Novembre 14, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Je viens de lire un livre bouleversant. Un livre pour me rendre compte qu’à quelques centaines de kilomĂštres, cachĂ©e, terrĂ©e, se vivant comme en sursis, il y a une jeune femme prisonniĂšre d’avoir fait usage d’une libertĂ© fondamentale. Et moi, Ă  quelques centaines de kilomĂštres d’elle, je vis, je me dĂ©place, respire
 sans regarder autour de moi comme un animal traquĂ©.

Illustration Gerd Altmann

Je suis le prix de votre libertĂ©, ou « l’affaire Mila » racontĂ©e par Mila.
Vous vous souvenez ? Janvier 2020, Mila, 16 ans, a des rĂȘves de vie plein la tĂȘte : elle veut Ă©crire son premier roman, devenir chanteuse, donner des conseils de maquillage. Bref ĂȘtre une jeune fille de 16 ans. « On n’est pas sĂ©rieuse quand on a dix-sept ans moins un
 » Ça pourrait ĂȘtre beau comme du Rimbaud. Sauf que

Depuis le collĂšge, Mila « poste » sur Instagram, rĂ©seau « social » Ă  la mode, avec toute l’insouciance nĂ©cessaire Ă  la mise en ligne de morceaux de sa vie, de ses pensĂ©es, dĂ©sirs. Sans savoir que des « zĂ©ros sociaux », des haters, sont lĂ  pour faire la police de la pensĂ©e, prendre anonymement la libertĂ© d’insulter, menacer qui osera prendre la libertĂ© de penser autrement.

Janvier 2020, l’un de ces injusticiers masquĂ©s sera l’élĂ©ment dĂ©clencheur. Mila raconte :
« 
 Le garçon qui m’a draguĂ©e [lourdement] quelques minutes plus tĂŽt commence Ă  me traiter de raciste puis Ă  m’insulter au nom d’Allah. Je rĂ©ponds que m’insulter au nom d’une religion est puĂ©ril. Il se met alors Ă  inclure dans la vidĂ©o en direct des amis Ă  lui qui se mettent Ă  m’injurier Ă  leur tour.
« Sale lesbienne, on va niquer ta mÚre wallah »
« Qu’Allah te guide sale pute »
« Sur le Coran, je vais te démarrer espÚce de transsexuel [sic] »
Je finis par couper ma vidĂ©o en direct. Quelques minutes plus tard, en consultant mon Instagram, je dĂ©couvre une dizaine de messages d’internautes inconnus me menaçant de mort et de viol, encore une fois au nom de l’islam. En l’espace de quelques minutes, je suis devenue « raciste », « islamophobe », une « sale blanche », une « sale Française ».
Mon sang ne fait qu’un tour devant ces attaques injustes et ignorantes.
Je me remets sur Instagram et fais une courte vidĂ©o en story pour exprimer mon dĂ©goĂ»t. J’ajoute : « Votre religion c’est de la merde. Votre dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul. » Je m’attends Ă  ce que quelques internautes soient agacĂ©s.

© Humo

La suite sur le livre Je suis le prix de votre liberté, livre que vous aurez quelques difficultés à trouver


Mila l’a dit, elle s’explique le 22 janvier dans LibĂ© : « Contrairement Ă  eux, je n’ai insultĂ© personne, ni menacĂ©, ni appelĂ© Ă  la violence envers qui que ce soit. Ce que j’ai fait, c’est du blasphĂšme, c’est une critique gĂ©nĂ©rale des religions, et rien d’autre. »
Donc, une jeune femme prend la libertĂ© d’insulter une religion et, en rĂ©ponse, des anonymes autoproclamĂ©.es juges (j’utilise volontairement l’écriture inclusive car, pour cette embrouille, la lĂąchetĂ© n’est pas rĂ©servĂ©e aux hommes) se donnent la libertĂ© de l’insulter, de la menacer de viol, de mort. Ceci, parce que d’autres anonymes autoproclamĂ©.es sentinelles se sont donnĂ© la libertĂ© de la dĂ©noncer sur les rĂ©seaux « sociaux ».

« Un oiseau que nul n’emprisonne, que nul n’emprisonne LibertĂ© Libertad, Freedom. » Anne Vanderlove

Il est question de liberté alors parlons-en :
DĂ©claration des droits de l’homme et du citoyen votĂ©e le 26 aoĂ»t 1789, « en prĂ©sence et sous les auspices de l’Être suprĂȘme », article X : Nul ne doit ĂȘtre inquiĂ©tĂ© pour ses opinions, mĂȘme religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public Ă©tabli par la loi ».
C’est clair, c’est limpide pour tout le monde « Nul ne peut inquiĂ©ter Mila pour ses opinions pourvu qu’elle ne trouble pas l’ordre public » 

