Voir un extrait d’une lettre d’Antonin, militant antifasciste autonome toujours emprisonné, dénoncé par un militant d’extrême droite, Antoine Oziol de Pignol, qui l’accuse d’avoir participé à un affrontement lors d’une manifestation de Gilets jaunes, au cours de laquelle les petites frappes fascisantes avaient été chassées du cortège. Dans cet extrait, Antonin livre son analyse des relations entre les agissements de l’extrême droite et la police (la lettre est à lire en intégralité sur le site Paris Lutte Infos).

Au premier abord, le fait que des militants d’extrême droite appartenant à des groupes violents, et auteurs de nombreuses exactions au cours des derniers mois (agressions contre des femmes voilées ou des migrants pour Génération identitaire, attaquent des jeunes du Lycée autogéré de Paris ou, dernièrement, du cortège du Nouveau Parti anticapitaliste lors de l’Acte 11 du mouvement des Gilets jaunes pour les Zouaves Paris) puissent collaborer de manière aussi décomplexée avec la police et les instances répressives est de nature à surprendre. Mais il convient de replacer ce phénomène dans un cadre plus large, dans le contexte de révolte sociale et de répression généralisée que l’on observe depuis le début du mouvement social contre la loi Travail en 2016 jusqu’au mouvement des Gilets jaunes.

Les Zouaves en train de distribuer des tracts lors d’une manifestation de Gilets jaunes.

En effet, si les liens entre la police et l’extrême droite ne sont plus à démontrer [1] [2], il est nécessaire de se pencher plus précisément sur la coagulation spécifique qui existe entre la police et les groupes d’extrême droite impliqués dans cette affaire. Ainsi le groupe Génération identitaire s’est toujours positionné en tant que supplétif de l’État et de sa police : occupation de mosquées dans un contexte d’explosion des politiques islamophobes [3], campagne « DEFEND EUROPE » pour bloquer les migrants en Méditerranée ou dans les Alpes au moment où les politiques migratoires européennes se radicalisent et où des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants perdent la vie au cours de leur voyage, ou plus récemment, occupation de la CAF de Bobigny dans un contexte de répression inédite à l’encontre du plus grand mouvement de lutte contre la précarité en France depuis des décennies. En ce qui concerne les Zouaves Paris, on peut rappeler, entre autres, leurs multiples agressions à l’encontre d’étudiants et de militants lors des blocages et des occupations d’université au cours du mouvement de 2018 contre la loi ORE. C’est également eux qui, lors du 1er mai 2018, tentaient de ratonner des manifestants en périphérie de la place de la Contrescarpe, au moment où Alexandre Benalla et sa milice de barbouzes tabassaient ceux qui n’arrivaient pas à quitter la place, après une journée caractérisée par un déchaînement de violences policières contre la manifestation internationale des travailleurs. Si cet événement était assez emblématique de la convergence et de l’articulation entre violence policière, violence de groupes armés travaillant au service de l’État en parallèle de l’institution policière, et violence des groupes d’extrême droite, c’est au cours du mouvement des Gilets jaunes que l’on a vu cette stratégie commune se déployer et se consolider à l’encontre du mouvement social.

Si les groupes et militants d’extrême droite ont finalement été chassés du mouvement et des manifestations à l’échelle nationale, il faut rappeler qu’au cours des premières semaines, leur présence était bien réelle au sein des mobilisations. On se souvient notamment du discours rabâché par les médias de masse selon lequel les violences à l’encontre des forces de l’ordre étaient commises par des groupes nationalistes « infiltrés » dans le mouvement. S’il est vrai que certains groupes d’extrême droite, dont les Zouaves et leur chapelle du Bastion social, ont participé au début aux affrontements avec les forces de l’ordre, il faut lire ces faits, et leur médiatisation, dans le cadre d’une stratégie plus large au bénéfice de l’État. Il s’agissait d’élaborer une répression morale (qui procédait en rendant possible la répression policière féroce que l’on a connue par la suite) stigmatisant le mouvement des Gilets jaunes comme un mouvement d’extrême droite violent. La présence des groupes d’extrême droite était donc entretenue, mise en scène et instrumentalisée afin de légitimer aux yeux de l’opinion publique les arrestations massives, les condamnations à l’encontre des Gilets jaunes au cours de comparutions immédiates expéditives, la prison, la violence, les mutilations…

