe dirigeante libérale. » [29]

À notre échelle d’observateur, nous voyons l’unification. La tentative désespérée de recréer de la confiance, de haut en bas.

La bourgeoisie est un organisme comme un autre, elle a pris connaissance de ses besoins, de ses troubles, de ses carences. Elle sait gérer les appétits qui lui conviennent, rejeter ceux qui lui sont nuisibles. Ingurgiter, trier, assimiler puis évacuer. Le récit aristocratique est obsolète, il n’y a plus de lignée, de sexe ou de « race » supérieure, cette bourgeoisie sait que le cerveau d’une enfant au fin fond de la jungle indienne peut faire partie de sa réponse, qu’il faut donc pouvoir la trouver, lui « donner sa chance », c’est dire l’exploiter. L’église de la méritocratie est engageante. Sur mille tentatives, une pépite de croissance, éventuellement, une start-up prometteuse, un concept à la con, de quoi réenclencher la machine et s’obstiner. Tout est prétexte, tout est matière, tout est opportunité. Tout est bon à prendre, toutes et tous aussi.

L’inclusion est la création des conditions d’une pleine participation de chacun.e.s à l’entreprise capitaliste. Étendre à tous les secteurs de la vie sociale, à toutes les contre-cultures naissantes, toutes les « communautés », tous les individu.e.s, toutes les contrées – aussi reculées soient-elles – les convenances du marché.

Incorporer – méthodiquement – déterminer – le genre humain.

Si « l’inclusion » est la nouvelle pulsation du mercantilisme, sur le terrain du développement, c’est le concept de « croissance inclusive » qui prédomine.

(La suite du texte accessible prochainement)




Source: Paris-luttes.info