C’est lĂ  oĂč le gang des « thĂ©ojuges » autoproclamĂ©.es anonymes est fort : ce ne sont pas leurs insultes, menaces de viol, de mort qui troublent l’ordre public mais le fait que Mila ait osĂ©e user d’un droit bien rĂ©el, celui d’exprimer son opinion sur les religions.
Mila pense avoir blasphĂ©mĂ©. Charb dans sa Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Ă©crivait : « Un croyant peut blasphĂ©mer dans la mesure oĂč cela a un sens pour lui. Un non-croyant, malgrĂ© tous ses efforts, ne peut pas blasphĂ©mer. Pour insulter ou outrager Dieu, il faut ĂȘtre persuadĂ© qu’il existe. »
La RĂ©volution française s’était dĂ©barrassĂ©e de Dieu tout en crĂ©ant l’Être suprĂȘme «Si Dieu n’existait pas il faudrait l’inventer. » dixit Robespierre car « Il faut une religion pour le peuple. » dixit Voltaire.
C’est pourquoi le droit français, lui, a aboli le dĂ©lit de « blasphĂšme » en 1791, le rangeant au nombre des « crimes imaginaires ».
Trouvera-t-on un gang de censeurs anonymes pour injurier, menacer de viol, de mort quiconque aura tweetĂ© « Votre rĂ©veillon c’est de la merde. Votre pĂ©dophile de PĂšre NoĂ«l, je lui mets un doigt dans le trou du cul. » ?
Je le rĂ©pĂšte, Mila a usĂ© de son droit essentiel Ă  la libertĂ© d’expression. Samuel Paty a voulu ouvrir ses Ă©lĂšves Ă  cette si vitale libertĂ© d’expression, y compris au blasphĂšme. Il a expliquĂ© qu’il n’avait voulu insulter, blesser personne proposant mĂȘme Ă  celles et ceux qui auraient pu ĂȘtre blessĂ©.es de ne pas assister Ă  son cours.
Mais le gang des « thĂ©ojuges » autoproclamĂ©.es anonymes n’aime pas la libertĂ© d’expression alors il condamne.

Je suis le prix de votre liberté  Mila, conclue son livre par : « J’ai maintenant 18 ans, et je prends aujourd’hui mon indĂ©pendance, sans savoir de quoi sera fait demain. Je veux juste un avenir. »
Cet avenir que certain.es lui refusent simplement parce qu’elle a maintenu allumĂ© le feu de la libertĂ© d’expression, notre libertĂ© d’expression. La libertĂ© d’expression n’existe que si, continuellement des femmes, des hommes se reconnaissent libres de s’exprimer.
Mais elle ne peut exister que si une majoritĂ© soutienne celles et ceux qui s’expriment.
« Je suis Charlie », Renaud qui embrasse un flic, La « libertĂ© d’expression pride »  Super, j’en parlais derniĂšrement avec Cabu, HonorĂ© et les autres
 Trop tard
 C’est avant qu’il fallait leur exprimer soutien et dĂ©termination non pas pour la bonne santĂ© financiĂšre de leur journal mais pour que vive la libertĂ© d’expression. Des milliers de personnes ont dĂ©filĂ© pour rendre hommage Ă  Samuel Paty
 Super
 Mais trop tard.

En fait je vous ai lĂ©gĂšrement menti : Les derniĂšres phrases du livre de Mila sont : « Toutes mes amitiĂ©s Ă  celles et ceux qui sont avec moi jusqu’ici. Nous sommes merveilleux. »
La question qui tue : Oui, mais combien ?
« Sale lesbienne, on va niquer ta mĂšre wallah » OĂč sont les associations LGBT ? La trouille de passer pour islamophobes en dĂ©fendant celle qui a profĂ©rĂ© des insultes Ă  une religion dite d’opprimĂ©s ? Pour rappel, la majoritĂ© des musulmans est en Asie, certains comme les OuĂŻghours opprimĂ©s en Chine, les Rohingyas opprimĂ©s en Birmanie. Dans de nombreux pays l’oppression est menĂ©e par une branche de l’islam contre une autre (les sunnites et les chiites ne sont pas les meilleurs ami.es du monde
).
Religions d’opprimĂ©s ? Au Pakistan, une chrĂ©tienne Asia Bibi a le malheur de boire de l’eau d’un puits. Des femmes musulmanes l’accusent d’avoir souillĂ© l’eau parce qu’elle est chrĂ©tienne donc impure. Elle se dĂ©fend en disant qu’elle ne croyait pas que le prophĂšte Mahomet serait d’accord avec ce qu’elles avaient dit. « Comment oses-tu parler comme cela du prophĂšte, tu viens de commettre un blasphĂšme. » Elle est, le 8 novembre 2010, condamnĂ©e Ă  la peine de mort par pendaison. Elle sera acquittĂ©e en appel le 31 octobre 2018 par la Cour suprĂȘme du Pakistan.

« Qu’Allah te guide sale pute » Elles sont oĂč les « Ni putes ni soumises », les fĂ©ministes de choc ? Toujours cette trouille d’ĂȘtre accusĂ©es d’islamophobie ?

Comme l’écrivait Charb : « La stratĂ©gie des communautaristes maquillĂ©s en antiracistes consiste Ă  faire passer le blasphĂšme pour de l’islamophobie et l’islamophobie pour du racisme » donc de rendre impossible toute critique raisonnĂ©e ou non de l’islam.

« C’est bien la plus belle
Mais c’est aussi la plus frĂȘle
Il faut bien la protéger
La liberté
On se bat pour elle
Oui mais si on meurt pour elle
Eh bien c’est qu’on s’est trompĂ©
De liberté.
»
De mĂ©moire, refrain d’une chanson d’Évariste Ă©crite dans l’urgence suite Ă  la mort de Vital Michalon le 31 juillet 1977. TuĂ© par les forces de l’ordre au cours de la manifestation contre le surrĂ©gĂ©nĂ©rateur de Creys-Malville.

Je suis le prix de votre libertĂ©, « Toutes mes amitiĂ©s Ă  celles et ceux qui sont avec moi jusqu’ici. Nous sommes merveilleux. »

Êtes-vous Merveilleux ?

Bernard

Je suis le prix de votre liberté, Mila. Grasset.




Source: Monde-libertaire.fr