Entretenir la présence de l’extrême droite et sa publicité était le moyen pour l’État de rendre illégitime un mouvement soutenu par une large majorité de la population. Une énième tentative de manipulation de l’opinion publique, qui s’est déployée à son paroxysme au moment de la polémique autour de « l’agression » de Finkielkraut et de « l’antisémitisme des gilets jaunes ». Soyons clairs : il ne s’agit pas de nier que des formes d’antisémitisme et de complotisme ont pu s’exprimer et se diffuser au sein du mouvement.

Il s’agit d’exhiber les outils de répression morale de l’État, et de comprendre que le fascisme et ses idées en sont l’un des plus importants. Ledit antisémitisme, dont l’État se targuait d’être le plus vif opposant, doit également se comprendre comme un outil, une réalité entretenue sciemment au sein du mouvement. Si les thèses antisémites notoires, comme celles d’Alain Soral, ont pu se diffuser au sein du mouvement, par l’intermédiaire d’auxiliaires ou de militant fascistes, c’est parce que celles-ci ont été largement exacerbées et relayées par les médias de masse et le gouvernement. Et si tel a été le cas, c’est parce que ces thèses prétendument « antisystème » sont en réalité au service de celui-ci, et sont mobilisées en son sens. De l’extérieur, l’État s’en sert pour délégitimer le mouvement aux yeux de l’opinion publique. De l’intérieur, les thèses sur la « finance juive », articulées notamment autour de la banque Rotschild, permettent aux vrais ennemis, tels que la finance au sens large et le capitalisme en tant que système de domination et d’exploitation, d’être écartés, segmentés, pour cibler une soi-disant partie du problème plutôt que le problème en lui-même. Une fois de plus, stratégie répressive et stratégie fasciste font corps à l’encontre du mouvement social.

Reprenons le fil de notre propos. La présence des groupes d’extrême droite (comme les Zouaves Paris) au sein des Gilets jaunes, ne s’est pas limité à un rôle d’épouvantail du pouvoir. Ces derniers étaient avant tout présents pour tenter de chasser les militants antifascistes, autonomes et révolutionnaires. Il s’agissait de s’en prendre à ceux qui étaient également la cible des forces de police, en raison de leur soutien logistique et stratégique dans le mouvement, au cours de blocages économiques, ou dans les manifestations, en tant que force active dans l’autodéfense des cortèges face aux attaques de la police, auprès des Gilets jaunes.

À cette stratégie militaire s’ajoute la tentative d’infiltration des services d’ordre, mise en lumière par la présence d’un militant identitaire notoire, Victor Lenta [4]devenu membre autoproclamé d’un service d’ordre au sein duquel on a pu retrouver nos fameux zouaves de service [5]. Une fois de plus la stratégie fasciste faisait pleinement écho à la stratégie de maintien de l’ordre. Il s’agissait pour l’extrême droite d’intégrer des instances du mouvement pour mieux pouvoir s’en prendre aux groupes antifascistes, mais surtout, pour tenter d’imposer un cadre autoritaire aux manifestations, afin d’empêcher toute forme de débordement, et museler ainsi les nouvelles formes de luttes offensives, propres au surgissement des Gilets jaunes au sein du champ politique traditionnel. Ce fut la dernière tentative d’organisation réelle des forces fascistes. En effet, c’est en assumant un antifascisme de terrain que les antifas et les Gilets jaunes antiracistes ont chassé les militants d’extrême droite à Paris, à Lyon et ailleurs, faisant des manifestations des espaces où leur présence n’était pas admise et non négociable.

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Article publié le 09 Oct 2019 sur Lahorde.samizdat.net