Juin 21, 2021
Par Lundi matin
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Ce qu’on demande Ă  une bande dessinĂ©e, c’est que le dessin vous conduise seul dans l’histoire. Quelques mots ici, des dialogues entre des personnages mais par pitiĂ© pas de montagnes de descriptions, et de textes pour dire l’horreur du monde. Barral rĂ©ussit cette histoire d’un mĂ©decin sans histoires sous la dictature portugaise de Salazar avec des cadrages astucieux et des couleurs d’époque.

Dans le pays de pierre dont Antunes Ă©crit Ă  son prochain retour qu’il a « ces automnes de pluies et de messes, ces longs hivers dĂ©polis comme des ampoules grillĂ©es Â». La lumiĂšre y est pourtant splendide sous la lune de Lisbonne, on y boit un vinho verde pendant que la PIDE ( La police politique) arrĂȘte des opposants communistes. On mange des escargots dans une taverne avec des Ă©tudiants qui veulent gouter Ă  la dĂ©mocratie en 1958. Ils vont tĂąter des geĂŽles et des coups. Sentir la gifle de Pessoa et de ses hĂ©tĂ©ronymes. Il y a le secret de l’exil pour une gĂ©nĂ©ration portugaise dans cet ouvrage nostalgique et douloureux. Il y a l’histoire de deux frĂšres que tout oppose. En prime, toutes les questions sur l’engagement politique. Et surtout le souffle gĂ©nĂ©reux d ‘Antonio Lobo Antunes qui parcourt tout le texte mais qui n’est pas dit. Ce personnage de mĂ©decin issu de la bourgeoisie souffre aussi de cet interminable corset qu’est le rĂ©gime qu’inflige Salazar au Portugal. 40 ans d’Estado Novo. Les voix intĂ©rieures franchissent les rues de Lisbonne et des dialogues du passĂ© heurtent le prĂ©sent. Dans « Le cul de Judas Â», Antunes appelĂ© en Angola comme mĂ©decin raconte les dĂ©tails du corps et du corps souffrant de la solitude. Il raconte la masturbation et l’horreur de l’amour empĂȘchĂ© : « vouloir faire l’amour et ne pas savoir avec qui Â». Il raconte la lĂąchetĂ© et la complaisance devant la torture. Chez Barral, le mĂ©decin s’était fait la promesse de ne plus rĂ©agir face Ă  la dictature. Mais l’amour va le pousser Ă  enfreindre cette promesse. Pourtant Antunes Ă©crivait : « Nous avons dĂ©jĂ  trop vĂ©cu pour courir le risque idiot de tomber amoureux. Â» Ni des femmes ni de la dĂ©mocratie. « Mon pays c’est ce dont la mer ne veut pas.  Â» Le Portugal giflĂ© par un poĂšte et une bande dessinĂ©e pour le caresser.

Christophe Goby

Sur un air de fado, Barral, Dargaud, Paris, 2021, 160 pages, 22,50 euros.





Source: Lundi.am